ONZIÈME LETTRE
Avant do me séparer pour toujours do notre ami Posa , encore quelques mots sur son inexplicable conduite envers le prince, et sur sa mort.
Beaucoup de personnes le blâment de ce que lui, qui a conçu de si hautes idées de la liberté et qui les a sans cesse à la bouche, s’arroge pourtant à lui-méme un pouvoir arbitraire et despotique sur son ami, de ce qu’il le mène en aveugle comme un mineur, et le conduit par cela même au bord do précipice. Comment , dit-on , excuser le marquis de Posa, quand, au lieu de découvrir tout simplement au prince ses rapports actuels avec le roi , au lieu de conférer raisonnablement avec lui des mesures à prendre, et de prévenir une bonne fois, en l'initiant à son plan, toutes les démarches précipitées, où, sans cela, l’ignorance, la défiance, la crainte et une ardeur irréfléchie pouvaient entraîner le prince et l’ont ensuite effectivement entraîné ; quand, au lieu do suivre une voie si naturelle, si innocente, il préfère courir le plus grand danger, attendre des résultats si faciles à éviter, et qu’enfin, lorsqu’ils se sont réellement produits, il cherche à y remédier par un moyen qui peut avoir une issue aussi funeste qu’il est brutal et peu naturel, à savoir, par l’arrestation du prince? Il connaissait le cœur docile de son ami. Un moment auparavant, le poêle nous l’avait montré nous donnant une preuve
SUR DON CARLOS
de l’empire avec lequel il le dominait. Deux mois lui auraient épargné celle ressource odieuse. Pourquoi recourt-il à l'inlrigue , quand, parla droite voie, il serait arrivé incomparablement plus vite et plus sûrement à son but î
Parce que ce procédé violent cl peu loyal du chev.alier a amené toutes les situations qui suivent et surtout son sacrifice, ou a supposé, un peu vile, que le poêle s’etait laissé entraîner, par cet avantage insignifiant, ù faire violence à la vérité de ce caractère et à détourner l'action de son cours naturel. Comme c’était, après tout, la voie la plus commode et la plus courte pour se retrouver dans celle étrange conduite du marquis, on ne chercha pas, dans tout l’ensemble do ce caractère, une autre explication plus simple; car ce serait beaucoup trop demander é un critique, que de vculoir qu’il s’abstînt d’un jugement pour cela seul que l'auteur s’en trouve mal. Pourtant je croyais avoir acquis quelque droit à celle justice pour avoir plus d’une fois, dans la pièce, sacrifié à la vérité une situation plus brillante.
Incontestablement , le caractère du marquis de Posa aurait gagné en pureté et en beauté, s’il avait agi avec une droiture absolue, cl s'il était toujours resté élevé au-<Iessus des ressources peu nobles de l'intrigue. J’avoue aussi que ce caractère me tenait fort au cœur; mais ce qui était à mes yeux la vérité me louchait encore davantage. Or, la* vérité à mes yeux, ' c’est « que l’amour d’un objet réel et l’amour d’un objet idéal doivent être aussi différents dans leurs effets qu’ils sont distincts dans leur essence; que l’homme le plus désintéressé, le plus pur cl le plus noble, est très-souvent ex[)Osé , par un attachement cnthousiaslo à l’idéal, de vertu et Je bonheur à créer , qu’il conçoit , é disposer des individus avec autant d’arbitraire que le despote le plus égo’i’sle, parce que l’objet des efforts de tous deux n’est pas hors d’eux, mais au dedans d’eux, et parce que le premier, qui règle ses actions sur un type intérieur do son esprit, est presque autant en lutte avec la liberté des autres que le second, qui a pour but final son propre moi. » Souvent la vraie grandeur de l’âme tic conduit pas moins à la violation de la liberté d’autrui que l’égoïsme et l’ambition, parce qu’elle agit en vue de l’action même et non des individus. Justement parce qu’elle agit avec une vue constante du tout, l’intérêt bien plus faible de l’individu disparaît très-facilement dans cette vaste persiiertivo. lai vertu fait de grandes choses pour l’amour de la loi, l’enthousiasme pour son idéal, l'amour pour son objet. Dans la première do ces trois catégories, nous nous choisirons des législateurs, des juges et des rois; dans la seconde, des héros; mais seulement dans la troisième, notre ami. Nous vénérons les premiers, nous admirons les seconds, nous aimons les troisièmes. Carlos a eu sujet de se repentir de n’avoir pas tenu compte de cette distinction et d’avoir fait d’un grand homme son ami do cœur.
« Que t’importe la reine? Aimcs-lu la reine? Ton austère vertu doit- « elle s’enquérir des petits soucis de mon amour ' ? »
« Ah! dans tout ceci il n’y a rien de condamnabit , rien, rien que ce
t. Voy. don Cartns, acte V, scène i, p. 161.
246 LETTRES DE SCHILLER
t fol aveuglement qui jusqu'à ce jour m'a emp<>ché d'apercevoir que tu f es.... aussi grand que tendre >
Le ràve enthousiaste du marquis est d’agir sans bruit, sans aide, dans une grandeur silencieuse. Comme la Providence veille sur un homme endormi, il veut dénouer en silence le destin de son ami; il veut le sauver comme un Dieu , et c'est par là même qu'il le conduit à l'ablme. Il élève trop ses regards vers son idéal do vertu et ne les abaisse pas assez vers son ami : c'est ce qui les perd tous deux. Le malheur de Carlos est venu do CO que son ami ne s'est pas contenté , pour le sauver , des moyens ordinaires.
Et ici, ce me semble, je rencontre sur mon chemin une vérité d'expérience empruntée au monde moral, un fait qui n’est pas indigne d'attention, et qui ne peut être entièrement étranger à quiconque a tant soit peu pris le temps de regarder autour de soi ou d'observer le cours de ses propres sentiments. Cette vérité, la voici : c’est que les motifs moraux, tirés d'un idéal de perfection à atteindre, ne se tiouvent pas naturellement dans le cœur de l’homme, et que, justement pour y avoir été d'abord introduits par l’art, ils n’ont pas toujours un elTet salutaire, mais sont exposés, par une transition fort humaine, à un funeste abus. C’est par des lois pratiques, .et non par les conceptions artificielles de la raison spéculative, que l'homme doit être dirigé dans sa conduite morale. Cela seul déjà, qu’un tel idéal moral, ou une telle combinaison artificielle, n’est rien de plus qu’une idée, qui, comme toutes tes autres idées, participe du point de vue borné de l'individu auquel elle appartient, et ne peut se prêter à cette généralité d’application à laquelle l'homme a coutume de l’étendre dans la pratique; cela seul, dis-je, en ferait nécessairement dans SOS mains un instrument extrêmement dangereux ; mais il devient beaucoup plus dangereux encore par l’union qu’il ne contracte que trop vite avec certaines passions qui se trouvent plus ou moins dans le coeur de tous les hommes ; je veux dire l’ambition de dominer , la présomption et l’orgueil , qui s’en emparent immédiatement et s'y mêlent d'une façon indissoluble. Nommez-moi, mon cher ami, pour ne prendre qu'un exemple entre des milliers, nommez-moi un fondateur d’ordre, ou même un ordre, une association, qui , avec les vues les plus pures et les plus nobles intentions, se soient toujours conservés exempts, dans la pratique, de tout arbitraire, de toute atteinte à la liberté d’autrui, et de l’esprit de mystère et de domination. Nommez-moi un homme , un ordre , qui, en poursuivant un but moral, aussi dégagé que vous le voudrez do tout mélange impur, en tant du moins qu’ils se représentent ce but comme quelque chose d'indépendant et d’absolu, et qu’ils veulent l’atteindre dans toute la pureté avec laquelle il s’est offert à leur raison, qui dans cette poursuite, dis-je, ne se soient laissé entraîner, à leur insu, à empiéter sur la liberté d’autrui, à oublier ce respect dû aux droits des autres, à des droits qu’ils regardaient eux-mémes autrefois comme les plus sacrés de tous, assez souvent qiéme à exercer le despotisme le plus arbitraire , et cela sans avoir changé leur but, sans avoir altéré en rien la pureté des