PROLOGUE
chant du poète, vivent encore après des milliers d’années. Ici, la magie meurt avec l’artiste, et, comme le son expire dans l’oreille, la prompte création du moment s’évanouit et nul monument durable n’en conserve la gloire. Cet art est difficile, sa récompense est passagère , la postérité ne tresse point de couronnes pour le comédien ; qu'il soit donc avare du présent, qu’il remplisse, tout entière, l’heure qui est à lui, qu’il s’empare puissamment de ses contemporains et s’érige un vivant souvenir dans l’âme des plus dignes et des meilleurs! Il jouit ainsi, par avance, de son immortalité de gloire, car celui qui satisfait les meilleurs de son temps a vécu pour tous les temps.
La nouvelle ère qui s’ouvre aujourd’hui , sur cette scène , pour l’art deThalie, enhardit aussi le poète à quitter les sentiers battus, à vous transporter, du cercle étroit de la vie bourgeoise, sur un théâtre plus élevé, qui ne soit pas indigne de cette sublime époque où s’agitent nos efforts, notre espoir. Car un grand sujet peut seul remuer les profondeurs de l’humanité; dans un cercle étroit, l’esprit se rétrécit ; l’homme grandit, quand son but s’élève.
Et maintenant, au terme sérieux de ce siècle, où la réalité même devient poésie, où nous voyons de puissantes natures lutter, sous nos yeux, pour un prix important; où l’on combat pour les grands intérêts de l’humanité, la domination et la liberté ; maintenant, l’art aussi, sur le théâtre, où il évoque des ombres, peut tenter un vol plus haut; il le doit même, sous peine d’étre éclipsé par le théâtre de la vie.
Nous voyons crouler de nos jours cette forme antique et solide que donna jadis aux royaumes de l’Europe (un siècle et demi s’est depuis écoulé) une paix désirée, le fruit si chèrement acheté de trente années de guerre lamentable. Laissez encore une fcrts l’imagination du poète faire passer devant vous cette sombre époque, et contemplez avec plus de joie le présent, et au loin l’avenir si riche d’espérances.
C’est au milieu de cette guerre que vous place aujourd’hui le poète. Seize années de ravage, de pillage, de misère, sesontécou-