‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 238 sur 438 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

au service de l’empereur, et celui qui nous paye, c’est l’empereur.

LE TROMPETTE

C’est ce que je vous nie, voyez-vous, en face. Celui qui ne nous paye pas, c’est l'empereur. Depuis quarante semaines, ne nous promet-on pas notre solde toujours en vain?

PREMIER ARQUEBUSIER

Eh quoi! n’est-elle pas en bonnes mains?

PREMIER CUIRASSIER

Paix, messieurs! voulez-vous pas finir par des coups? Y a-t-il donc à se disputer, à quereller pour savoir si l'empereur est notre maître? C’est justement parce que nous voudrions être, en tout honneur, ses braves cavaliers, que nous ne voulons pas être son troupeau, ni nous laisser promener et transplanter par la prêtraillc et les courtisans. Dites vous-mêmes : n’est-ce pas l’avantage du maître que ses gens de guerre sachent un peu ce qu’ils valent? Qui donc, sinon ses soldats, fait de lui un toutpuissant monarque? Qui lui donne et lui assure, au loin et au large, voix prépondérante dans la chrétienté? Que ceux-là courbent la tête sous son joug qui ont part à ses faveurs, qui tiennent table avec lui dans les chambres dorées. Nous, de son éclat et de sa splendeur, nous n’avons rien que la peine et les souffrances, et le cas que nous faisons de nous-mêmes au fond de nos cœurs.

SECOND CHASSEUR

Tous les grands despotes et empereurs l'entendaient ainsi, et étaient bien plus sages. Ils vexaient et honnissaient tout le reste, mais ils choyaient le soldat.

PREMIER CUIRASSIER

11 faut que le soldat se sente. Qui ne pratique pas le métier noblement et fièrement, doit rester plutêt en dehors. Si l’on veut que je joue bravement ma vie, il faut qu'il y ait quelque chose qui ait encore plus de prix pour moi; autrement, je me laisserais égorger comme le Croate.... et je me mépriserais moi-même.

LES DEUX CHASSEURS

Oui, l’honneur passe avant la vie!

318 LE CAMP DE WALLENSTEIN

PREMIER CUIRASSIER

L’épée n’est pas une bêche ni une charrue; qui voudrait s’en servir pour labourer serait fou. Pour nous, il ne verdit pas d'épi, il ne croit pas de moisson. 11 faut que, sans chez-soi, le soldat soit fugitif dans le inonde; il ne ]>eut pas se cliauffer à son foyer; il faut qu’il passe devant la splendeur des villes, devant les riantes et vertes prairies du hameau; qu’il voie de loin, en voyageur, la vendange, la guirlande des moissons. Dites-moi, quel bien, quel patrimoine aurait le soldat, s’il ne s’honorait pas lui-même? Il faut qu’il y ait quelque chose qu’il nomme sa propriété; sans quoi, le gaillard ne sera qu’un meurtrier et un incendiaire.

PREMIER ARQUEBUSIER

Dieu sait! c’est une vie misérable.

PREMIER CUIRASSIER

Et pourtant je ne la donnerais pas pour une autre. Voyez, j’ai au loin parcouru ce monde, j’ai essayé de tout. J’ai servi la monarchie espagnole, et la république de Venise, et le royaume de Naples; mais nulle part la fortune ne m’a favorisé. J’ai vu le marchand, et le chevalier, et l’artisan, et le jésuite, et aucun habit, entre tous, ne m’a plu comme ma cuirasse de fer.

PREMIER ARQUEBUSIER

Non , je ne puis pas précisément en dire autant.

PREMIER CUIRASSIER

Si l’on veut gagner quelque chose en ce monde, il faut se remuer et se donner de la peine. Voulez-vous parvenir aux grands honneurs et aux dignités, courbez-vous sous les fardeaux dorés. Voulez-vous jouir des bénédictions de la paternité, élever autour de vous des enfants et des petits-enfants, exercez en repos une honnête industrie. Moi.... je n’ai nul goût pour cela. Je veux vivre et mourir libre, ne dépouiller personne et n’hériter de personne, et, du haut de ma bête, voir avec dédain, audessous de moi, toutes les bagatelles d’ici-bas.

PREMIER CHASSEUR

Bravo! c’est tout juste mon affaire.

PREMIER ARQUEBUSIER

Ce doit être plus amusant, il est vrai , de trotter ainsi sur les têtes des autres.

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