ACTE III, SCfcXF. Vin
puisque c’est à lui, à son pôre, dis-je, que vous en faites mystère si soigneusement.
LA COMTESSE la regarde d’un air scrulaleur.
Ma nièce, vous êtes fausse.
THÉCLA
Êtes-vous susceptible, tante? Oh ! soyez bonne.
LA COMTESSE
Vous croyez déjà votre partie gagnée.... Xe triomphez pas trop tôt!
THÉCLA
De grâce, soyez bonne!
LA COMTESSE
Les choses n’en sont pas encore là.
THÉCLA
Je le crois bien.
LA COMTESSE
Pensez-vous qu’il ait consacré au ti'avail de la guerre sa grande existence, qu’il ait renoncé à tout bonheur paisible ici-bas, qu’il ait banni le sommeil de sa couche, livré sa noble tête aux soucis, oculement pour faire de vous un couple heureux? pour le tirer enlin de ton couvent, et t’amener en triomphe l’homme qui plaît à tes yeux?... 11 aurait pu en venir là à moins de frais. Cette semence n’a pas été semée pour que, de ta main enfantine, tu brises la fleur, et l’attaches à ton sein comme une facile parure.
Ce qu’il n’a pas planté pour moi pourrait cependant de soiméme me donner de beaux fruits. Kt si mon destin, bienveillant et propice, veut de son existence, merveilleuse à faire peur, tirer pour moi le bonheur de ma vie....
LA COMTESSE
Tu la considères en jeune lille qui aime. Regarde autour de toi. Songe où tu es.... Tu n’es pas venue dans la maison de la joie, tu ne trouves pas de murs ornés pour une noce, les têtes des convives couronnées de fleurs. Ici, il n’y a point d’autre éclat que celui des armes. Ou penses-tu peut-être qu’on ait réuni ces milliers de soldats pour exécuter la danse à la fête de ton hymen? Tu vois le front de ton père plein de pensées, les yeux de
LES PICCOLOMIXI.
ta mère en larmes ; la grande destinée de notre maison est dans la lialanre. Ouittc aujourd’hui les sentiments enfantins de la Jeune fille, laisse derrière loi les désirs mesquins. Montre que tu es la fille de l’homme extraordinaire. La femme ne doit J3as s’appartenir à elle-même; elle est étroitement liée à une destinée étrangère; mais la meilleure est celle qui sait s’approprier par choix cet intérêt étranger, qui le porte sur son cœur et l’adopte et le choie avec une intime tendresse.
THÉCLA
C’est ce qu’on m’enseignait au couvent. Je n’avais point de désirs, je ne voyais en moi que sa fille, la fille de l’homme toutpuissant, et le bruit de sa vie, qui pénétrait jusqu’à moi, ne me donnait pas d’autre sentiment que celui-ci : a Je suis destinée à me sacritier passivement à lui. »
LA COMTESSE
c’est là ton sort. Résigne-toi volontairement. Ta mère et moi, nous te donnons l’exemple.
Le sort m’a montré celui à qui je dois me sacrifier, je le suivrai avec joie.
LA COMTESSE
Ton cœur, ma chère enfant, et non le sort.
THÉCLA
L’attrait du cœur est la voix du sort. Je suis à lui. Celte vie nouvelle que je vis n’est qu’un présent de lui. Il a des droits sur sa créature. Qu’élais-je avant que son bel amour m’animât? Je ne veux pas non plus penser de moi plus mal que mon bienaimé. On n’est pas sans valeur quand on possède un trésor inappréciable. Je sens qu’avec le bonheur la force m’est prêtée. La vie api)araît sérieuse à mon àme sérieuse. Je sais maintenant que je m’appartiens à moi-même; j’ai appris à connaître, au dedans de moi, la ferme, l’invincible volonté, et, pour atteindre au bien suprême, je puis tout risquer.
LA COMTESSE
Tu résisterais à ton père, s’il avait autrement disposé de toi ?... Tu veux lui arracher ce que tu désires? Sache-le, mon enfant, son nom est Friedland.