SCÈNE V
LE SOM.MELTER et N'El'MA.NN viennent sur le devant de la scène;
LES ÜÜMESTIOUE.S vont et viennent.
LE SOMMELIER
Le généreux vin! Si mon ancienne maltres.se, la chère maman, voyait cette vie désordonnée, elle se retournerait dans sa tombe.... Oui, oui, monsieur l’oflicier! Cette noble maison décline.... Ni mesure ni lin! Et l’auguste alliance avec ce duc ne nous porte guère bonheur.
NEUMANN
A Dieu ne plaise! C’est maintenant que la prospérité va tout de bon commencer.
LE SOMMELIER
Croyez-vous? Il y aurait bien à dire.
UN DOMESTIQUE vient.
Du bourgogne pour la quatrième table!
LE SOMMELIER
C'est la soixante-dixième bouteille, monsieur le lieutenant.
ACTK IV, SCÈNE V.
LE DOMESTIQUE
('.'est qu’il y a là, parmi les convives, un seigneur allemand, Tiefenbach. {Il s'en va.)
LE SOMMELIER, co7Uinutinl, à Neumann.
Ils veulent prendre leur vol par trop haut. Ils veulent égaler en faste les électeurs et les rois, et, si le prince se hasarde à une certaine hauteur, le comte, mon gracieux maître, ne veut pas rester en arrière. {Aux Dotitestùiues.) Pourquoi restez-vous là à écouter? Je vais vous donner des jambes. Voyez aux tables, aux bouteilles! Là! le comte PallTy a un verre vide devant lui.
UN SECOND DOMESTIQUE l’ient.
On demande la grande coupe, sommelier, la riche coupe d’or, avec les armes de bohème. Vous savez laipielle, a dit le maître. LE SOMMELIER.
Celle qui a été faite par maître Guillaume, pour le couronnement du roi Frédéric, cette pièce magnilique du butin de Prague.
SECOND DOMESTIQUE
Oui, celle-là! Ils veulent y boire à la ronde.
LE SOMMELIER secouc la tête en allant chercher la coupe et la rinçant.
Ce sera encore un sujet de rapports à faire à Vienne.
NEUMANN
•Montrez! C’est une merveille de coupe. Elle est d’or ma.ssif, et l’on y a figuré en relief des choses pleines de sens. Sur le jiremier écusson.... laissez donc voir!... cette hère amazone à cheval , qui passe sur la crosse et la mitre. Elle porte sur une lance un chaiieau et un étendard où l'on voit un calice. Pouvezvous me dire ce que tout cela signilie?
LE SOMMELIER
La femme que vous voyez là, c’est le symbole de la libre élection à la couronne de bohème. Cela est indiqué par le chapeau rond et par le cheval fougueux qu’elle monte. Le chapeau est la parure de l’homme; car celui qui n’a pas le droit de garder son chapeau sur la tète devant les empereurs et les rois n’est pas un homme libre.
NEUMANN
■Mais que signilie le calice sur l’étendard?
LES PICCOLOMIXI.
LE SOMMELIER
Le calice repré.sente la liberté de nîglise de Bohême, telle qu’elle existait au temps de nos pères. Kans la guerre des hussites, nos pères ont conquis ce beau privilège sur le pape, qui ne veut accorder le calice à aucun laïque. Pour les utraquistes , rien n’est au-dessus du calice; c’est leur plus précieux joyau; il a coûté aux Bohèmes, dans maint combat, le plus pur de leur sang.
NEUMANN
Que veut dire ce rouleau qui flotte au-dessus?
LE SOMMELIER
Il indique la lettre de majesté de la Bohème, que nous avons arrachée à l’empereur Rodolphe, un précieux et inestimable parchemin, qui assure à la nouvelle croyance, comme à l’aucienne, le libre son des cloches et le chant public. Mais depuis que l’archiduc de Grætz nous gouverne, cela est fini; et après la bataille de Prague, où le palatin Frédéric a perdu sa couronne et son royaume, notre croyance a été privée de la chaire et de l’autel; nos frères tournent le dos à leurs foyers, et quant h la lettre de majesté, l’empereur l’a coupée lui-même avec ses ciseaux.
NEUMANN
Vous savez tout cela ! Vous êtes bien au courant de la chronique de votre pays, sommelier.
LE SOMMELIER
C’est que mes aïeux étaient taborites , et servaient sous Procope et Ziska. Uue la paix soit avec leurs cendres! Ils combattaient, il faut le dire, pour une bonne cause.... Emportez!
NEUMANN
Ijlissez-moi d’abord regarder encore le second écusson. Voyez donc, c'est quand, au château de Prague, on précipita, la tète la première, les conseillers de l’empereur, Martinitz et .Slavvata. Fort bien! Voilà le comte de Thurn qui l’ordonne. (Le Domestique s'en va avec la coupe.)
LE SOMMELIER
Ne me parlez pas de cette journée! C’était le 23 de mai, l’année OÙ Fon écrivait 1618. Il me semble que c’est aujourd’hui, et c’est de ce jour de malheur que date la grande misère du