‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 336 sur 438 · WALLENSTEIN, MAX PICCOLO.MINI · texte numérisé non relu

WALLENSTEIN, MAX PICCOLO.MINI

MAX s’approche de lui.

Mon général....

WALLENSTEIN

Je ne le suis plus, si tu te nommes officier de l’empereur.

A’ous persistez donc à vouloir abandonner l’année?

WALLENSTEIN

J’ai renoncé au sendcc de l’empereur.

MAX

Et vous voulez abandonner l’armée?

WALLENSTEIN

J’espére plutôt tne l’attacher par des liens encore plus étroits et plus forts. (Il s'assied.) Oui, Max. Je n’ai pas voulu m’ouvrira toi, avant que l’heure d’agir sonnât. L’heureux instinct do la jeunesse saisit aisément le bien, et c’est une joie pour elle de délibérer, d’exercer .son propre jugement sur un problème qui nettement se résout. .Mais quand, de deux maux certains, il faut choisir l’un, quand il faut laisser une partie de son cœur dans la lutte des devoirs, alors c’est un bienfait de n’avoir pas de ftioix, et la nécessité devibnl une faveur.... Cette nécessité, elle est là devant toi. Ne regarde pas en arrière! cela ne te servirait lie rien. Regarde en avant! Ne juge pas! prépare-toi à agir!... La cour a résolu ma ruine, et je suis décidé à la prévenir.... Noils allons nous réunir aux .Suédois. Ce sont de très-braves gens et de bons amis. (Il s'airêle, aUcndant la réponse de Piccolomini.) .... Je t’ai surpris. Ne me réponds pas. Je veux te donner le temps de te remettre. [Il se lève cl va vers le fond de la scène. Max reste longtemps immobile, plongé dans Ui plus cire douleur; comme il fait un mouvement, Wallenstelii revient et se place devant lui.)

KÀX.

Mon général!... Tu me fais majeur aujourd’hui. Jusqu’à ce jour, en elfet, la peine m’était épargnée de trouver nioi-méme mon chemin et ma direction. Je te suivais sans réserve. Je n’avai.s

LA MORT DK W’ALLEXSTEIX.

kkS

qu’à te rcfî.irder, pour être sûr de la bonne voie. Aujourd’hui, pour la première fois, lu me renvoies à moi-môme et me contrains à faire un choix entre loi et mon cœur.

WALLENSTEIN

Jusqu’à ce jour, ta destinée t’a bercé doucement; lu pouvais, en te jouant, accomplir tes devoirs, satisfaire tous tes nobles penchants, agir toujours avec un cœur non partagé, (’.ela ne peut durer plus longtemps ainsi. La route se divise en sentiers hostiles. 1a! devoir est en lutte avec le devoir. 11 faut que tu prennes parti dans la guerre qui s’allume, en ce moment, entre ton ami et ton empereur.

MAX

l.a guerre! Kst-ce là le nom? I.a guerre est effrayante comme les fléaux du ciel; mais, comme eux aussi, elle est bonne, et dans les vues du destin. Est -ce bien une bonne et vraie guerre, que tu t’apprêtes à faire à l’empereur avec la propre armée de l’empereur? O Dieu du ciel! quel changement! .Me convient-il, à moi, de te tenir un tel langage, à toi, qui m’apparaissais comme l’astre fixe du pôle, comme la règle de ma vie! Oh! comme tu déchires mon c(eur! Cet ancien respect, enraciné dans mon Ame, cette obéissance, dont je m’étais fait une sainte habitude, faut-il que j’apprenne à les refuser à ton nom? Non, ne tourne pas vers moi ton visage! 11 a toujours été pour moi comme la face d'un Dieu, et il ne peut tout à coup perdre son pouvoir; mes sens sont encore dans tes liens, bien que mon Ame s’en soit allranchie, toute saignante.

WALLENSTEIN

Max, écoute-moi !

MAX

Oh! ne le fais pas! Ne le fais pas ! Vois, tes purs et nobles traits ne savent encore rien de cette action malheureuse. Elle n’a souillé que ton imagination; l’innocence ne veut pas se laisser bannir de ton auguste phy.sionomie. Rejette-la, cette iioii-e souillure, ton ennemie. Alors, ce n’aura été qu’un de ces mauvais rêves envoyés comme un avertissement à la vertu, dans sa sécurité. L’humanité peut avoir de pareils moments, mais il faut que les bons sentiments triomphent. Non, tu ne tiniras pas ainsi. Ce serait décrier chez les hommes les facultés puissantes et toute grande

ACTI-; II, SCENIC II. kW

nature ; ce serait donner raison au préjugé vulgaire, qui ne croit pas aux nobles sentiments là o(i il y a liberté, et qui ne veut se fier qu’à l’impuissance.

WALLENSTEINi

Le monde me blâmera sévèrement, je m’y attends. Je me suis déjà dit à moi-même tout ce que tu peux me dire. Qui n’éviterait, pouvant tourner l’écueil, ces partis extrêmes? .Mais je n’ai pas le choix, il faut que j’exerce la violence ou que je l’endure.... Telle est ma situation. Il ne me reste aucune autre ressource.

MAX

Eh bien! soit. Maintiens-toi à ton poste par la force, résiste à l’empereur; va, s’il le faut, jusqu’à une révolte ouverte! Je ne louerai point cette conduite, mais je puis la pardonner; je veux, tout en ne l’approuvant pas, m’y associer avec toi. Seulement.... ne deviens pas un traître! le mot est prononcé.... pas un traître! Ce n’est point là sortir des bornes, ce n’e.st point là une de ces fautes où s’égare le courage, entraîné par sa force même. Oh! cela est tout autre chose.... cela est noir, noir comme l’enfer!

WALLENSTEIN, fionçant le sourcil, d'un air sombre, mais pourtant se modérant.

La jeunesse a bientôt dit de çes mots aussi dangereux à manier que le tranchant du glaive; elle prend hardiment dans sa tète ardente la mesure des choses qui n’ont pas d’autres juges qu’elle.s-mêmes. Pour elle, tout s’appelle tout d’abord honteux ou honorable, mauvais ou bon!... et tout ce que l’imagination, dans sa fantaisie, attache de sens à ces noms obscurs, elle l’impose aux choses et aux êtres. Le monde est étroit, et le cerveau est large. Les pensées habitent aisément les unes auprès des autres; mais les choses se heurtent rudement dans l’espace; quand l’une prend place, il faut que l’autre recule; qui ne veut pas être chassé doit chasser ; là règne la discorde, et c’est la force seule qui triomplie.... Oui, celui qui traverse la vie sans désir, qui peut s’interdire toute ambition, habite avec la salamandre dans le feu subtil, et se conserve pur dans le pur élément. La nature m’a créé d’une plus grossière étoffe, et la convoitise m-’attire vers la terre. C’est au mauvais esprit qu’appartient la terre, non pas au bon. Ce que les divines puissances nous envoient d’en haut, ce ne sont que les biens communs à

^mu.cn — Tft. J!

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tous; leur lumière réjouit, mais elle n’enrichit personne; dans leur domaine, on ne conquiert aucune possession. La pierre précieuse, l'or tant estimé, il les faut obtenir de ces puissances perfides et malveillantes qui habitent loin du jour. Ce n’est pas sans sacrifice qu’on .se les rend favorables , et il ne vit pas un seul homme qui soit sorti de leur service l’âme pure.

MAX, d’un ton expressif.

Oh! crains, crains ces puissances perfides! Elles ne tiennent pas leur parole. Ce sont des esprits menteurs, qui, se jouant de toi, t’entraînent dans l’abîme. Ne te fie pas à elles! Je t’avertis.... Oh! reviens à ton devoir! Certainement, tu le peux! Envoie-moi à Vienne. Oui, fais cela. Laisse-moi, moi, dis-je, faire ta paix avec l’empereur. 11 ne te connaît pas, mais moi je te connais! 11 te verra avec mes yeux purs, et je te rapporterai sa confiance.

WALLENSTEIN

11 est trop tard. Tu ne sais pas ce qui est fait.

MAX

Et quand il serait trop tard.... quand les choses en seraient venues à ce point qu’un crime seul pût te préserver de la chute, eli bien! tombe, et que ta chute soit digne comme l’était ta puissance. Perds le commandement. Quitte la scène. Tu peux le faire avec éclat; à l’éclat joins l’innocence.... Tu as beaucoup vécu pour les autres, vis enfin pour toi-même! Je t’accompagnerai; jamais je ne séparerai ma destinée de la tienne....

11 est trop tard. Pendant que tu perds tes paroles , une borne milliaire après l’autre est franclüe par mes courriers, qui portent mes ordres à Prague et à Égra.... Résigne-toi; nous agissons comme nous sommes contraints de* faire. Obéissons à la nécessité avec dignité et d’un pas ferme.... Que fais-je donc de pire que ce Gésar, dont le nom désigne encore aujourd’hui ce qu’il y a de plus grand dans le monde'? 11 mena contre Rome les légions que Rome lui avait confiées pour la défendre. S’il eût jeté loin de lui son épée, il était perdu, comme je le serais, si je désarmais. Je sens en moi quelque chose de son génie. Donne-moi sa fortune! j’accepterai le reste de sa des-

I. Le mot allemand Kaiser , « empereur, » veut dire originairement Cüar.

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