‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome deuxième. 3Chapitre 381 sur 438 · ACTE III, SCÈNE XVIII · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE XVIII

haine. Accorde-moi seulement un regard de pitié, dis que tu ne me hais pas. Dis-le-moi, Tliécla. (Prenant sa main avec une vive émotion.) t) Dieu!... Dieu! je ne puis m'éloigner de cette place. Je ne le puis.... je ne puis laisser cette main. Dis, Thécla, que tu as pitié de moi, que tu te persuades toi-mèrne que je ne puis faire autrement. (Thécla, •évitant son regard, lui montre delà main son père. Il se tourne vers le Duc, (jiTil commence seulement à apercevoir.) Toi ici?... Ce n’est pas toi que j’ai cherché. Mes yeux ne devaient plus te voir. Je n’ai affaire qtfà elle. Je veux ici être absous par son cœur ; tout le reste m’est indifférent '.

WALLENSTEIN

.Penses-tu que je serai assez fou pour te laisser partir, et pour jouer avec toi une scène de grandeur d’ûme? Ton père est devenu envers moi un traître, tu n’es plus rien pour moi que son (ils, et je ne veux pas que tu sois tombé vainement en ma puissance. Ne pense pas que je respecterai cette vieille amitié, qu’il a violée en infâme. Le temps de l’amour et des tendres ménagements est passé. C’est le tour de la haine et de la vengeance. Je puis être inhumain, comme lui.

MAX

Tu me traiteras, comme tu en auras le pouvoir; mais tu sais bien que je ne brave ta colère ni ne la crains. Ce qui me retient ici, tu le sais! (Prenant Thécla par la nioin.) Vois ! Je voulais te tout devoir.... tout; je voulais recevoir le sort des bienheureux de ta main paternelle. Tu as détruit cet espoir, mais il ne t’importe. Tu foules, indillérent, dans la poussière le bonheur des tiens ; le Dieu que tu sers n’est pas un Dieu de bonté. Pareil à l’élément insensible et aveugle, h l’élément i-edoutable , avec qui on ne peut conclure d’alliance, tu suis uniquement l’impulsion farouche do ton cœur. .Malheur a ceux qui mettent en toi leur conliance, .qui, séduits jiar tes dehors hospitaliers, appuient sur toi avec sécurité la paisible hutte de leur bonheur! Soudain, inopinément, au milieu du calme de la nuit, le feu

l. Le texte que j'ai traduit est An allem andern iit nichit mehr gelegen. — D'autres éilitiuas portent An allen andern... , < tous les autres me sont iudilTirems. a

LA MOHT DE WAI.LENSTEIN.

s’anime et bouillonne dans le gouffre perfide, le cratère se décharge avec une violence impétueuse, et le torrent furieux étend sur tous les travaux des hommes son cours horrible et destructeur.

WALLENSTEIN

Tu dépeins le cœur de ton père. Ce que tu décris , j’en trouve l’original au fond de ses entrailles, dans sa noire poitrine d’hypocrite. Oh! c’est un art d’enfer qui m’a trompé. L’abîme m’a envoyé le plus dissimulé des esprits, le plus habile à mentir, et l’a placé , comme un ami , à mes côtés. Qui peut résister à la puissance de l'enfer? J’ai élevé le basilic sur mon sein, je le nourrissais du sang de mon cœur, il s’abreuvait, se gorgeait aux sources de mon amour. Jamais je n’eus de soupçons contre lui. Je laissais toutes grandes ouvertes les portes ilc ma pensée, et je jetais loin de moi les clefs de la sage prudence.... C'était au ciel étoilé, dans rimmensité des mondes, que mes yeux cherchaient l’ennemi, que j’avais enfermé dans le cœur de mon cœur.... Si j’eusse été pour Ferdinand ce qu’üctavio était pour moi.... jamais je ne lui aurais déclaré la guerre.... jamais je ne l’aurais pu. 11 n’était pour moi qu’un maître sévère, non un ami ; l’empereur ne se fiait pas à ma foi. Il y avait déjà guerre entre lui et moi, quand il plaça dans mes mains le bâton du commandement , car il y a toujours guerre entre la ruse et le soupçon, il n’y a de paix qu’entre la foi et la confiance. Qui empoisonne la confiance, tue la race future dans le sein de la mère.

MAX

Je ne veux pas défendre mon père. Malheur à moi de ne le pouvoir pas! Des actes funestes et coupables ont été accomplis. Comme en une chaîne étroite , un crime s’attache affreusement à l’autre. Mais comment avons-nous été entraînés, nous qui n’avons fait aucun mal, dans ce cercle de malheurs et d’attentats ? A qui avons-nous manqué de foi ? Pourquoi faut-il que la double faute et le crime de nos pères nous enlacent , comme un couple de serpents, d'horribles replis?’ Pourquoi la haine implacable de nos pères doit-elle noussépaier cruellement, nous qui nous aimons? {U serre Thcda clans ses bras, avec une viotenle douleur.)

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