ACTE IV, SCÈNE II
BUTTLER
Vous avez reçu la lettre que je vous ai envoyée d’avance par un courrier?
GORDON
Et j’ai fidèlement exécuté ce que vous m’ordonniez ; je lui ai ouvert sans hésiter la forteresse, car une lettre de l’emijereur me prescrit de me conformer aveuglément à vos ordres. Cependant , pardonnez ! Quand j’ai vu le duc en personne , j’ai recommencé à douter; car, en vérité, ce n’est pas comme un proscrit que le duc de Friedland est entré dans cette ville. Sur son front brillait , comme autrefois , la majesté du conimandement, qui exige l’obéissance, et , avec le même calme qu’aux jours où tout est en bon ordre, il m’a demandé compte de mon emploi. L’adversité, le sentiment de la faute rendent affable, et l’orgueil abattu se courbe d’ordinaire, humble et caressant, devant le faible. Mais le duc m’a pesé avec réserve et dignité chaque [>arole de satisfaction, comme le maître loue le serviteur qui a fait son devoir
BUTTLER
Tout s’est passé exactement comme je vous l’ai mandé. Le prince a vendu l’armée à l’ennemi , il a voulu lui ouvrir Prague et Egra. A cette nouvelle, tous les régiments l’ont quitté, excepté cinq, ceux de Terzky , qui l’ont suivi jusqu’ici. Sa tète est proscrite, et il est enjoint à tout fidèle serviteur de le livrer mort ou vif.
Traître à l’empereur.... un tel personnage 1 un homme d’un tel mérite! Oh! qu’est-ce que la grandeur humaine? Je me le disais souvent : cela ne peut finir heureusement. Sa grandeur, sa puissance, cette autorité flottante aux limites obscures, lui sont devenues un piège; car l’homme empiète autour de lui, on ne peut l’abandonner à sa propre modération. Rien ne peut le maintenir dans les bornes, que la loi positive et l’ornière profonde des coutumes. Mais la puissance guerrière aux mains de cet homme n’était pas chose naturelle ni ordinaire ; elle le plaçait au niveau de l’empereur même : son orgueilleux génie désapprit la soumission. Quel dommage! un tel homme! car où il est tombé, nul ne saurait , je crois , rester ferme.
SCUU-LEB. — TU. U Ü3
bl?i LA MOUT DE WALLESSTEIN.
BUTTLER
Kpargnoz vos plaintes jusqu’à ce qu’il ait besoin de pitié, car aujourd’liui sa puissance est encore redoutable. Les Suédois marcbent sur Égra, et bientôt, si nous n’y mettons obstacle par une prompte résolution, la jonction s’opérera. Cela ne doit ni ne fHîut être. Il faut que le prince ne sorte plus en liberté de cette place, car j’ai engagé mon honneur et ma vie à le faire ici prisonnier, et c’est sur votre assistance que je compte.
GORDON
Oh ! plût à Dieu que je n’eusse jamais vu ce jour ! C’est de sa main que je tiens cet emploi. Il m’a lui-même confié ce château que je dois changer en sa prison. Nous autres subalternes, nous n’avons pas de volonté; seul, riiomme libre, l’homme puissant, obéit aux nobles sentiments de l’humanité ; mais nous ne sommes, nous, que les sergents de la loi , de la loi rigoureuse. L’obéissance , voilà la vertu où l’inférieur doit aspirer.
BUTTLER
Ne vous affligez pas du peu d’étendue de votre pouvoir. Où il y a beaucoup de liberté , il y a beaucoup d’erreurs ; mais on marche à pas sûrs dans l’étroit sentier du devoir.
GORDON
Ainsi tout l’a abandonné , dites-vous ? Il a fondé le bonheur de plusieurs milliers d’hommes , car son àme était royale et sa main toujours pleine, toujours ouverte pour donner.... {Jetant (le côté un regard sur Huilier.) Il en a tiré plus d’un de la jwussière, pour l’élever à un haut degré d’honneur, de dignité, et par là il ne s’est pas acquis un ami, pas un seul, qui lui demeure constant dans l’adversité.
BUTTLER
Il en a un ici qu’il eût à peine espéré.
GORDON
Je n’ai reçu de lui aucune faveur. Je doute presque qu’il se soit jamais souvenu dans si grandeur d’un ami de sa jeunesse.... car le service m’a retenu loin de lui ; il m’a j^ierdu de vue dans les murs de cette forteresse, où ses grâces ne venaient point m’atteindre , et où j’ai gardé en silence mon cœur indépendant. Car lorsqu’il m’a placé dans ce ch.lteau , il prenait encore son