ACTE V, SCÈNE II
à l’abri duquel vous vous croyiez autorisés à commettre le crime et à souiller par des œuvres de ténèbres cette lumière céleste.... Allez à droite et à gauche.... Il n’y aura plus, à tout jamais, rien de commun entre nous.
LES BRIGANDS
Ah! l'homme sans cœur! Où sont tes plans sublimes? Ëtaient-ce des bulles de savon , qui crèvent au souffle d'une femme?
LE BRIGAND MOOR
Hélas! fou que j’étais, de m’imaginer que je perfectionnerais le monde par des crimes et que je maintiendrais les lois par l’anarchie ! J’appelais cela vengeance et droit.... Je m’arrogeais, ô Providence, d’aiguiser ton glaive ébréché et de réparer tes partialités.... mais.... ô vain enfantillage!... me voici au terme d'une vie affreuse , et je reconnais, avec des grincements de dents et des hurlements , que deux hommes comme moi ruineraient tout l’édifice du monde moral. Grâce.... grâce pour l’écolier étourdi qui a voulu empiéter sur toi!... A toi seule appartient la vengeance. Tu n’as pas besoin de la main de l’homme. Sans doute il n’est plus en mon pouvoir de ressaisir le passé.... Le mal qui est fait demeure fait.... Ce que j’ai renversé, ne peut plus, à tout jamais, se relever.... Mais il m'est encore resté un moyen de satisfaire aux lois offensées , et de réparer les outrages de l’ordre troublé. Il lui faut une victime.... une victime qui manifeste à toute l’humanité son inviolable majesté.... Cette victime, ce sera moi. Je dois subir la mort pour lui rendre hommage.
LES BRIGANDS
Otez-lui son épée.... il veut se tuer.
LE BRIGAND MOOR
Fous que vous êtes! condamnés à un éternel aveuglement! Pensez-vous donc qu’un péché mortel puisse expier des péchés mortels? Pensez-vous que l’harmonie du monde ait à gagner à cette dissonance impie? (Il jetle avec mépris ses armes à leurs pieds.) Il faut qu’il m'ait vivant. Je vais me livrer moi-même aux mains de Injustice.
LES BRIGANDS
Enchalnez-le!.C’est de la démence.
164 LES BRIGANDS
LE BRIGAND MOOR
Non que je doute qu’elle me trouve bien vite, si les puissances d’en haut le veulent ainsi. Mais elle pourrait me surprendre dans le sommeil, ou m'atteindre dans la fuite, ou me saisir de force et avec le glaive, et alors m’aurait échappé l’unique mérite que je puisse avoir, celui de mourir volontairement pour elle. Eh quoi? dois-je cacher encore, pareil à un voleur, une vie qui, dans le conseil des célestes gardiens, m'est ôtée depuis longtemps ?
LES BRIGANDS
Laissez-le courir. C’est la manie de l’héroïsme. 11 veut acheter de sa vie une vaine admiration.
LE BRIGAND MOOR
On pourrait m’admirer pour cela.... ( Après quelque temps (te réflexion.) Je me souviens d’avoir parlé, sur ma route, à un pauvre diable qui travaille comme mercenaire et a onze enfants tous vivants.... On a promis mille louis d’or à celui qui livrerait en vie le grand brigand. Il y a moyen de venir en aide à cet homme. (71 s’en va.)