‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 114 sur 372 · PREMIER PROJET DE PRÉFACE POUR LES BRIGANDS · texte numérisé non relu

PREMIER PROJET DE PRÉFACE POUR LES BRIGANDS

Il est une chose dont on peut être frappé tout d’abord en prenant à la main cette pièce de théâtre , c'est qu'elle n'aura jamais droit do cité au théâtre. Or, si c’est là pour un drame une condition indispensable, le mien a certes un grand défaut à ajouter à tous les autres.

Mais je ne sais si je dois me soumettre , sans plus de façon , à cette exigence. Sophocle et Ménandre peuvent bien avoir eu principalement en vue la représentation sensible de leurs pièces , car il est à supposer que c'est celte représentation qui , d'abord , a conduit à l'idée du drame. Mais , dans la suite , il s'est trouvé que la méthode dramatique par elle-même, sans égard à la personnification théâtrale, avait un grand avantage sur tous les autres genres de poésie , soit émouvante , soit instructive. Comme elle met en quelque sorte sous nos yeux le monde qu’elle nous peint et qu'elle nous représente les passions et les plus secrets mouvements du cœur par les propres discours des personnages, elle l’emporte nécessairement en puissance d’effet sur la poésie descriptive, autant que la contemplation vivante sur la connaissance historique. Quand la fureur effrénée éclate par la bouche de Macduff dans cette horrible explosion : « 11 n'a point d'enfants 1 » cela n’est-il pas plus vrai et plus déchirant que de nous montrer le vieux don Diègue tirant son miroir de poche cl s’y regardant en plein théâtre :

En effet , ce grand privilège de la manière dramatique , do surprendre I>our ainsi dire l'âme dans ses opérations les plus mystérieuses , est absolument perdu pour l’auteur français. Ses personnages sont, sinon les historiographes et les poêles épiques de leur propre et auguste moi , du moins rarement autre chose que les spectateurs, froids comme glace, de leur fureur, ou les professeurs pédants de leur passion.

Il est donc vrai que le génie propre du drame, que Shakspearo semble avoir eu en son pouvoir, comme Prospère avait Ariel , que le véritable esprit, dis-je, du genre dramatique, creuse plus profondément dans l'âme , plonge dans lo coeur des traits plus acérés et instruit plus vivement que le roman ou l’épopée, et qu’il n'est même pas besoin de la représentation sensible et réelle pour nous rendre particulièrement recommandable ce genre de poésie. Je puis, par conséquent, traiter dramatiquement un sujet, sans pour cela vouloir écrire un drame qui se joue; en d'autres termes, j'écris un roman dramatique, otnon un drame théâtral, et dans ce cas, il sufGl que je me soumette aux lois générales de l’art, et je n'ai pas besoin de suivre les lois particulières du goût théâtral.

1 . Cette Préfaco a été trouvée , tout imprimée , dans les papiers do Petersen , ami de jeunesse du poète. Schiller la supprima, après l’avoir vue en épreuve, et y substitua celle qui figure maintenant dans les chuvres et que nous avons traduite en tète du drame.

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