DRAME DK FRÉDÉRIC SCHILLER
La seulo pièce de théâtre venuo en terre wurtembergeoise! La fable du drame est it peu près la suivante : Un comte franconien , Maximilien de Moor, est père de deux fils, Charles et Franz, Irès-dilîérents do caractère. Charles, l'atnê, jeune homme plein de talents et de nobles sentiments, tombe, à Leipzig, dans un cercle de camarades libertins, se plonge dans les excès et les dettes , et se voit forcé à la fin de fuir de Leipzig avec une troupe do ses complices. Cependant, Franz, le plus jeune, vivait à la maison, auprès de son père, et comme il était de nature sournoise et malveillante , il sut aggraver, dans son propre intérêt , les nouvelles des déjiortements de son frère, supprimer ses lettres touchantes et pleines de repentir, en substituer d’autres compromettantes , cl enfin aigrir h un tel point le père contre le fils , qu'il lui donna sa malédiction et le dés-, hérita.
Charles, poussé au désespoir par cet acte de sévérité, forme, avec ses compagnons, une bande de brigands, devient leur chef et les conduit
1. Le compositeur dont il est ici parlé est Zumsteeg, qui mourut en 1H02, maître de chapelle à Stuttgart. Il avait été camarade de Schiller à l'école militaire.
2. Cette critique a paru d’aliord (Lins le premier numéro du tteperloire trurlembourgtoit de littérature, de 1782. Elle y était -ignée K....r. U lettre sur la représentation, que nous donnons h la suite, venait immédiatement après, dans le même numéro. Elle est aussi de Schiller, qui était allé secrètement et sans permission de Stuttgart A Mannheim, pour voir jouer son drame.
3. Je prends la pièce dans la récente édition faite pour le théâtre, telle qu'elle a été représentée jusqu'ici sur la scène nationale do Manuheim. (A Ole de l’auteur.)
LES BRIGANDS
dans les forêts do Bohême. Le vieux comte avait dans sa maison une nièce, qui aimait avec exaltation lo jeune comte Charles. Cette jeune fille lutta avec toutes les armes de l’amour contre la colère paternelle, et elle aurait à la fin, par ses pressantes supplications, atteint son but, si Franz, qui avait tout à redouter du succès de ses démarches, qui, en outre, avait lui-méme des vues sur Amalie , n’eét tout déjoué par une ruse de son invention. Il dressa un de scs affidés, qui, de plus, avait un ressentiment personnel contre le vieux et le jeune comte, à venir, sous le nom supposé d’un ami de Charles, apporter la fausse nouvelle de la mort de ce dernier, et il le munit, à cet effet, des documents les plus concluants. Le tour réussit, le message de deuil surprit le père sur son lit de douleur et agit si fortement sur son corps affaibli qu’il tomba dans un état où tous le crurent mort. Mais ce n’était qu’un profond évanouissement. Franz , qui par ses traits de méchanceté s’était endurci jusqu’à commettre les crimes les plus horribles , profita de la commune illusion , célébra les funérailles, et, avec le secours de son auxiliaire soudoyé, il transporta son père dans une tour isolée, pour l’y laisser mourir de faim, loin des hommes; puis, il entra en pleine possession de ses biens et de ses droits.
Cependant Charles Moor, à la tête de sa bande , s'était rendu redoutable et fameux au loin et au large par ses faits et gestes extraordinaires. Sa troupe s’accrut , son avoir augmenta ; son poignard effrayait les petits tyrans et les coupeurs de bourse autorisés ; mais sa bourse était ouverte à l’indigence et son bras prêt à la protéger. Jamais il ne se permettait de larcins perfides; il allait par le droit chemin et se serait plutôt pardonné dix meurtres qu’un seul vol. Le bruit de ses méfaits provoqua , éveilla la justice; il fut enveloppé dans une forêt où, après un acte des plus audacieux, il s’était jeté avec toute sa troupe. Mais, poussé au désespoir, l’aventurier se fraya passage avec peu de perle et s’échappa heureusement de la Bohême. Alors s’associa à lui un noble Bohême, que son mauvais destin avait brouillé avec la société, et qui, par le récit de son malheureux amour , réveilla dans Charles le souvenir assoupi du sien , et lui inspira la résolution de revoir son pays natal et son amante, résolution qu’il exécuta sur-le-champ.
Là s'ouvre la seconde époque de l'histoire. Franz Moor jouissait cependant, dans un voluptueux repos, du fruit do sa scélératesse. Amalie seule 'résistait avec constance à ses assauts lascifs. Charles paraît sous un faux nom. Sa vio sauvage, les passions, la longue séparation, l’avaient rendu méconnaissable; l’amour seul, qui jamais ne se dément, arrêto scs regards attentifs sur l’étrange voyageur. La vue triomphe du souvenir, Amalie commence à aimer son Charles dans l'inconnu.... et à oublier, et elle l’aime doublement, au moment même où elle craint de lui devenir infidèle. Leurs cœurs se trahissent et se révèlent leurs mutuels sentiments, mais ils n’échappent point à la crainte clairvoyante. Franz devient attentif; il compare, devine, est convaincu, et résout la perte de son frère. Il veut une seconde fois soudoyer le bras do son auxiliaire; mais celui-ci, offensé par son ingratitude, se sépare brusquement de lui, en le menaçant de révéler ses mystères. Franz, trop lâche lui-même pour commettre un meurtre, ajourne cet acte inhumain. Cependant l’impression produite
APPENDICE
par Charles avait déjà pénétré si profondément dans le coeur do la jeune fille, que, pour l'effacer, il fallait de la part du jeune homme une résolution héroïque. Il lui fallait quitter celle dont il était aimé, celle qu'il aimait et qu’il ne pouvait |>ourtant plus posséder. Il s'enfuit, après qu'elle l'eut reconnu , vers sa bande. 11 trouva celle-ci dans la forêt la plus voisine. C’était précisément celle où son pèro était enfermé dans une tour, en p*oic au désespoir, nourri misérablement par le repentant et vindicatif Hermann ( ainsi s’appelait le confident de Franz ).
Il trouve son père, qu’il délivre au moyen de ses instruments de brigandage. Un détachement do brigands va, par son ordre, chercher le fils abominable, qui est sauvé à grand 'peine du milieu de l’incendie de son château , où , dans son désespoir, il s'était précipité. Charles le fait juger par sa bande, qui le condamne à mourir de faim dans la même tour. Alors Charles se découvre à son père , mais lui tait son genre de vie. Amalie s'était enfuie dans la forêt, à la suite do celui qu’elle aimait et qui la fuyait; là, elle est prise par des bandits qui rôdent, et conduite devant le capitaine. Charles est forcé de révéler son métier, et , à cette révélation , son père expire d’horreur. Maintenant même , Amalie lui est encore fidèle. 11 est sur le point de devenir le plus heureux des hommes; mais la bande, mécontente, se soulève contre lui et lui rappelle le serment solennel qu’il a juré. Charles , gardant dans la plus cruelle affliction une âme virile, tue Amalie, qu’il ne peut plus posséder, abandonne la bande, qu’il a satisfaite par ce sacrifice inhumain, et va se remettre lui-même aux mains de la justice.
On voit , par cette esquisse générale de la pièce , qu’elle est extraor- . dinaircment féconde en situations dramatiques; que, coulant même de la plume d'un écrivain médiocre , elle ne doit pas être absolument dépourvue d’intérêt; que, dans les mains d’un homme de talent, elle doit devenir nécessairement une pièce originale. Maintenant, il s’agit de savoir comment le poète l’a travaillée.
Parlons donc d’abord du choix de la fable. Rousseau louait Plutarque d’avoir choisi d’éminents criminels pour sujet de ses tableaux1. Au moins me semble-t-il que de tels hommes ont nécessairement besoin d’uno aussi grande dose do force d’esprit que les vertueux éminents , et qu'il n’est point rare que le sentiment de l’horreur se concilie avec l’intérêt et l’admiration. Outre que, dans le destin du grand homme vertueux, qui se règle sur la morale la plus pure, il n’y a place pour aucun nœud , aucun labyrinthe ; que les actes et les événements de sa vie mènent nécessairement à un but connu d'avance, tandis que, chez les premiers, ils tendent, par de tortueux méandres, à des fins incertaines, circonstance qui, dans l’art dramatique, est le point capital; outre que les plus vives attaques et toutes les cabales de la perversité contre la vertu victorieuse ne sont que des assauts impuissants, et que nous aimons tant à nous ranger du côté des vaincus, artifice par lequel Milton, le panégyriste de l'Enfer, métamorphose, pour quelques instants, en ange tombé jusqu’au lecteur le
1. Voy. dans les (Ruvres de H. P. Sturz (deuxième recueil, p. 1 et suiv.) les Peiixrc-i remarquables de J. J. Rousseau.
LES BRIGANDS
plus délicat.... outre cela, dis-je, je ne puis montrer la vertu dans un éclat triomphant qu’en l'enveloppant dans les intrigues du vice et en relevant ses rayons par celte ombre. Car il no se trouve rien de plus intéressant dans le domaine de l’esthétique morale que de voir le bien aux prises avec le mal.
Mais les héros de la pièce sont des brigands , oui , des brigands , et un scélérat auprès de qui des brigands même pâlissent , un diable rampant. Je ne sais comment expliquer ce fait , que notre sympathie est d’autant plus vive que nous la voyons moins partagée ; que nous suivons avec nos larmes dans le désert celui que le monde repousse , et que nous aimons mieux nous nicher avec Crusoé dans une Ile abandonnée des hommes que de nager, parmi la foule qui se presse, dans le courant du monde. Au moins est-il vrai que c’est là ce qui nous attache, dans cette pièce, à la horde si profondément immorale des bandits. Ce corps à part qu’ils forment en regard de la société civile , ses bornes étroites , les vices de sa constitution , ses dangers, tout nous attire vers eux. Par un penchant fondamental et imperceptible do notre âme pour l’équilibre , nous croyons devoir par notre accession (ce qui flatte en même temps notre orgueil) alourdir le trop léger plateau de leur immoralité, jusqu'à ce qu’il soit de niveau avec celui de la justice. Plus leurs liens avec le monde sont relâchés, plus sont étroits ceux paroù ils tiennent à notre coeur.... Un homme à qui tout lu monde s’attache, qui, de son cété, se cramponne à tout le monde, est pour notre cœur un étranger. Nous aimons l’exclusif, en amour et partout.
Le poète nous a donc conduits dans une république sur laquelle notre attention s'arrête comme sur quelque chose d'extraordinaire. Ello nous offre un tableau assez complet de l’égarement humain le plus monstrueux ; ses sources mêmes sont découvertes, ses ressorts indiqués, sa calasliophe dévoilée. Sans doute, nous reculerions devant cette peinture hardie de la laideur morale , si lu poète, par quelques coups de pinceau , n'y avait introduit de l'humanité et de la noblesse. Nous sommes plus portés à démêler l'empreinte de la divinité parmi les grimaces du vice, qu’à l'admirer dans une peinture régulière. Une rose dans un désert sablonneux nous ravit plus que tout un bosquet de rosiers dans les jardins des Hospérides. Chez des scélérats à qui la loi a enlevé l’humanité, comme à des types idéals de laideur morale , il nous suffit que le degré de méchanceté soit moindre pour que nous l’élevions à l’étal de vertu, de même qu’au contraire, nous employons tout notre esprit à découvrir des taches dans l’éclat d’un saint. Par suite de notre éternel penchant à tout rassembler dans le cercle de notre sympathie , nous élevons les démons et rabaissons les anges à notre niveau.
Par un second artifice , le poète a opposé au pécheur rejeté du mondo un scélérat rampant, qui accomplit ses méfaits les plus affreux avec plus de succès et moins de honte et de danger. De la sorte , en vertu de notre sévère amour de l'équité, nous mettons plus de culpabilité dans le plateau du méchant favorisé, et nous amoindrissons le poids dans le plateau du châtié. Le premier est d'autant plus noir qu’il est plus heureux, le second d'autant meilleur qu'il est plus malheureux. Enfin, une
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seule invention a suffi à l’auteur pour attacher le criminel par mille liens à notre cœur.... Le brigand aime et il est aimé en retour.
Lo brigand Moor n'est pas un voleur, mais un meurlricrj il n’est pas un coquin , mais un monstre. Si je ne me trompe , le rôle de cet homme étrange doit son origine à Plutarque et à Cervantès’, qui, par le génie propre du poëte, sont combinés entre eux, à la manière de Shakspeare, dans un caractère neuf, vrai et harmonieux. La préface du premier plan de la pièce* contient l’esquisse de ce caractère. Ses crimes les plus horribles sont moins les effets des passions mauvaises que de la perversion de tout l’ensemble des bonnes. Pendant qu’il livre une ville en proie à la ruine, il embrasse son cher Roller d'un immense enthousiasme; parce qu’il aime trop ardemment son amante pour pouvoir l'abandonner , il la tue ; parce qu’il a de trop nobles sentiments pour devenir l’esclave des hommes, il devient leur fléau. Toute vile passion lui est étrangère; le ressentiment privé envers un père cruel éclate en haine universelle contre tout le genre humain, « Repentir et pas de pitiél... Je voudrais empoisonner la mer, pour qu’ils bussent la mort à toutes les sources*!... >
Trop grand pour partager ce petit penchant des âmes basses, d’avoir des compagnons dans le vice et la misère, il dit à un volontaire: «Abandonne cette terrible association I... Apprends à connaître la profondeur de l’abtme, avant d’y sauter. Suis-moi 1 moi ! et éloigne-toi â la hâte * ! » Cette élévation de sentiments est accompagnée d’un invincible héroïsme et d’une présence d’esprit étonnante. Voyez-le, cerné dans les forêts de Bohême , comme du désespoir de sa poignée d’hommes il se fait une armée I Une soif insatiable de réforme et une infatigable activité d’esprit achèvent le grand homme. Quel pressant chaos d’idées doit habiter dans une tête qui demande un désert pour les rassembler et une éternité pour les développer ! L’œil repose encore , comme enraciné , sur le sublime pauvre pécheur, longtemps après que le rideau est tombé. 11 s’est levé comme un météore et disparaît comme un soleil tombant des deux.
Mettre sur la scène un coquin réfléchi , tel que Franz, le plus jeune des frères Moor , ou plutôt (car le poëte avoue qu’il n’a jamais pensé à la scène), en faire lo sujet d’une œuvre d’art plastique , c’est oser au delà de ce que peut excuser l’autorité de Shakspeare , du plus grand peintre des hommes , qui a créé un lago et un Richard ; au delà de ce que peut autoriser la plus malheureuse création façonnée par la nature. Il faut l’avouer, quoique celle-ci , en fait d’originaux ridicules, laisse bien loin derrière elle l’imagination la plus féconde des faiseurs de caricatures, quoiqu'elle fournisse aux rêves bizarres du peintre des fous une telle abondance d’étranges grimaces que ceux-là même qui la copient le plus fidèlement encourent assez souvent le reprocho d’exagération, il n’en est pas moins vrai qu’elle ne saurait justifier par un seul exemple cette idée de notre
1. Tout le monde connaît, dans Don Quichotte, le vénérable Roque. (Note de l’auteur.)
2. C’est-i-diro de la pièce telle qu’elle a été insérée dans les Œuvres complètes, et telle qu’elle est dans notre traduction. Voy. plus haut. p. 3.