ACTE I, SCÈNE II
tre maison un fossé qui avait tout au moins ses huit pieds de large, et nous nous exercions à l'envi, entre gamins, à sauter par-dessus. Mais c’était en vain. Pouf! vous étiez par terre au beau milieu! et alors on vous sifflait, on vous huait, on vous mitraillait avec des boules de neige. Auprès de la maison également était couché un chien à la chaîne , le chien d’un chasseur, une bête toujours prête à mordre, qui, prompte comme l’éclair, vous saisissait les filles par le bord de la robe, quand, par mégarde, elles passaient trop près. Or, c’était la joie de • mon âme d’agacer ce chien partout où je pouvais, et je crevais de rire quand la bête alors me dévorait d'un regard féroce et que je voyais comme elle eût été heureuse de se jeter sur moi, si elle l’avait pu.... Qu’arriva-t-il? Un beau jour, je l’attaque encore, selon ma coutume, et lui jette une pierre dans les côtes, si rudement, que de rage il rompt sa chaîne et s'élance sur moi, et moi, comme tous les tonnerres déchaînés, de partir au grand galop.... Mais, mille détresses! voilà tout juste le maudit fossé qui me coupe le chemin ! Que faire ? Le chien est sur mes talons et en fureur.... Eh bien! je me décide en un clin d’œil.... je prends mon élan.... et me voilà de l’autre côté. Je dus à ce saut ma peau et ma vie; le monstre m’aurait piteusement déchiré.
Mais où en veux-tu venir?
SP1EGELBERG.
A te montrer comme les forces croissent avec la nécessité Aussi ne me laissé-jc pas effrayer quand les choses en viennent aux dernières extrémités. Le courage .s'élève avec le danger, la vigueur augmente avec la contrainte. 11 faut que le destin veuille faire de moi un grand homme , puisqu'il me barre si carrément ma route.
moor, avec humeur.
Je ne saurais dire ce que nous pourrions encore oser et n'avons pas osé jusqu'ici.
SPIEGELBERG.
Vraiment?... Et ainsi tu veux laisser s’étioler en toi te3 facultés? enfouir ton talent? Penses-tu que tes sales farces de Leipzig soient les limites du génie de l’homme? Viens donc d'abord
LES BRIGANDS
avec moi dans le grand monde, à Paris et à Londres!... où l’on récolte des soufflets quand on salue quelqu’un du nom d'honnête homme. C’est là que c'est une vraie jubilation de faire le métier en grand.... Tu t'ébahiras! Tu ouvriras de grands yeux! Attends un peu, et tu verras comme on contrefait les écritures, comme on pipe les dés , force les serrures et fait rendre, gorge aux coffres-forts.... Tu apprendras encore tout cela de Spiegelberg. Qu’on pende à la première potence le gredin qui consent à mourir de faim, ayant l’usage de ses doigts !
moor , distrait.
Comment! Tu ne t’es sans doute pas arrêté là?
Je crois, vraiment, que tu te délies de moi. Attends seulement que je m’échauffe : tu verras des merveilles; ta petite cervelle te dansera dans le crâne, quand mon génie en travail accouchera. (Il se lève; avec feu:) Comme tout s’éclaircit en moi! Je sens de grandes pensées poindre dans mon âme. Des plans gigantesques fermentent dans mon cerveau créateur. Maudite somnolence (se frappant le front) qui jusqu’ici enchaînait mes forces, bornait et gênait mes vues! Je m’éveille, je sens qui je suis.... qui je puis devenir.
MOOR
Tu es un fou. C'est le vin qui fait le rodomont dans ton cerveau.
spiegelberg, avec plus d'exaltation.
« Spiegelberg, dira-t-on, es-tu sorcier, Spiegelberg? — C’est dommage que tu ne sois pas devenu général, Spiegelberg, dira le roi; tu aurais fait passer les Autrichiens par une boutonnière. — Oui, entends-je grogner les docteurs, il est impardonnable que cet homme n’ait pas étudié la médecine, il aurait inventé une nouvelle poudre pour le goitre. — Et que n’a-t-il, hélas! choisi pour sa partie les finances! soupireront les Sullys dans leur cabinet ; il aurait d’un coup de baguette tiré des louis d'or des pierres. » Et il ne sera question que de Spiegelberg à l’orient et à l’occident, et vous autres, croupissez dans la crotte, poltrons et crapauds que vous êtes , pendant que Spiegelberg, les ailes déployées, s'envolera au temple de la Gloire.