ACTE I, SCÈNE I
LÉONORE
Tu pâlis, Délia! tu mens.... Je lis dans vos yeux, dans les physionomies des Génois, quelquechose.... quelque chose.... (Se cachant le visage. ) Oh ! bien sûr , ces Génois en savent plus que l'oreille d’une épouse n’en peut entendre.
ROSE
Oh ! comme la jalousi^xagère tout !
léonore , dans une exaltation mélancolique.
Quand il était encore Fiesque.... qu’il s’avançait dans ce bois d’orangers où nous autres jeunes filles allions nous promener , c’était la (leur de jeunesse d’Apollon , fondue dans la mâle beauté d’Antinoüs. Sa démarche était lière et imposante : on eût dit que Gênes la Sérénissime se berçait sur ses jeunes épaules. Nos regards le suivaient furtivement, puis fuyaient soudain , comme surpris dans un vol sacrilège, lorsqu’ils rencontraient l’éclair de ses yeux. Ah! Bella! comme nous dévorions ses regards ! avec quelle partialité l’inquiète envie les imputait à la voisine! Ils tombaient entre nous comme la pomme d'or de la discorde : les yeux les plus tendres lançaient une flamme ardente, les seins les plus paisibles palpitaient orageusement : la jalousie avait rompu notre union.
ARABELLA
Il m’en souvient. Toutes les femmes de Gènes furent en grand émoi pour cette belle conquête.
léonore , avec enthousiasme.
Et dire maintenant qu’il est à moi! Bonheur audacieux, effrayant! A moi, le plus grand homme de Gênes, (avec grdce) qui jaillit, accompli, du ciseau de l’inépuisable ouvrière, qui confond dans le plus aimable assemblage toutes les grandeurs de sa race.... Écoutez , jeunes filles! car enfin je ne puis plus me taire! Écoutez, mes filles, je vous confie un secret, (mystérieusement) une idée.... Comme j’étais devant l’autel, auprès de Fiesque, sa main placée dans la mienne.... j'eus cette idée , qu’il est défendu à la femme de concevoir.... « Ce Fiesque dont la main repose en ce moment dans la tienne.... ton Fiesque.... » Mais silence 1 que nul homme ne nous épie et ne voie comme nous sommes lières de la supériorité dj-
206 , LA CONJURATION UE FIESQUE
chue de l’inlidèle.... « Ce Fiesque qui est à toi.... ■ Malheur à vous si ce sentiment ne vous exalte pas!... « 11 délivrera Gènes de ses tyrans! » •
arabella, étonnée.
Et cette idée a pu venir à une femme, au jour de son mariage?
Admire aussi, Rose! A une fiancée, dans les joies d’un jour de mariage! (Plus vivement.) Je suis une femme.... mais j’ai le sentiment de la noblesse de mon sang; je ne puis souffrir que cette maison Doria veuille s'élever au-dessus des tètes de nos aïeux. Ce débonnaire André. ...c'est un plaisir de lui vouloir du bien.... qu’il continue de s'appeler doge de Gènes.... Mais Gianettino est son neveu.... son héritier.... et Gianettino a le cœur insolent, orgueilleux. Gènes tremble devant lui, et Fiesque.... (Abîmée dans la douleur) Fiesque.... pleurez sur moi.... aime sa sœur.
ARABELLA
Pauvre , malheureuse femme !
LÉONORE
Allez maintenant , et voyez ce demi-dieu des Génois, assis dans un cercle éhonté de débauchés et de courtisanes , chatouiller leurs oreilles par d’indécentes saillies, leur narrer des contes de princesses enchantées.... C’est là Fiesque!... Ah ! mes tilles ! ce n’est pas seulement Gênes qui a perdu son héros.... moi aussi, j’ai perdu mon époux!
ROSE
Parlez plus bas. On vient par la galerie.
léonore , tressaillant d’effroi.
Fiesque vient. Fuyez! fuyez! mon aspect pourrait lui donner un moment de trouble. ( Elle s’enfuit dans une chambre latérale. Ses femmes la suivent.)