‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 188 sur 372 · ACTE II, SCÈNE XVII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE XVII

encore, mais mon amitié est mûre. Avez-vous pris une meilleure idée de moi?

BOURGOGNINO.

Je suis sur la route.

FIESQUE

Verrina, on me dit que ce jeune cavalier doit devenir ton gendre. Reçois toutes mes félicitations pour ce choix. Je ne lui ai parlé qu’une fois, et pourtant je serais fier qu'il fût le mien.

Ce jugement me rend vain de ma fille.

FIESQUE, aux autres.

Sacco? Calcagno?... autant d’apparitions bien rares chez moi ! Je serais tenté de rougir de mon obligeance, si les plus nobles ornements de Gênes y échappent.... Et ici je salue un cinquième hôte, qui m’est étranger, il est vrai, mais suffisamment recommandé par ce digne cercle.

ROMANO

C’est tout simplement un peintre, gracieux seigneur. Romano est son nom. Il vit de ce qu’il dérobe à la nature, il n’a d'armoiries que son pinceau, et en ce moment il est ici (s'inclinant profondément ) pour saisir la grande ligne d’une tête de Ilrutus.

FIESQUE

Votre main, Romano. L’art, votre maître, est l’allié de ma maison. Je l’aime fraternellement. Il est la main droite de la nature. Celle-ci n’a fait que des créatures, l’art a fait des hommes. Mais que peignez-vous, Romano?

ROMANO

Des scènes de la mâle antiquité. A Florence est mon Hercule mourant; ma Cléopâtre, à Venise ; mon Ajax furieux, à Rome, où les héros des temps passés.... revivent au Vatican.

FIESQUE

Et quelle est maintenant l'occupation de votre pinceau ?

ROMANO

Je l'ai jeté loin de moi, gracieux seigneur. Le flambeau du génie a reçu du destin moins d’aliment que le flambeau de la vie. Passé un certain point, il n'y a plus rien qui brûle que le papier qui en bas le couronne. A’oici mon dernier ouvrage.

LA CONJURATION DE FIESQUE

fiesque, (Cun ton joyeux.

Il ne pouvait venir plus à souhait. Mon âme est aujourd’hui plus sereine que jamais; tout mon être jouit d’une sorte de calme héroïque ; tout entier il s’ouvre à la belle nature. Placez là votre tableau. Je m’en fais une vraie fête. Mettez-vous autour, mes amis, et donnons-nous sans réserve à l’artiste. Placez là votre tableau.

verrina fait signe aux autres.

Maintenant, Génois, attention!

romano dresse le tableau.

Il faut que le jour vienne de ce côté. Tirez ce rideau-ci , faites tomber celui-là. Bien. (Il se place sur le côté.) C'est l’histoire de Virginie et d'Appius Claudius. ( Pause longue et expressive , pendant I agnelle tous contemplent le tableau.)

verrina, avec exaltation.

Fais jaillir son sang, vieux père!... Tu trembles, tyran?... Comme vous restez-là pâles, Romains, blocs insensibles!... Suivez-le, Romains.... Le couteau brille..,. Suivez-moi, blocs inertes, Génois! A bas Doria! A bas! à bas'. (Il frappe dam ta direction du tableau.)

fiesque, souriant au peintre.

Demandez-vous un suffrage plus flatteur? Votre art transforme ce vieillard en un rêveur imberbe.

verrina, épuisé.

Où suis-je?... Que sont-ils devenus? Dissipés, comme des bulles de savon? Toi ici, Fiesque? Le tyran vit encore, Fiesque?

FIESQUE

Vois-tu ? Tes yeux , à force de voir, ont oublié leur office. Tu trouves cette tête de Romain admirable? Fais-m’en grâce et regarde ici la jeune fille! Quelle expression délicate, féminine! Que de grâce encore sur ces lèvres qui se flétrissent! Quelle volupté dans ce regard qui s'éteint! Inimitable! divin! Romano!... Et encore ce sein d’une blancheur éblouissante, avec quel charme il palpite, soulevé par les derniers soupirs! Encore de telles nymphes, Romano, et je me prosternerai devant vos conceptions idéales et divorcerai avec la nature.

BOURGOGNINO.

Est-ce-là, Verrina, le grand effet que tu espérais?

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