ACTE II, SCfcNE I
môme de la vie? de perdre le corps en l’attaquant par l’esprit?... Ah! une œuvre originale! Si on la menait à fin!... une œuvre sans pareille!... Penses-y, MoorTCe serait là un art, un art qui mériterait de t’avoir pour inventeur. On a bien élevé l'empoisonnement presque au rang d’une véritable science , et par des expériences on a forcé la nature de révéler ses bornes, de telle sorte qu’on peut désormais calculer plusieurs années d’avance les battements du cœur et dire au pouls « Jusqu’ici et pas plus loin1!... » Pourquoi n’essayerait-on pas aussi son vol dans celte autre direction?
Et comment devrai-je m’y prendre pour troubler ce doux et paisible accord de l’âme et du corps qu’elle anime? Quelle sorte de sensations me faudra-t-il choisir? Voyons! Quelles sont celles qui attaquent avec le plus de violence la fleur de la vie? La colère?... ce loup affamé s'assouvit trop vite.... L'inquiétude?... ce ver met, à mon gré, trop de temps à ronger.... Le chagrin?... cette vipère rampe trop lentement pour moi.... La crainte?... l’espérance l'empéche d'étendre ses ravages.... Quoi! sont-ce là tous les bourreaux de l’homme?... L’arsenal de la mort est-il sitôt épuisé?... ( Méditant profondément.) Comment?... Eh bien?... Quoi?... Non!... Ah!... (Vivement.) L’elTroü... Que ne peut l’effroi?... Que peut la raison, la religion, contre l’étreinte glaciale de ce géant?... Et pourtant.... s’il résistait encore à cet assaut?... S’il....?... Oh! alors, viens à mon aide, Désolation, et toi, Repentir, Euménide infernale, serpent qui mines, monstre qui remâches ta pâture et redévores tes propres excréments, éternelles destructrices et créatrices éternelles de votre poison! et toi, accusation de soi-même, hurlant Remords, qui détruis ta propre demeure et déchires ta propre mère.... Et venez aussi à mon aide, vous-mêmes. Grâces bienfaisantes, Passé au doux sourire, et toi, avec ta corne d’abondance, Avenir fleuri, présentez-lui dans vos miroirs les joies du ciel , au moment même où votre pied fugitif échappera à ses bras avides.... C'est ainsi que j’attaquerai , coup sur coup, assaut sur assaut, cette vie fra-
1. Une femmo, à Paris, a réussi, dit-on, au moyen d'expériences régulièrement tentées avec des poisons, & prédire longtemps d’avance, d’une manière assez sûre, le jour de la mort. Fi do nos médecins, que celte femme éclipse dans l’art du pronostic 1 (Acte de l'auleur.)
I,ES BRIGANDS
gile, jusqu'à ce que vienne, dernière furie, fermant la marche, le Désespoir! Victoire! victoire!... mon plan est achevé.... difficilc et ingénieux comme pas un...; efüeace.... sûr.... car enfin ( d’une voix moqueuse ) le couteau de l’anatomiste ne trouvera nulle trace de blessure ou de poison corrosif. ( D'un ton décidé.) Eli bien donc! (Hermann entre.) Ah! I)eus ex machina! Hermann!
HERMANN
Tout à votre service, mon gracieux seigneur!
franz lui donne la main.
Et ce n’est pas un ingrat que tu obliges.
HERMANN
J’en ai des preuves.
FRANZ
Tu en auras davantage prochainement.... très-prochainement, Hermann ! J’ai quelque chose à te dire, Hermann!
J’ai mille oreilles pour vous écouter.
FRANZ
Je te connais, tu es un gaillard résolu.... un cœur de soldat.... une langue décidée!... Mon père t’a bien offensé, Hermann!
HERMANN
Le diable m’emporte si je l’oublie!
FRANZ
C’est parler en homme. La vengeance convient à une âme virile. Tu me plais, Hermann! Prends celte bourse, Hermann. Elle serait plus lourde , si j’étais une fois le maître.
HERMANN
Mais c’est là mon perpétuel désir, gracieux seigneur; je vous remercie.
FRANZ
Vraiment, Hermann? Désirerais-tu vraiment que je fusse le maître?... Mais mon père a dans les os de la moelle de lion, et je suis le plus jeune de ses deux fils.
HERMANN
Je voudrais que vous fussiez l’aîné , et que votre père eût la moelle d’une fillette poitrinaire.
FRANZ
Ahl comme alors le fils aîné te récompenserait! Comme il te