ACTE V, SCENE I
tu es allée loin, bien loin!... Tu as renoncé à la prière, et le Miséricordieux a retiré sa main de toi.
Aimer est-il donc un crime, mon père?
MILLER
Si tu aimes Dieu, jamais ton amour n’ira jusqu’au crime.... Tu m’as courbé bien bas, mon unique enfant! bas, bien bas, peut-être jusqu’au tombeau.... Mais je ne veux pas accabler encore plus ton cœur.... Ma lille, j’ai parlé tout à l’heure; je croyais être seul. Tu m'as écouté, et pourquoi devrais-je le cacher plus longtemps? Tu étais mon idole! Écoute, Louise, s’il y a encore place dans ton cœur pour les sentiments d’un père.... Tu étais mon tout! Maintenant ce n’est plus ton bien que tu dépenses. Moi aussi, j’ai tout à perdre. Tu vois, mes cheveux commencent à blanchir. Il m’annonce peu à peu son approche , ce temps où nous recueillons à propos, nous autres pères, le capital que nous avons placé dans le cœur de nos enfants.... Veux-tu m’en frustrer, Louise? Veux-tu fuir en emportant d’ici tout l’avoir et le bien de ton père?
Louise lui baise la main, avec la plus vive émotion.
Non, mon père! Je sors de ce monde avec une dette immense envers vous, et je la payerai avec usure dans l’éternité.
MILLER
Prends garde de te tromper dans ton calcul, mon enfant! (D'un ton très-grave et solennel : ) Nous retrouverons-nous dans cet autre lieu?... Vois comme tu deviens pâle!... Ma Louise comprend elle-même que je ne pourrai plus guère l'atteindre dans ce monde-lâ, parce que je ne m’y élance pas aussitôt quelle. ( Louise se jette dans ses bras, saisie de frissons. Il la presse avec ardeur sur, sa poitrine et continue d’une voix suppliante :) Oh! ma tille, ma lille! lille tombée, peut-être déjà perdue ! Pèse dans ton cœur les sérieuses paroles de ton père. Je ne puis pas veiller sur toi. Je puis te prendre les couteaux, tu peux te tuer avec une aiguille de ton tricot. Je puis te préserver du poison, tu peux t'étrangler avec un collier de perles.... Louise.... Louise.... je ne peux que t’avertir encore.... Veux-tu courir le risque de voir ta perfide illusion fuir loin de toi, sur ce pont terrible qui joint le temps à l'éternité?... Veux- tu te hasarder devant le trône de celui qui sait
L’INTRIGUE ET L'AMOUR
tout, avec ce mensonge : « C'est pour toi que je viens ici ».... tandis que tes yeux coupables chercheront ton idole mortelle?... Et si ce Dieu fragile de ton cerveau, alors vermisseau comme toi, se tord aux pieds de ton juge, dément, dans ce moment d'angoisse, ta conliance impie, et renvoie tes espérances trompées à l’éternelle miséricorde, que le malheureux pourra à peine fléchir pour lui-méme.... que sera-ce alors? (Avec plus d'expression et plus haut.) Que sera-ce, malheureuse? (Il la tient avec plus île force, la regarde pendant quelque temps, d'un œil fixe et pénétrant , puis la quitte tout à coup. ) Maintenant, je ne sais rien de plus. (Levant la main droite.) Je ne te réponds plus, Dieu juge, de cette ûme. Fais ce que tu voudras. Offre à ton élégant jeune homme un sacrifice que tes mauvais génies accueillent avec des cris de joie et qui fasse reculer d’horreur tes bons anges.... Va , pars! Charge sur tes épaules tous tes péchés, sans oublier celui-ci , le dernier, le plus affreux de tous , et si le fardeau est encore trop léger, que ma malédiction achève le poids.... Voici un couteau.... perce ton cœur et (il sanglote et veut s'élancer dehors) le cœur de ton père !
Louise se précipite après lui.
Arrête! arrête! ô mon père!... Ah! que la tendresse soit une contrainte plus barbare encore que la rage des tyrans!... Que dois-je faire? Je ne puis. Que faut-il que je fasse?
MILLER
Si les baisers de ton major sont plus brûlants que les larmes de ton père.,., meurs!
LOUISE , après un cruel combat , avec une certaine fermeté.
Mon père! Voici ma main! Je veux.... Dieu! Dieu! Que fais-je? Qu'est-ce que je veux? Mon père, je jure.... malheur à moi! malheur ! Criminelle , de quelque côté que je me tourne !... Mon père, eh bien soit! Ferdinand.... Dieu voit de là-haut!... J’anéantis ainsi son dernier souvenir. ( Elle déchire la lettre. ) miller se jette ivre de joie à son cou.
Voilà ma fille! Lève les yeux! Tu te prives d’un amant, mais tu rends un père bien heureux. ( Il C embrasse, riant et pleurant à la fois. ) Enfant! enfant, que de ma vie je n’ai mérité! Dieu sait comment un homme de rien tel que moi a pu avoir un tel ange en partage!... Ma Louise, mon paradis! O Dieu! je m’entends