ACTE V, SCÈNE V
FERDINAND
Écoutez.... Je vous dis qu’elle n’est pas immortelle. Cette fille est la prunelle de vos yeux. Vous vous êtes attaché de cœur et d’âme à cette fille. Soyez prévoyant, Miller! Il n'y a qu'un joueur désespéré qui mette tout sur un seul coup de dés. On traite de téméraire le marchand qui charge tout son avoir sur un seul vaisseau.... Écoutez, songez à cet avertissement!... Mais pourquoi ne prenez-vous pas votre argent ?
MILLER
Quoi, monsieur? Toute cette bourse qui regorge? A quoi pense Votre Grâce?
FERDINAND
A ma dette.... Voilà! {Il jette la bourse sur la table, de manière qu'il en tombe des pièces dor.) Je ne puis pas tenir ainsi cette guenille toute une éternité.
MILLER, stupéfait.
Quoi? Ce n’est pas là, grand Dieu! le son de l’argent! {Il s'approche de la table et s'écrie avec épouvante :) Comment? au nom de tout le ciel! baron! baron! qu’est-ce qui vous arrive? Que faites-vous, baron? C'est ce que j’appelle une distraction! {Joignant vivement les mains.) Eh ! mais je vois là devant moi.... ou je suis ensorcelé, ou.... Dieu me damne! je touche là du bel et bon or jaune, l’or du bon Dieu.... Non, Satan ! tu ne me prendras pas à ce piège.
FERDINAND
Avez-vous bu du vin vieux ou du nouveau, Miller? miller, d'un ton grossier.
Tonnerre et tempête! Mais voyez donc là!... De l’or!
Eh bien, après?
MILLER
Au nom du diable.... je vous dis.... je vous en prie par le saint nom de Jésus-Christ.... de l'or!
FERDINAND
Eh ! voilà sans doute une chose bien surprenante! miller, après un moment de silence, va à lui et dit avec un sentiment de délicatesse blessée:
Monseigneur, je suis un homme simple et droit. Si par hasard
L’INTRIGDE ET L’AMOUR.
vous voulez m’atteler à quelque coquinerie.... Car autant d'argent que cela ne peut se gagner, Dieu sait! par des voies honnêtes.
FERDINAND, ému.
Soyez parfaitement tranquille, mon cher Miller. Vous avez gagné cet argent depuis longtemps, et Dieu me garde de vouloir vous acheter avec cela votre bonne conscience.
miller , sautant en l'air, comme à moitié fou.
A moi donc, à moi! De l’aveu et du plein gré du bon Dieu, à moi ! ( Courant vers la porte et criant .) Ma femme ! ma tille ! Victoire! Accourez! (Revenant.) Mais, bonté du ciel! Comment suis-je tout à coup possesseur de toute cette effrayante richesse! Comment l’ai-je gagnée! Comment la mériter! Hein!
FERDINAND
Pas avec vos leçons de musique, Miller!... Avec l’argent que voilà, je vous paye , (ils’arrête, saisi de frissons) je vous paye.... (après une pause, avec une profonde tristesse) le malheureux rêve de trois mois de votre fille.
miller saisit sa main, qu'il presse fortement.
Monseigneur! Si vous étiez tout bonnement un petit bourgeois.... (vivement) et que ma fillette ne vous aimât pas, je serais capable de l’égorger, la fillette. (Il revient à l’argent, puis dit, tout abattu.) Mais voilà que j’ai tout, et vous rien, et il me faudra maintenant rendre gorge et restituer tout mon trésor! Hein!
FERDINAND
Que cela ne vous tourmente pas, mon ami!... Je pars, et, dans le pays où je compte m’établir, ces pièces-là n'ont point cours. miller, gu», pendant ce temps, n'a pas détourné les yeux de l'argent, dit avec transport:
Cela me reste donc, à moi! Cela me reste!... Seulement, je suis fâché que vous partiez.... Et attendez un peu quelle figure je ferai désormais! Comme je vais avoir les joues pleines! (Il met son chapeau et s'élance à travers la chambre.) Et mes leçons de musique, oui, c’est sur le marché que je les donnerai, et je fumerai du Trois-Rois, numéro cinq, et le diable m'emporte si à la comédie je m’assois encore aux places à douze sous. (Il veut sortir.)