ACTE H, SCÈNE III
mois après on le pend. Je fus obligé de me fourrer une bonne prise de tabac dans le nez , quand plus tard je passai , en me promenant , devant le gibet et que je vis là le faux Spiegelberg parader dans sa gloire.... et pendant que Spiegelberg est pendu, Spiegelberg se glisse tout doucement hors de leurs pièges, et fait par derrière les cornes, que c'est une pitié, à la plus qu’habile justice!
razmann rit.
Tu es toujours le même.
Le même, comme tu vois, de corps et d’âme. Il faut pourtant, fou que tu es , que je te raconte un plaisant tour que j’ai joué dernièrement au couvent de Sainte-Cécile. Dans ma tournée, vers le crépuscule, ce couvent se trouva sur ma route, et comme ce jour-là précisément je n’avais tiré aucune cartouche (tu sais que je hais à la mort le tliem pcrdidi), il fallait que la nuit fût signalée par quelque bon coup, dût le diable y laisser une oreille! Nous nous tenons tranquilles jusque bien avant dans la nuit. Le silence devient profond, à entendre le pas d’une souris. Les lumières s’éteignent. Nous pensons que les nonnes peuvent être maintenant dans le duvet. Alors je prends avec moi mon camarade Grimm, j’ordonne aux autres d’attendre devant la porte, jusqu'à ce qu’ils entendent mon sifflet.... Je m’assure du gardien du couvent, lui prends les clefs, me glisse dans le lieu où dormaient les servantes , leur dérobe leurs vêtements , et le paquet est bientôt à la porte. Nous continuons notre ronde, de cellule en cellule, enlevons successivement leurs habits aux . sœurs, et enlin aussi à l'abbesse.... Cela fait, je siffle, et mes gaillards, du dehors, commencent à tempêter et à tapager, comme si la fin du monde arrivait, et les voilà qui pénètrent dans les cellules des sœurs, avec un fracas diabolique.... Ha! ha! ha! il fallait voir cette chasse, les pauvres petites créatures cherchant leurs robes à tâtons dans les ténèbres, et leur lamentable pantomime en s’apercevant que les robes étaient au diable, et nous, pendant ce temps, les harcelant comme mille tempêtes , et elles , dans leur effroi et leur consternation , s'enveloppant dans les draps de lit, ou se blottissant, comme des chats, sous le poêle, et les cris de désespoir et de lamentation,
LES BRIGANDS
et enfin la vieille crécelle, l'abbesse.... tu sais, frère, que sur toute la machine ronde aucune créature ne m'est plus antipathique que l’araignée et la vieille femme; et figure-toi cette guenille tannée, rugueuse, se trémoussant devant moi, me conjurant par sa pudeur virginale.... Par tous les diables! déjà, le coude en avant, je me mettais en devoir de lui enfoncer dans le ventre le peu d'appas qui lui restaient.... « Qu’on se décide à l’instant! Ou bien on va me livrer la vaisselle d’argent, avec le trésor du couvent, et tous les beaux petits écus sonnants, ou bien.... » Mes drôles m’avaient déjà compris.... Bref, je te le dis, j’ai charrié hors du couvent pour plus de mille écus de butin, et le divertissement par-dessus le marché, et mes drôles leur ont laissé un souvenir : elles en auront leur charge neuf bons mois.
razmann, frappant du pied la terre.
Que le diable m’ait envié cette aubaine!
SPIEGELBERG.
Vois-tu? Dis-moi encore si ce n’est pas là vivre? Et avec ça on demeure frais et vigoureux, et la machine est encore entière, et s’arrondit d’heure en heure comme une panse de prélat.... Je ne sais.... il faut que j’aie en moi quelque vertu magnétique qui vous attire, comme le fer et l’acier, tout ce qu’il y a de gueux et de canaille sur toute la terre du bon Dieu.
RAZMANN.
Un bel aimant, ma foi ! Mais pourtant je voudrais savoir quels diantres de sortilèges tu emploies.
SPIEGELBERG.
Sortilèges! On n'a pas besoin de sortilèges.... il ne faut .qu'avoir de la tête! un certain sens pratique, qui ne se trouve pas, il est vrai, dans l'orge qu'on avale.... car, vois-tu, j'ai toujours coutume de dire : « On peut tailler un honnête homme dans la première souche venue, mais pour un coquin, il faut une pâte line.... et de plus un certain génie national, une sorte de climat de coquins. »
RAZMANN.
Frère, on m’a vanté l'Italie.
SPIEGELBERG.
Oui, oui, il ne faut faire tort à personne, l'Italie produit aussi