ACTE II, SCÈNE III
scs hommes, et si l’Allemagne continue du train dont elle va, et achève, perspective assez probable en ce moment, de se débarrasser de la Bible, l'Allemagne pourra aussi, avec le temps, nous fournir quelques bons produits.... mais, en général, croismoi, le climat n’est pas la chose essentielle, le génie perce partout, et tout le reste, frère.... Une pomme sauvage, tu le sais comme moi, ne deviendra jamais, même dans le joli verger du paradis, un ananas.... Mais que je continue ce que je voulais te dire.... où en suis-je resté?
RAZMANN.
A tes habiles procédés.
SPIEGELBERG.
Oui, tout juste, à mes procédés. Eh bien! ton premier soin, en arrivant dans une ville , est de prendre des renseignements auprès des inspecteurs de la mendicité, des sergents de ville, des valets de prison, et de t’informer de ceux qui sont le plus assidus à leur faire visite, à leur rendre leurs devoirs, et de faire connaissance avec ces clients-là.... Puis, tu vas te nicher dans les cafés , les mauvais lieux , les cabarets ; tu observ es , tu épies qui crie le plus haut sur le ba3 prix des denrées, ruineux pour le marchand, 3ur le cinq pour cent, sur le (léau toujours croissant des nouveaux règlements de police; qui décrie le plus le gouvernement, ou s'emporte contre les physionomistes et tient d’autres propos du même genre. C'est là, frère, le vrai niveau : leur probité branle comme une dent creuse, tu n’as qu’à approcher la pince.... Ou, mieux encore et plus vite, va-t’en jeter une bourse pleine au beau milieu de la rue , puis cache-toi quelque part et remarque bien qui la ramasse.... Un instant après, tu t’élances derrière lui, tu cherches, tu cries, tu demandes comme en passant: « Monsieur aurait-il par hasard trouvé une bourse? » S'il dit oui, du diable s'il t’a servi de regarder; mais, s’il nie :
« Pardonnez-moi, monsieur.... je ne saurais me rappeler.... je regrette. » ( Avec transport.) Alors, frère, victoire! frère, éteins ta lanterne! habile Diogène.... tu as trouvé ton homme.
RAZMANN. >
Tu es un praticien consommé.
SPIEGELBERG-
Par Dieu! comme si j'en avais jamais douté.... Maintenant
SCIUU.EA. — IB. I “
LES BRIGANDS
que tou homme a mordu à l'hameçon, il faut t’y prendre aussi Lien adroitement pour l'enlever.... Vois-tu, mon fils, voici comment je faisais : dès qu’une fois j’avais la piste, je m’attachais à mon candidat comme teigne; je fraternisais avec lui le verre en main, et nota bene qu'il ne doit jamais payer son écot.... Cela peut sans doute coûter une bonne somme, mais on n’y prend pas garde.... Tu vas plus loin, tu l’introduis dans des tripots, chez des créatures perdues, tu l'engages dans des rixes, dans des coquineries, jusqu’à ce qu’il n'ait plus à perdre ni sève, ni vigueur, ni argent, ni conscience, ni bonne renommée; car, il faut que je te le dise en passant, tu perds ta peine, si tu ne lui gâtes le corps et l’âme.... Crois-moi, frère, c’est une chose que j'ai conclue plus de cinquante fois de ma longue pratique, quand une fois l’honnéte homme est chassé de son nid, le diable est le maître. Le dernier pas est alors bien facile.... aussi facile que la transition d’une catin à une bigote.... Écoute donc! quelle est cette explosion?
RAZMANN.
Un coup de tonnerre. Va toujours.
SPIEGELBERG.
Il y a encore une méthode plus courte et meilleure : tu pilles et dépouilles ton homme, de la caVe au grenier, jusqu’à ce qu’il n’ait plus de chemise qui lui tienne sur le corps ; alors il vient à toi de lui-môme.... Ah! ce n’est pas à moi, frère, qu'on apprendra les malices.... Demande un peu à ce visage cuivré que tu vois là-bas.... Palsambleu! je l’ai gentiment amené dans mes filets.... je lui ai montré quarante ducats ; ils devaient être à lui, s’il me prenait l’empreinte en cire des clefs de son maître.... et figure-toi un peu, la brute le fait, me procure les clefs, le diable m’emporte! et veut après cela avoir l’argent.. . « Monsieur sait-il bien, lui dis-je, que je vais, de ce pas, porter les clefs au lieutenant de police, et lui retenir un logis, en plein air, à la potence?... » Mille tonnerres! il fallait voir le gaillard ouvrir de grands yeux et se mettre à trembler comme un barbet mouillé.... « Pour l’amour du ciel! que monsieur considère!... je veux.... veux.... — Que veux-tu? veux-tu sur-lechamp retrousser ta cadenctte et t’en aller au diable avec moi? — Oh! de grand cœur, avec joie.... » lia! ha! ha! le bon diable!