ACTE III, SCÈNE II
KOSINSKY.
Je cherche des hommes qui regardent la mort en face, et laissent le danger jouer autour d'eux comme un serpent apprivoisé , qui prisent la liberté plus que l’honneur et la vie , dont le seul nom , cher aux pauvres et aux opprimés , intimide les plus braves et fait pâlir les tyrans.
schweizer , au capitaine.
Ce garçon me plaît.... Écoute, mon ami, tu as trouvé tes gens.
KOSINSKY.
C’est ce que je pense, et j’espère qu’ils seront bientôt mes frères.... Vous pouvez donc alors me montrer mon homme, car je cherche votre capitaine , le grand comte de Moor. schweizer lui prend la main avec chaleur.
Cher jeune homme! nous nous tutoierons.
Moor , s’approchant.
Mais connaissez-vous aussi le capitaine?
KOSINSKY.
C’est toi.... Dans cette physionomie.... Qui pourrait te regarder et en chercher un autre? (Il le considère longtemps d'un œil fixe.) J’ai toujours souhaité de voir l’homme au regard foudroyant, comme il était assis sur les ruines de Carthage.... Maintenant, je ne le souhaite plus....
Quel gaillard !
MOOR
Et qu’est-ce qui vous amène vers moi?
KOSINSKY.
O capitaine, mon destin plus que cruel.... J’ai fait naufrage sur l’impétueux océan de ce monde ; il m’a fallu voir mes espérances englouties, et il ne m’est resté que le souvenir déclarant de leur perte, souvenir qui me rendrait fou, si je ne cherchais à l’étouffer en dirigeant ailleurs mon activité.
MOOR
Encore un qui porte plainte contre la Divinité!... Mais continue toujours.
• KOSINSKY.
Je devins soldat.... Là encore, le malheur me poursuivit.... Je lis un voyage aux Indes orientales, mon vaisseau se brisa contre des écueils.... rien que des plans manqués! Enfin j’en-
LES BRIGANDS
tends parler de toutes parts de tes exploits, de tes affreux attentats, comme ils les appellent, et j’ai fait, pour venir ici, un voyage de trente milles, avec la ferme résolution de servir sous toi, si tu veux accepter mes services.... Je t'en prie, digne capitaine, ne les refuse pas.
schweizer, avec transport.
Hourra! hourra! Eh! mais notre Roller serait ainsi mille fois remplacé! Un vrai frère de sac et de corde pour notre bande!
MOOR
Comment te nommes-tu?
KOSINSKY.
Kosinsky.
MOOR
Mais quoi? Kosinsky! Sais-tu hien que tu es un garçon étourdi, et que tu veux escamoter d'un bond le grand pas de ta vie, comme une fillette irréfléchie...? Ici, tu ne joueras pas à la paume ni aux quilles, comme lu te le figures.
KOSINSKY.
Je sais ce que tu veux dire.... Je n’ai que vingt-quatre ans, mais j’ai vu briller les épées, et entendu les balles siffler autour de moi.
MOOR
Bien, jeune homme!... Et n’as-tu appris à faire des armes qu’en vue d’égorger, pour un écu, de pauvres voyageurs, ou de poignarder des femmes par derrière? Va, va, tu as échappé fi ta nourrice, parce qu’elle t’a menacé des verges.
SCHWEIZER
Eh! que diable, capitaine! A quoi penses-tu? Veux-tu renvoyer cet Hercule? Ne vous regarde-t-il pas comme s'il voulait chasser le maréchal de Saxe au delà du Gange, avec une cuiller à pot?
MOOR
Parce que tes sottes idées ne te réussissent pas, tu viens à nous et veux devenir un coquin, un meurtrier?... Le meurtre, jeune homme, comprends-tu bien ce mot? On peut s’en aller dormir paisiblement, après avoir abattu des têtes de pavot, mais porter un meurtre sur la conscience....
KOSINSKY.
Tout meurtre que tu m’ordonneras, j'en répondrai hardiment.