ACTE III, SCÈNE II
MOOR
Eh quoi! es-tu si avisé? Prétendrais-tu prendre ton homme par la flatterie? D’où sais-tu que je n'ai pas de mauvais rêves et que je ne pâlirai pas au lit de mort? Combien donc as-tu déjà fait de choses au sujet desquelles te soit venue l’idée de responsabilité?
KOSINSKY.
En vérité , fort peu jusqu’ici ; mais cependant ce voyage pour venir à toi, noble comte!
MÔOR.
Ton précepteur t’a-t-il glissé étourdiment dans les mains l’histoire de Robin Hood?... On devrait enchaîner aux galères ces canailles imprudentes.... Elle aura échauffé ton imagination d’enfant, et allumé en toi la contagieuse et folle envie d’étre un grand homme? Est-ce la renommée, la gloire, qui chatouillerait ton cœur? Veux-tu acheter l'immortalité par des brigandages? Prends-y bien garde, ambitieux jeune homme! le laurier ne verdit pas pour des brigands. Il n’y a pas de triomphe institué pour les victoires de bandits.... mais la malédiction, le danger, la mort, la honte.... Ne vois-tu pas là-haut, sur cette colline, se dresser le gibet?
spiegelberg, se promenant de long en large, avec humeur.
Comme cela est bête ! quelle affreuse , impardonnable stupidité! Ce n’est pas là la manière. Je m’y suis pris autrement.
KOSINSKY.
Que peut craindre celui qui ne craint pas la mort?
MOOR
Très-bien! incomparable! Tu as bien tenu ton rang dans les écoles, tu as parfaitement appris ton Sénèque par cœur.... Mais, mon cher ami, avec de pareilles sentences tu n’endormiras pas la nature souffrante, jamais tu n’émousseras avec cela les traits de la douleur.... Réfléchis bien, mon fils. (Il lui prend la main.) Figure-toi que je te conseille comme un père.... Apprends d’abord à connaître la profondeur de l’abîme, avant de sauter dedans. S’il y a encore au monde une seule joie qui soit à ta portée.... il pourrait venir des moments où tu.... te réveillerais.... et alors.... peut-être serait-il trop tard. Tu sors ici, en quelque sorte, du cercle de l’humanité.... il faut que tu sois
100 LES BRIGANDS
au-dessus du commun des hommes ou un diable.... Encore une fois, mon fils! si ailleurs, quelque part que ce soit, une étincelle d’espérance brille encore pour toi, renonce à cette effrayante alliance que le désespoir seul peut conclure, si ce n’est pas une sagesse supérieure qui l’a formée.... On peut se tromper.... crois-moi, on peut prendre pour force d’esprit ce qui n’est, après tout, que désespoir.... Crois-moi, moi, te dis-je, et éloigne-toi au plus vite.
KOSINSKY.
Non! maintenant, jene m’en- irai plus. Si mes prières ne te touchent pas, écoute l’histoire de mon malheur.... Ensuite tu armeras toi-même mes mains du poignard.... tu me.... Couchezvous ici sur le sol et écoutez-moi avec attention.
Je consens à l'entendre.
KOSIKSKY.
Eh bien! sachez que je suis un gentilhomme bohème et que, par la mort prématurée de mon père , je devins seigneur d’un lief considérable. Mon domaine était un paradis.... car il renfermait un ange.... une jeune fille parée de tous les attraits de la jeunesse dans sa fleur, et pure comme la lumière du ciel.... Mais à qui dis-je cela? Ces sons:là passent devant vos oreilles.... vous n’avez jamais aimé, jamais vous n'avez été aimés....
SCHWEIZER
Doucement, doucement! notre capitaine devient rouge comme le feu.
MOOR
Cesse. Je t’écouterai une autre fois . demain.... prochainement, ou.... quand j’aurai vu du sang.
KOSINSKY.
Du sang , du sang!... tu n’as qu’à écouler la suite. Le sang, te dis-je, inondera ton âme. Elle était d’une naissance bourgeoise, allemande.... mais sa vue dissipait les préjugés de la noblesse. Elle accepta de ma main, avec la plus pudique modestie, l’anneau des fiançailles, et le surlendemain je devais conduire mon Amalie à l’autel. (Moor se lève vivement.) Dans l’ivresse de la félicité qui m'attendait, au milieu des préparatifs du mariage.... je suis mandé à la cour par un exprès. Je m’y rendis, ün me montra des lettres que j'avais écrites, disait-on ,