ACTE I, SCÈNE I
vous aurez ce fils. Cette affliction grandira avec Charles. Cette affliction minera votre vie.
Hélas ! elle a fait de moi un vieillard octogénaire.
FRANZ
Eh bien donc!... Si vous renonciez ce fils?
LE VIEUX MOOR, ai'CC feu.
Franz , Franz ! que dis-tu lii ?
FRANZ
N’est-ce pas votre amour pour lui qui vous cause tout ce chagrin? Sans cet amour, il n’existe plus pour vous. Sans cet amour coupable, condamnable, il est mort pour vous.... il n’est pas né. Ce n’est pas la chair et le sang, c’est le cœur qui fait de nous des pères et des fils. Cessez de l’aimer, et dès lors cet être dégénéré n’est plus votre fils , eût-il été taillé dans votre chair. Il a été jusqu’ici comme la prunelle de vos yeux; mais, dit l’Écriture, si votre œil vous scandalise, arrachez-le. Il vaut mieux aller au ciel avec un œil qu’avec les deux dans l’enfer. Il vaut mieux monter au ciel sans enfants que de descendre tous deux , le père et le fils , dans l’enfer. C’est Dieu qui nous le dit.
LE VIEUX MOOR
Tu veux que je maudisse mon fils?
FRANZ
Non pas, non certes!... Ce n’est pas votre fils que vous maudirez. Qui nommez-vous votre fils?... Celui qui vous doit la vie? quand même il se donnerait toutes les peines imaginables pour abréger la vôtre?
LE VIEUX' MOOR
Oh! ce n’est que trop vrai. C’est une sentence portée contre moi. Le Seigneur le lui a ordonné.
Voyez-vous avec quelle tendresse l’enfant de votre cœur agit envers vous ? C’est par votre affection paternelle qu’il vous égorge, par votre amour qu’il vous tue; il s’est fait de votre cœur’de père un complice qui vous achève. Quand vous ne serez plus, il sera seigneur de vos biens et seul roi de ses penchants. La digue sera rompue , et le torrent de ses pas-
LES BRIGANDS
sions pourra déborder plus librement. Mettez-vous à sa place! Que de fois il doit souhaiter de savoir son père en terre!... que de fois son frère!... nous qui, dans le cours de ses excès, lui faisons obstacle sans pitié ! Mais, je vous le demande, est-ce payer l’amour par l’amour, la bonté paternelle par la reconnaissance filiale, que de sacrifier au lascif caprice d'un moment dix ans de votre vie? que de jouer dans une minute de volupté la gloire de ses pères, qui s’est conservée sans tache durant sept siècles? Est-ce là ce que v«us nommez votre fils? Répondez! Est-ce là un (ils?
LE VIEUX MOOH.
C’est un enfant cruel, mais pourtant mon enfant, mon enfant!
FRANZ
Un tout aimable et précieux enfant, dont la constante étude est de n’avoir plus de père.... Oh! si vous saviez le comprendre! Si les écailles tombaient de vos yeux ! Mais non, il faut que votre indulgence le confirme dans ses débauches , que vos avances d’argent les légitiment. Sans doute vous détournerez la malédiction de sa tête; c'est sur vous, père, sur vous que tombera la damnation.
LE VIEUX MOOR
C'est juste, très-juste! A moi, à moi seul est toute la faute.
Que de milliers d’hommes, qui se sont enivrés à la coupe de la volupté, ont été corrigés par la souffrance! La douleur physique qui accompagne tout excès n’est-elle pas un signe de la volonté divine? Et cette volonté, l'homme devrait-il la contrarier par sa cruelle tendresse? Le père doit-il causer la perte éternelle du dépôt qui lui est confié?... Réfléchissez- y, mon père : si vous le laissez pour un temps en proie à sa misère , ne faudra-t-il pas ou qu’il change et se corrige? ou bien, même à la grande école du malheur, il demeurera un vaurien, et alors.... malheur au père qui, par sa faiblesse, annule les décrets de la sagesse suprême! ... Eh bien! mon père?
LE VIEUX MOOR
Je veux lui écrire que je retire ma main de lui.... •
FRANZ
Ce sera une action juste et sage.