ACTE III, SCfcNE II
et dont le contenu faisait de moi un traître. Je rougis indigné d’une telle méchanceté.... on me prit mon épée, on me jeta en prison ; j'avais perdu le sens.
SCHWEIZER
Et pendant ce temps-là.... Continue toujours. Je sens déjà le plat qu’on t’apprête.
KOSINSKY.
Je languis là pendant un mois, sans savoir ce qui m’arrivait. J'étais inquiet pour mon Amalie, à qui mon sort devait faire éprouver à chaque minute les angoisses de la mort. Enfin parut le premier ministre de la cour; il me félicite, en termes doucereux , de la découverte de mon innocence ; il me lit l’ordre de ma mise en liberté et me rend mon épée. Voilà que j'accours triomphant à mon château, pour voler dans les bras de mon Amalie...; elle avait disparu. On l’avait emmenée, me dit-on, au milieu de la nuit , personne ne savait où , et depuis elle était demeurée cachée à tous les yeux. « Oh! ciel! » Ce fut comme un éclair qui me traversa l’esprit, je vole à la ville, je m'informe à la cour.... Tous les yeux étaient fixés sur moi.... personne ne voulait me donner d’éclaircissement. A la fin, je la découvre, à travers unegaille dérobée aux regards, dans le palais.... Elle me jeta un petit billet.
SCHWEIZER
Ne l’avàis-je pas dit?
KOSINSKY.
Enfer, mort et diable! Je le lus de mes yeux! On lui avait laissé le choix ou de me voir mourir ou de devenir la maltresse du prince. Dans la lutte entre l’honneur et l’amour, elle se décida pour l’amour, et.... (// rit) je fus sauvé.
* SCHWEIZER
Que fis-tu alors?
KOSINSKY.
Je restai là comme frappé de mille tonnerres.... Du sang! fut ma première pensée; du sang! ma dernière. La bouche écumante, je cours chez moi, je choisis une épée bien tranchante, et avec cette arme je vole en toute hâte à la maison du ministre..., car lui seul.... lui seul évidemment avait été l’entremetteur infernal. Il faut qu’on m’ait vu de la rue, car, lorsque je montai, toutes les chambres étaient fermées à clef! Je cherche,
LES BRIGANDS
je questionne; on me répond qu’il s'est fait conduire chez le prince. J’y cours aussitôt, on ne l’avait pas vu. Je retourne sur mes pas, j’enfonce les portes, je le trouve. J'allais à l'instant.... mais cinq ou six valets, en embuscade, se jettent sur moi et m'arrachent mon épée.
schweizer frappe du pied.
Et il n’attrapa rien , et tu en fus pour ta peine?
KOSINSKY.
Je fus saisi, accusé, poursuivi criminellement, noté d’infamie, et comme tel.... par une grâce spéciale.... remarquez bien cela!... banni de la contrée. Mes biens furent confisqués au profit du ministre, mon Amalie demeure dans les griffes du tigre, consume sa vie dans les larmes et le deuil, pendant que ma vengeance est réduite à jeûner, et à se courber sous le joug du despotisme.
schweizer , se levant et aiguisant son épée.
Voilà de l'eau h notre moulin, capitaine! C’est un feu à mettre.
moor, qui jusque-là s'est promené en tous sens, dans une vive agitation, bondit tout à coup et dit aux brigands :
Il faut que je la voie.... Alerte! Ramassez tout.... Tu restes avec nous, Kosinsky!... Levez le camp sans retard.
Où? quoi?
MOOR
Où? qui demande où? (Virement à Schweizer .) Traître, tu veux me retenir? Mais, par l’espoir du ciel!...
SCHWEIZER
Moi, traître?... Va en enfer, je t’y suivrai.
moor se jette à son cou.
Cœur de frère! tu m’y suivrais.... Elle pleure, elle pleure, elle consume sa vie dans le deuil. Alerte! Vivement! Tous! En Franconie! 11 faut que nous y soyons dans huit jours. ( Ils s'en vont.)