‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 62 sur 372 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Contrée champêtre, aux environs du château de Moor.

le brigand MOOR, KOSIXSK.Y, dans l'éloignement.

MOOR

Va en avant et annonce-moi. Tu sais bien encore, je pense, ce que tu dois dire?

KOS1NSKY.

Vous êtes le comte de Brand, vous arrivez du Mecklembourg; je suis votre palefrenier.... Ne craignez rien, je saurai jouer mon rôle.- Adieu! (Il s en va.)

MOOR

Salut, terre de la patrie! (Il baise la terre.) Ciel de la patrie! Soleil de la patrie!... Champs et collines, cours d'eau et forêts! je vous salue tous, tous du fond du cœur.... Quel souffle délicieux descend des montagnes natales! De quel baume voluptueux vous venez inonder le pauvre exilé!... Élysée! monde poétique! Arrête! Moor! ton pied s’avance dans un temple sacré.... (Il s’approche.) Vois donc! jusqu'aux nids d'hirondelle dans la cour du château.... et la petite porte du jardin! et ce coin de la haie où si souvent à cache-cache tu as épié et lutiné le chercheur.... et là-bas , dans la vallée , cette prairie où , nouvel Alexandre , tu conduisais tes Macédoniens à la bataille d’Arbelles , et tout auprès le tertre de gazon du haut duquel tu culbutais le satrape perse.... et ton étendard victorieux flottait bien haut dans les airs! (Il sourit.) Les années d’or, les jours de mai de l’enfance revivent dans l’âme du misérable.... Alors tu étais si heureux, avec une sérénité si entière, si pure de tout nuage!... Et main-

LES BRIGANDS

tenant.... là gisent devant toi les ruines de tes projets. C'est ici que tu devais passer tes jours, comnie un homme puissant, important, considéré.... ici tu devais revivre tes premières années dans les enfants florissants d’Amalie.... ici, ici, idole de ton peuple...; mais le méchant ennemi de tout bien a froncé le sourcil à cet espoir. (Il tressaille.) Pourquoi suis-je venu ici? pour avoir le sort du prisonnier que le cliquetis de ses chaînes réveille en sursaut de ses rêves de liberté.... Non, je retourne dans ma misère.... Le captif avait oublié la lumière, mais le rêve de la liberté a soudain frappé ses yeux, comme l’éclair ne perce la nuit que pour la laisser plus sombre.... Adieu, vallées de ma patrie! Autrefois vous vîtes Charles enfant, et Charles enfant était un enfant bien heureux.... Maintenant vous l’avez vu homme, et il était au désespoir. (Il se tourne et fuit rapidement vers l'extrémité de la contrée, mais là il s'arrête tout à coup, et ses regards se reportent avec mélancolie vers le château.) Ne pas la voir, pas un regard.... et il n’y aura eu qu’un mur entre Amalie et moi... Non! il faut que je la voie..., que je le voie..., quand cela devrait me réduire en poudre! (Il revient sur ses pas.) Père! père! ton fils approche.... Loin de moi ce sang noir, fumant! loin de moi ce regard creux, horrible, convulsif de la mort! Laisse-moi seulement cette heure de liberté .... Amalie ! Mon père ! ton Charles approche. (Il s'avance rapidement vers le château).... Torture-moi, au réveil du jour; ne lâche pas ta proie, quand la nuit vient.... torture-moi dans des rêves affreux ! Seulement ne m'empoisonne pas cette unique volupté ! ( Il s'arrête à la porte.) Qu’est-ce que j’éprouve ? Qu'est-ce que cela, Moor? Sois un homme!... Frisson de la mort!... Terrible pressentiment! (Il entre.)

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