‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 63 sur 372 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

MOOR

Oh! bien certainement. Son image fut toujours vivante en moi. ( Passant devant les tableaux.) Ce n’est pas celui-ci.

AMALIE.

Deviné!... Celui-ci est la tige de cette famille de comtes souverains. 11 reçut la noblesse de Barberousse, qu’il avait servi contre les pirates.

moor, toujours auprès des tableaux.

Ce n’est pas non plus celui-ci.... ni cet autre.... ni celui-là.... Il n’est pas ici.

AMALIE.

Comment! Regardez donc mieux! Je croyais que vous le connaissiez!

MOOR

Je ne connais pas mieux mon père. Il manque à ce portrait cette douce expression de la bouche qui le ferait reconnaître entre mille.... Ce n’est pas lui.

AMALIE.

Je suis stupéfaite. Comment! Il y a dix-huit ans que vous ne l’avez vu, et malgré cela....

moor, vivement, avec une soudaine rougeur.

Le voici! (Il s’arrête comme frappé de la foudre.)

AMALIE.

Un excellent homme!

moor, absorbé dans sa contemplation.

Père! père! pardonne-moi.... Oui, un excellent homme!... (Il s'essuie les yeux.) Un homme divin!

AMALIE.

Vous paraissez vous intéresser beaucoup à lui.

MOOR

Oh! un excellent homme!... Et il serait mort!

Hélas! il est parti comme partent nos meilleures joies.... ( Prenant doucement sa main.) Monsieur, cher comte, aucune félicité ne mûrit sous le soleil.

MOOR

Très-vrai, très-vrai!... Et auriez-vous déjà fait cette triste épreuve! C’est à peine si vous avez vingt-trois ans.

LES BRIGANDS

AMALIE.

Oui, et déjà je l’ai faite. Tout vit pour mourir tristement un jour. Nous ne prenons intérêt aux choses , nous ne les acquérons que pour les perdre lin jour avec douleur.

MOOR

Vous avez déjà perdu quelque chose’

AMALIE.

Rien! Tout! Rien.... Voulez-vous que nous allions plus loin, monsieur le comte?

MOOR

Pourquoi tant de hâte? De qui est ce portrait, là, à droite? Il me semble que c’est une physionomie malheureuse.

AMALIE.

Ce portrait à gauche est le lils du comte, le seigneur actuel.... Venez, venez!

Mais ce portrait à droite?

AMALIE.

Vous ne voulez pas venir dans le jardin?

MOOR

Mais ce portrait à droite?... Tu pleures, Amalie. (Amalie s'éloigne rapidement). Elle m’aime! elle m’aime!... Tout son être commençait à se révolter. Des larmes coulaient sur ses joues et la trahissaient. Elle m'aime!... Misérable, mérites-tu cela d’elle? Ne suis-je pas ici comme un condamné devant le bloc fatal? Est-ce là le sofa où, suspendu à son cou, je m'enivrais de bonheur? Sont-ce là les salles du château paternel? (Saisi par l'aspect de son père.) Toi, toi.... Des flammes ardentes sortent de tes yeux.... Malédiction! malédiction! Réprobation!... Où suis-je? Il fait nuit devant mes yeux.... Terreurs de Dieu!... C’est moi, moi qui l'ai tué! (Il s’enfuit précipitamment .)

FRANZ DE MOOR, plongé dans de profondes réflexions.

Arrière cette image! Repousse-la, indigne poltron! Pourquoi trembles-tu et devant qui? Depuis le peu d'heures que le comte circule dans ces murs, ne suis-je pas inquiet comme si un espion de l’enfer était sans cesse sur mes talons?... Je devrais le con-

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