‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 64 sur 372 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

naître. Il y a, dans son visage farouche et brûlé du soleil, je ne sais quoi de grand et que j’ai souvent vu, qui me fait trembler.... Amalie ne le voit pas non plus avec indifférence. Ne laisse-t-elle pas s’égarer avidement sur le drôle de ces regards langoureux dont elle est du reste si avare envers tout le monde? N'ai-je pas vu comme elle a laissé tomber quelques larmes furtives dans le vin, qu'il a ensuite avalé si précipitamment derrière mon dos, comme s'il eût voulu dévorer le verre en même temps? Oui, j’ai vu cela, dans le miroir; je l’ai vu, de mes propres yeux.... Holà! Franz, prends garde à toi! Sous cet homme se cache quelque monstre gros de malheurs. (Il s'arrête devant le portrait de Charles, qu'il examine attentivement.)

Son long cou d’oie.... ses yeux noirs qui lancent la flamme, hum! hum!... ses sourcils sombres , touffus, qui pendent sur les yeux.... ( Tressaillant loutà coup.) Est-ce toi, enfer, qui, dans ta joie de nuire, m’envoies ce soupçon? C’est Charles! Oui, maintenant, tous ses traits revivent en moi.... Malgré son masque, c’est lui.... C’est lui.... malgré son masque!... C'est lui.... Mort et damnation! (Il se promène d'un pas rapide.) Est-ce pour cela que j’ai sacrifié mes nuits..., pour cela que j’ai enlevé de ma route les rochers et comblé les abîmes? Quoi! serais-je ainsi devenu rebelle à tous les instincts de l’humanité, pour qu’à la fin ce coureur, ce vagabond, vint, sans crier gare, traverser et rompre mes trames les plus habiles?... Doucement! hé! doucement! Ce qu’il reste à faire n’est plus qu’un jeu.... Et d'ailleurs n’ai-je pas déjà pataugé , m’embourbant jusqu’aux oreilles, dans les péchés mortels? si bien que ce serait folie de nager en arrière, quand le rivage est déjà si loin de moi.... Revenir sur mes pas! il n’y faut plus penser.... La grâce divine elle-même serait réduite à la mendicité et la miséricorde infinie ferait banqueroute, si elles voulaient répondre de toutes mes dettes.... Ainsi donc, en avant, et virilement!... (Il sonne.) Qu’il s’unisse à l'ombre de son père et marche contre moi ! Je me moque des morts.... Daniel! hé! Daniel!... Je parie que, lui aussi, ils l'ont déjà excité contre moi. Il parait si mystérieux.

LES BRIGANDS

DANIEL entre.

DANIEL

Qu'avez-vous à me commander, mon maître?

Rien. Va, remplis-moi de vin ce gobelet, mais fais vite. [Daniel sort.) Attends, vieux, je t’attraperai! Je te regarderai dans les yeux, si fixement, que ta conscience prise en faute pûlira à travers ton masque. 11 faut qu’il meure!... Fi du manoeuvre inepte qui ne fait sa tâche qu’à moitié , puis l’abandonne , et regarde , oisif et ébahi , ce qu’il pourra en advenir.

DANIEL rentre avec le vin.

FRANZ

Pose-le là. Regarde-moi fixement dans les yeux. Comme tes genoux vacillent! Comme tu trembles! Avoué, vieux! qu'as-tu fait?

DANIEL

Rien, gracieux seigneur, aussi vrai que Dieu est et que ma pauvre âme vit en moi!

FRANZ

Bois ce vin.... Quoi ! Tu hésites?... Parle, et bien vite! Qu’astu jeté dans le vin?

DANIEL

Que Dieu m’assiste! Quoi? moi, dans le vin?

FRANZ

Tu as jeté du poison dans le vin. N’es-tu point blanc comme la neige? Avoue, avoue! Qui te l'a donné? N’est-ce pas? c’est le comte, le comte qui te l’a donné?

DANIEL

Le comte? Jésus Marie! Le comte ne m’a rien donné.

FRANZ le saisit rudement.

Je t’étranglerai, que tu en deviennes tout bleu, menteur à cheveux blancs ! Rien ? Et qu'étiez-vous donc ainsi fourrés ensemble, lui et toi, et Amalie? et que chuchotiez-vous toujours entre vous? Allons! qu'on parle! Quels secrets, quels secrets, te dis-je, t'a-t-il confiés?

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