‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 83 sur 372 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

sa bouche me foudroya; « il a assez vécu.... » Et on me poussa dans le souterrain , sans pitié, et mon fils Franz ferma la porte sur moi.

MOOR

C’est impossible, impossible. Il faut que vous vous soyez trompé.

LE VIEUX MOOR

• Je puis m'être trompé. Écoute encore! mais ne t’emporte donc pas. Je restai couché là vingt heures, et pas une âme ne s’inquiétait de mon affreuse détresse. Aussi le pied de l’homme ne foule-t-il jamais ce désert , car c'est le bruit commun que les spectres de mes pères traînent dans ces ruines leurs chaînes retentissantes et murmurent, à l'heure de minuit, leur chant de mort. A la fin, j’entendis la porte se rouvrir. Cet homme m’apporta du pain et de l'eau , et il m’apprit que j'avais été condamné à mourir de faim, et que sa vie serait en danger, si l’on découvrait qu'il me nourrissait. C’est ainsi que ma vie a été misérablement conservée pendant ce long temps; mais le froid continu.... l’exhalaison fétide de mes excréments.... le chagrin sans bornes!... mes forces se consumèrent, mon corps fut réduit à rien. Mille fois, baigné de larmes, j’ai demandé à Dieu la mort, mais il faut que la mesure de mon châtiment ne soit pas encore comblée.... ou bien quelque joie m’est-elle encore réservée? est-ce pour cela que je suis si merveilleusement conservé? Mais au moins je souffre justement.... Mon Charles! mon Charles!... et lui n’avait pas encore de cheveux gris.

MOOR

C’est assez. Debout, bûches et glaçons que vous êtes! dormeurs inertes, insensibles! Debout! Est-ce qu’aucun ne s’éveillera? ( Il tire un coup de pistolet par-dessus les brigands endormis.) les brigands, réveillés en sursaut.

Hé! holà! holà! qu'y a-t-il?

MOOR

Cette histoire ne vous a-t-elle pas arrachés à votre torpeur? Le sommeil éternel se serait réveillé! Voyez! voyez! Les lois du monde ne sont plus qu’un jeu de dés, le lien de la nature est rompu , l’antique discorde est déchaînée , le fils a tué son père.

LES BRIGANDS

LES BRIGANDS

Que dit le capitaine?

MOOR

Non, pas tué. Ce mot pallie la chose.... Le fils a mille fois roué, empalé, torturé, écorché son père! Les mots sont tous trop humains pour ce que j’ai à dire.... Ce qui ferait rougir le crime même, frissonner le cannibale, ce que jamais démon n’a imaginé dans des milliers de siècles.... le fils, s'attaquant à son propre père.... oh! voyez.... regardez ici!... il est tombé en défaillance.... le fils a plongé son père dans ce caveau.... Le froid, la nudité.... la faim.... la soif.... oh! voyez donc! voyez donc!... C’est mon propre père.... oui, il faut que je vous le dise!

les brigands s'élancent et entourent le vieillard.

Ton père? ton père?

schweizer s'approche respectueusement et se jette à ses pieds.

Père de mon capitaine! Je baise tes pieds! Tu peui commander à mon poignard.

MOOR

Vengeance! vengeance! vengeance pour toi, vieillard cruellement otrensé, profané! Ainsi je déchire, d'à présent à jamais, le lien fraternel. (Il déchire son vêtement du haut en bas.) Ainsi je maudis, à la face de ce vaste ciel , chaque goutte de sang fraternel 1 Écoutez-moi, lune et étoiles! Écoute-moi, ciel de minuit, qui as regardé de là-haut cette action infâme! Écoutemoi, Dieu trois fois terrible, qui règnes par delà cette lune , qui punis et condamnes par delà les étoiles, qui éclates et flamboies au-dessus de la nuit! Me voici à genoux.... me voici, levant ces trois doigts dans l’horreur de la nuit.... ici je jure, et que la nature ine vomisse hors de ses limites, comme un monstre abominable, si je viole ce serment, je jure de ne plus saluer la lumière du jour, que le sang du parricide, versé devant cette pierre, n'ait monté fumant vers le soleil.

(Il se lève.)

LES BRIGANDS

C’est un trait de Déliai! Que l’on vienne dire que nous sommes des coquins! Non, par tous les dragons! jamais nous n’avons rien fait de cette force-là!

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