ACTE V, SCÈNE I
DANIEL
Vous êtes pâle comme la mort; votre voix est inquiète et bégaye.
FRANZ
J’ai la fièvre. Dis seulement au pasteur, quand il viendra, que j’ai la fièvre. Je me ferai saigner demain , dis-le au pasteur.
DANIEL
Voulez-vous que je vous donne quelques gouttes d’élixir de vie sur du sucre ?
FRANZ
Oui , quelques gouttes sur du sucre! Le pasteur ne viendra pas sitôt. Ma voix est inquiète et bégaye , donne-moi de l’élixir de vie sur du sucre.
DANIEL
Donnez-moi d'abord les clefs , j’irai en chercher en bas dans le buffet....
FRANZ
Non , non, non! Demeure , ou bien j’irai avec toi. Tu vois, je ne puis rester seul. Je pourrais si aisément , ne le vois-tu pas?... m’évanouir.... si j’étais seul. Laisse, laisse! Ça passera, reste ici.
DANIEL
Oh! vous ôtes sérieusement malade.
FRANZ
Oui, sans doute, sans doute! voilà tout.... Et la maladie dérange le cerveau et fait éclore des rêves insensés, étranges.... Les rêves ne signifient rien.... N’est-ce pas, Daniel? Les rêves ne viennent-ils pas du ventre ? et les rêves ne signifient rien.... Je faisais tout juste un plaisant rêve. ( Il tombe évanoui. )
DANIEL
Seigneur Jésus ! qu’est-ce que cela ? Georges , Conrad , Bastien, Martin! Donnez donc seulement signe de vie ! (Il le secoue.) Marie, Madeleine et Joseph! Entendez donc raison! on dira que c’est moi qui l’ai tué. Que Dieu ait pitié de moi!
franz , égaré.
Arrière!... arrière! pourquoi me secouer ainsi, affreux squelette?... Les morts ne ressuscitent pas encore....
DANIEL
O bonté divine ! Il a perdu la raison.
LES BRIGANDS
franz se re lresse ('puisé.
Où suis-je?... C’est toi, Daniel? Qu’ai-je dit? n’y fais pas attention! Quoi que ce soit, c'est un mensonge.... Viens, aide-moi à me lever.... Ce n’est qu'un accès de vertige.... parce que.... parce que je n’ai pas assez dormi.
DANIEL
Si seulement Jean était ici! Je vais appeler du secours, demander des médecins.
FRANZ
Reste! assieds-toi près de moi, sur ce sopha!... Bien.... tues un homme de sens, un brave homme. Laisse-moi te conter....
DANIEL
Pas maintenant , une autre fois. Je veux vous mettre dans votre lit, le repos vous vaudra mieux.
FRANZ
Non, je t’en prie, laisse-moi te conter, et moque-toi de moi sans pitié.... Vois, il me semblait que je venais de faire un festin royal, que mon cœur était joyeux, et que je reposais, enivré, sur la pelouse du jardin du château, et tout à coup.... c’était à l'heure de midi.... tout à coup, mais je te le dis, ris de moi sans pitié !
DANIEL
Tout à coup?
FRANZ
Tout à coup un horrible tonnerre frappe mon oreille assoupie. Effrayé , je me lève en chancelant , et vois! il me sembla que tout l’horizon n’était que feu et flamme ardente , que les montagnes , les villes et les forêts étaient fondues , comme la cire dans une fournaise , et un tourbillon hurlant balayait et emportait la mer, le ciel et la terre.... Tout à coup retentit, comme sortant de trompettes d'airain, cet appel : » Terre, rends tes morts! Rends tes morts, mer! » Et la plaine nue entra en travail et se mit à jeter des crânes et des côtes, des mâchoires et des jambes, qui se réunirent en corps humains, et c’était à perte de vue comme un torrent vivant qui coulait à grands flots. Alors je levai les yeux et, vois! j’étais au pied du Sinaï tonnant , et au-dessus de moi et au-dessous une foule agitée , et en haut , au sommet de la montagne , sur trois