‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 10 sur 311 · VIK DE SCIIILI.EU · texte numérisé non relu

VIK DE SCIIILI.EU

de le voir parfois changer son cours d’hisloire en cours d’éloquence.

A la popularité dont il jouissait parmi les étudiants, se joignaient d’autres joies, d’autres saflsfactions : des relations, pleines d'attrait pour l’esprit et pour le cœur, avec d’aimables et bienveillantes familles, avec des hommes de mérite, tels que Griesbacb, Scbütz, Reinhold , gendre deWieland, qui prêchait avec ardeur à léna, depuis 1787, la doctrine nouvelle de Kant. Jamais Schiller ne s’était senti plus heureux ; il ne se voyait plus isolé et comme perdu dans ce monde, mais membre utile d’un grand et noble corps, c Je jouis de la pensée, écrit-il en ce temps-lh, que je suis ici chez moi, et je me .sens uni plus étroitement au monde qui m’entoure, parce qu’ici j’appartiens à un tout. Toute visite de jeunes gens ou de professeurs, mille autres circonstances, me rappellent cette pensée et ravivent cette jouissance nouvelle pour moi. » Mais ce qui lui manquait toujours, ce qu’il désirait de plus en plus li mesure que ses autres désirs étaient satisfaits, c’étaient les douces joies et la tranquille sécurité de la vie domestique, c’était, comme nous l’avons dit, une compagne selon son cœur. Une tendre affection l’attachait h Caroline et à Charlotte de Lengefeld. Si elles eussent été libres toutes deux, laquelle eût-il préférée? Il est difficile de le dire, en lisant ses lettres, dont un grand nombre s’adressent aux deux sœurs h la fois, comme s’il les confondait dans un même et unique amour. On serait même tenté de supposer, û voir certaines effusions plus passionnées qui ont ptour objet Mme de Beulwitz, qu’il éprouve un attrait plus vif pour l’aînée, pour celle h la main de qui il ne peut aspirer. J’aimerais mieux croire que ce qui avec Charlotte tempère l’expression de ses sentiments, c’est, d’abord, la pensée même qu’ici l’amour peut engager leur avenir à tous deux, que la parole a plus de sens et de portée, qu’elle est de celles qui ne reviennent pas puis, le doute qu’il conserve encore sur les dispositions de celle qui , en donnant son cœur, peut donner sa main. Celte explication est vraie en partie, je crois, mais pourtant ne suffit peut-être pas h faire paraître tout simple et tout clair ce qu’il y a çà et là d’ambigu et d’étrange dans la correspondance avec les deux sœurs. Son choix une fuis fait et consacré par le mariage, nous verrons Schiller époux irréprochable; mais jusque-là et jusqu’au dernier moment avant l’hymen, un dirait qu’artisle éclectique, il assemble et compose do perfections diverses et d’attraits pris partout non-seulement son idéal de beauté.

mais encore son amour, si l'on peut donner ce nom h un sentiment si peu exclusif. Dans une des premières lettres qu’il écrit d'Iéna à Kœmer, il parle de ses projets et désirs de mariage comme s’il avait encore le cœur parfaitement libre, bien qu’alors ses relations avec Charlotte et Caroline fussent déjà fort tendres. A léna, dit-il h son ami, il ne voit aucune jeune fille qui lui plaise, une seule peut-être, et encore tout au plus, et pourtant il vient d’assister à un bal où se trouvaient presque toutes les beautés dé l’endroit. • Si tu sais ailleurs, ajoute-t-il, quelque bon parti, ëcris-Ie moi ; ou beaucoup d’argent, ou plutôt pas d’argent du tout, pour trouver en compensation d’autant plus de charme dans le commerce de la vie. > Il se disait, je pense, et se croyait peut-être plus libre qu’il ne l’était, et son indécision, sans doute, aurait eu plus tût un terme s’il eût mieux interrogé son âme et moins hésité à se déclarer ; mais rien de plus timide, on le sait, même chez les plus hardis, qu’un sentiment sincère et profond. Au mois de juillet, les dames de Lengefeld passèrent par léna pour aller aux eaux de Lauchsta'dt, près de Halle. En revoyant Charlotte, après une absence qui la lui avait rendue plus chère, il parut sentir plus vivement tout ce qu’elle pouvait être, tout ce qu'elle était déjà pour lui ; il voulut parler, mais la réserve de son anaie, qu’il prit pour de la froideur, ■ refoula dans son cœur ses brûlants aveux. > Moins craintif dans une lettre que dans le tête-àtête, il lui écrit peu de jours après ; * Votre dernier séjour à léna a été pour moi comme un songe.... et un songe qui n’est pas purement agréable; car jamais je n’ai eu tant à vous (Ure qu’alors, et jamais je n’ai moins dit. Ce que j’étais forcé de garder au dedans de moi m’accablait ; je n’ai pas joui de votre vue. Cela m’est déjà arrivé tant de fois ! et je n’ai pas toujours pu en accuser des obstacles extérieurs. On a peine à s’imaginer que souvent les gens qui sont le plus d’accoixl, qui si vite et si aisément se comprennent, et vivent si intimement l’un dans l’autre, aient cependant un si long chemin à faire pour se joindre. Si près et pourtant si loin ! > Est-il passible d’être à la foLs si confiant et si timide? Charlotte ne lui rép<'udit pas : < Pariez pour vous. > Elle aimait Schiller. < Elle sentait, raconte sa sœur, l’impossibilité de vivre sans lui ; elle montra une répugnance alisolue pour un autre parti qui se présenta. Et tout le cœur de Schiller (le jugeait-elle aussi bien que celui de sa sœur?), toutes ses espérances pour la vie, étaient attachés à cette perspective > d’épouser Charlotte. Il fallait un tiers pour mettre ces deux mains l'une

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dans l'autre. Caroline intervint, dois-je dire généreusement î J'en serais tenté vraiment en voyant combien le poète l’adorait, elle aussi ; mais sa générosité, s’il y en eut, fut telle qu’on ne put soupçonner, du moins que nous sachions, ni rivalité ni sacrifice. Au reste, comme je l’ai déjà fait entendre, on se demande & maint endroit des lettres dé Schiller, en voyant la part qu’il fait dans son affection h chacune des deux sœurs, si ce ne serait pas plutôt la préférée ou du moins l’épousée qui aurait eu le droit d’être jalouse. Caroline parle d’ellemêmc au sujet de cette union avec la simplicité et l’aisance de qui n’a rien à cacher. « Avec, nos habitudes simples, nous dit-elle, éloignées de toute prétention à l’éclat extérieur, je vis dans ce mariage , pour ma sœur, un avenir exempt de soucis, et je me réjouis vivement .*i l’espoir d’une vie plus fi-éiiuemment commune avec mon ami, à qui j’allais être alliée d’une manière si intime. » Elle décida Schiller il venir faire une visite à Lauchsteedt. Il échangea avec Charlotte de tendres aveux, on se promit foi et mariage; mais on convint de cacher à la mère ces fiançailles jusqu’au jour où Schiller aurait nn traitement fixe et assuré. Certains scrupules de la noble dame, bien confiante, au reste, ou bien peu clairvoyante, il en faut convenir, demandaient d’ailleurs aussi des ménagements.

Cet accord, cette prochaine espérance comblèrent Schiller de joie et ouvTirent devant lui, nous dit-il lui-même, < une céleste perspective, » qu’embellit encore la promesse que lui fit Kœrner (ils se virent à Leipzig dans ce temps -là), de quitter Dresde pour s’établir auprès de lui ù léna. Dans la lettre qu’il écrivit aux deux sœurs le soir du 3 août, du jour même où il avait rera son ami , il laisse éclater ses transports. « Jamais, s’écrie-t-il, jamais je n’ai été si heureux , je n’ai éprouvé tant de joie h la fois.... Quels jours divins nous nous donnerons mutuellement! Avec quelle béatitude tout mon être se déploiera dans ce cercle intime! Oh! j’ai conscience, en ce moment, que je n’ai perdu aucun des sentiments que je soupçonnais obscurément en moi. Je sens qu’au dedans de moi vit une âme ouverte à tout ce qui est beau et bon. Je me suis retrouvé moi-même, et' j’apprécie mon être parce que je puis vous, le consacrer. » Dans les lettres suivantes ce sont les mêmes ravissements, mêlés d’nne impatience qui croît de jour en jour. « Combien est court le printemps de la vie, le temps de la fleur de l’esprit! et, de ce court printemps, il me faudra perdre encore des années peutêtre, avant que je possède ce qui désormais m’appartient. »

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Aux vacances, il alla passer un mois à Volkstædt, où il habita le même lopis que l’élê précédent, et parlapea son temps entre la préparation de son cours prochain et les visites h ses amies , les doux entretiens avec elles et les rêves d’avenir rêvés en commun. Mme de Lengefeld n'était toujours pas dans le secret des eugageinents mutuels des deux amants, et n’avait garde de les deviner.

A son retour h léna , de mesquins ennuis vinrent se joindre aux tristes.ses de la s<tparation. En faLsant imprimer son discours d’ouverture, il avait ajouté à son nom le titre de professeur d’histoire, et sa nomination le désignait comme professeur de philosophie, appellation collective qui comprenait l'histoire et les lettres dans toutes leurs branches. M. Heinrich, le professeur d’histoire, fort peu goûté, mais titulaire, n’était pas homme !i souffrir un tel empiétement, et il se plaignit de l’outrecuidance du jeune collègue sans traitement. Le famulus de l’Académie (do son chef ou par ordre?) arracha de la porte du libraire l’afliche où se lisait ce titre usurpé. Heureusement la première édition s’écoula promptement, et l’auteur put conjurer l’orage en substituant sur la seconde le genre à l’espèce , la philosophie h l’histoire.

Pour se consoler de ces misères, il n’avait, dira-t-on, qu’à laisser sa pensée s’envoler à Rudolstadt, mais il n’en avait guère le temps. Il s’était condamné à un travail forcé et qui l’excédait. A son cours public et gratuit il avait voulu joindre un cours privé, dont il se promettait un petit revenu. ■ Tous les jours, dit-il à Kœrner, il me faut composer toute une leçon et la mettre par écrit; tous les jours près de deux feuilles d’impression , sans le temps que prennent les lectures et les extraits. Tu me diras que j’augmente inutilement ma peine, mais ma mémoire extrêmement faible m’y contraint. » H ne s’y hait point assez; peu de temps après, l’improvisation lui réussit. Si du moins cette peine eût été récompensée , s’il avait pu amasser pour entrer en ménage, un petit pécule ; mais son cours privé avai tourné misérablement, nous dit-il, et par .sa faute. On l’avait affiche trop lard , quand les étudiants avaient déjà disposé de leur temps en s’inscrivant ailleurs. Il comptait trente auditeurs en tout, et là-dessus il s’attendait à n’en avoirpas dix peut-être qui le payeraient. « Malgré cela, dit-il, je ne change rien h mon plan, et je travaille comme je ferais pour cent. > Mais ces ennuis et ces mécomptes le dégoûtaient d’Iéna et de l’université. Il formait de nouveaux projets, aspirait à une autre position. Ses désirs le reportaient aux bords du Rhin; une fois

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marié , il serait volontiers retourné même à Mannheim , où pourtant il s’était senti si fort à plaindre autrefois: les souvenirs de la jeunesse sont toujours chers et embellissent les lieux où elle s’est passée , même malhevreuse. Pour accomplir ces espérances, il comptait sur l'appui d’un puissant protecteur qui, à ce qu’il avait appris, témoignait ù son égard beaucoup d’estime et de bienveillance, de Charles Théodore de Dalberg, coadjuteur de l’Électeur de Mayence et frère de l’intendant Wolfgang Héribert de Dalberg, dont nous avons souvent parlé |)lus liant, et que nous avons vu tour à tour tendre et retirer sa main à notre jioéte. Sur une réqionse que celui-ci reçut du coadjuteur, il s’appn'tait par son conseil à s’adresser à l’Electeur directement, et, si cette démarche était vaine, au roi de Prusse; car ( pendant quelque temps il voulut k tout prix laisser sa chaire et trouver fortune ailleurs. Ses deux amies le calmèrent doucement et l’exhortèrent h la patience. Au mois de décembre, elles vinrent faire un séjour à Weimar; il put les aller voir presque toutes les semaines; sou courage se ranima, et, plus content du présent, il reprit confiance dans l’avenir.

Pour mettre la mère de Charlotte dans la confidence , on attendait toujours un traitement fixe, un revenu certain; car la bonne dame n’avait pas le moyen d’assurer l’existence de sa fille : deux cents thalers par an étaient tout ce que Charlotte pouvait se promettre d’elle. Schiller s’adressa au duc de Weimar, qui, avec empressement, lui as.signa un traitement de deux cents thalers en qualité de jirofesseur extraordinaire. Pouvant une fois compter sur ce modeste revenu , il écrivit à Mme de Lengefeld pour lui demander la main de sa fille. Avec ses préjugés bien naturels , son goût ]K)ur la cour, qui venait de la décider h accepter la place d’in.stitulrice des princesses de Hudolstadt et à se séparer de sa famille pour demeurer au château, il est bien douteux qu’elle eût accueilli la demande d’un homme sans naissance , quelque illustre qu’il fût , si Mme de Stein,qui avait beaucoup d’estime pour Schiller, n’eût plaidé sa cause auprès d’elle , et surtout -si le coadjuteur Dalberg n’eût flatté le légitime orgueil do la mère et calmé sa sollicitude en lui faisant dire que, dès qu’il serait Electeur, ce qui, vu le grand âge de l’Électeur actuel, ne paraissait pas devoir tarder longtemps, il donnerait à Schiller une position conforme à ses goûts. Il alla jusqu’à exprimer devant des amis communs l’intention d’assurer au poète un splendide traitement de quatre mille thalers, tout eu lui

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laissant la disposition de sou temps. Les tW-éneinents, les con([uêtcs de la France ne permirent pas h Dalberp, devenu Électeur et archichancelier, d'accomplir cette belle espérance, mais au moins contribua-t-il, en la faisant naitre. Il décider le consentement maternel. La cour de Meiningen mit aussi son poids dans la balance, en donnant au poète le titre de conseiller aulique.

Sa fiancée et Caroline étaient allées il Erfurt , ville qui dépendait alors do l’électorat de Majence, et qui était la résidence du coadjuteur. Schiller s'y rendit, de son côté, vers le milieu do février 1790, pour les ramener et pour faire visite à M. deDalberg, qui lui témoifjna la plus bienveillante sympathie. On raconte que Sa Grandeur, qui avait un certain talent pour la peinture , voulut faire hommapc h Charlotte, à l’occasion de son mariage, d’un tableau de sa façon, qui représentait l’Hymen gravant sur un arbre les noms des deux époux : on voyait auprès la .source d’Hippocrène et les attributs de la Tragédie et do l’Histoire. A peine du retour à léna, Schiller alla avec les deux sœurs an-devant de Mme de Lengefeld, qui venait de Rudolstadt^ pour assister à la cérémonie nuptiale et, dès qu’il l’eut rencontrée, il la conduisit, non à léna, mais dans l’église d’un village situé sur la route, tout près de la ville, et nommé Wenigcnjéna, où le mariage fut béni à huis clos (le 22 février 1790'), par le pasteur Schmidt, sectateur de Kant, qualité que le marié a soin de i-elever dans nue lettre ù Kœmer. Par cette hâte et ce mystère il se déroba à la curiosité des étudiants et des professeurs, qui s’étaient promis de le surprendre et de lui faire fête. Le pasteur lui demanda quelle formule de bénédiction il voulait qu’il employât : « L’ancienne, répondit Schiller (je ne .sais quelle était la nouvelle), celle où sont les chardons et l'herbe de la terre*. » S’il choisissait ce texte austère, c’était simplement pour

1. Schiller indique eetlc date dans une lettre à Kœrncr, du l" mars, et dans une lettre à son père, du U) mars. Dans ses Mémoires sur la vie de son lieaufrùre, Caroline de Lengefeld, ou, du nom do son second mari, Caroline de Wolzugen, place le mariage au 20 février. Dien qu’en fait de datesde ce genre un souvenir féminin soit généralement plus sAr, il me parait impossible que le poète, quelque distrait que nous le sup|>osions, se soit ainsi trompé deux fois, une ou deux semaines après la cérémonie. .Vu reste, le calendrier suffît à prouver que la date est bien te 22 '. en 1790, le 22 février était un lundi, et Schiller raconte à Kn-rner que c’est un lundi qu'il est allé au-devant de sa belle-mère. — La date du 22 est confirmée par le registre de l’église de Wenigenjéna, dont M. f’alleske a donné un extrait dans le t. 11 de la f'ie de Schiller, qui ne m’est parvenu que pendant l’impression de cette biograpliie.

2. L’ancienne bénédiction du rit luthérien contenait ces versets de la Genèse :

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être aprêalile k sa belle-mère qui tenait, en religion surtout, aux anciens usages, car sa pensée, h lui était toute k la joie et aux doux présages. « Quelle belle vie je mène maintenant! écrit-il k Kterner le !•' mars. .Te regarde autour de moi avec bonheur, et mon ceeur trouve hors de lui sans cesse un doux contentement; mon esprit, une si belle nourriture et récréation ! Mon existence est entrée dans un hannonieux équilibre. Ces jours se sont écoulés pour moi, non dans une exaltation passionnée, mais paisibles et sereins. J’ai vaqué k mes affaires comme avant et avec plus de satisfaction de moi-méme. Encore un chnngcment (la paternité), et je n'ai plus rien k souhaiter du dehors. » Et ce n’est pas Ik une de ces elTusions éphémères, comme il y en a tant, soit de joie, soit de tristesse, dans les lettres de Schiller. Son kme avait enfin trouvé, comme il le dit, son équilibre. Les vaines agitations étaient calmées. Et le bonheur le visitait au moment oîi son talent était panenu h sa maturité, où il avait conscience de toute sa force. La paix du cteur et l’ordre dans la vie vont achever de régler son esprit , sans lui rien ôter de son éclat, et il pourra désormais donner l’essor k sa pensée , sans craindre qu’elle l’emporte et l’égare. Ces jours heureux qui l’unirent k une femme dévouée lui donnèrent aussi un noble et lidèle ami, digne de lui par l’intelligence comme par le cœur. Pendant ses fréquents séjours k Weimar, avant son mariage , il se lia étroitement avec Guillaume de Humboldt, qui avait pour fiancée une tendre amie et comme une seconde sœur de Charlotte, Caroline de Dacherœden, et qui, sachant les espérances de Schiller, se proposait, une fois marié lui aussi, d’aller jdacer sa tente auprès de la sienne , aux bords du Rhin, k Mayence.

Les ressources fixes du jeune ménage étaient plus que médiocres; mais, animé par ses nouveaux devoirs, encouragé désormais par l’e.sprit d’ordre qui ménageait les fruits de son travail. Schiller, par une activité infatigable , comblait vaillamment les vides de son modeste budget. Outre ses cours d'histoire , il fit, en 1790, un cours privé d’esthétique, sur la tragédie, en prenant pour base de son enseignement Tûlû/ipc à Co/one, de Sophocle : deux dissertations, contenues dans les Œuvres complètes, l’une , « Sur la cause du plaisir que nous prenons aux sujets tragiques, » l’autre, « Sur l’art tragique,»

• Et Dieu dit ï ta femme : Tu enfanteras des fils dans la douleur.... Et il dit k Adam : Oue la terre soit maudite k cause de toi , tu en mangeras le fruit dans les travaux, tous les jours de la vie. Elle te produira des épines et des chardons , et tu mangeras l'herbe de la terre. « Cenésc, chap. tit, 16, 17 et 18.

VI K DE Sr.HII.LER.

sont le produit de ces leçons. Une piande entreprise l'occupait eu même temps. Un recueil de mémoires relatifs h l'histoii-e de France qui paraissait alors k Londres, lui avait donné l'idée de publier en Allemagne une collection du même genre, mais s’étendant à l’histoire universelle , à partir du xir siècle de notre ère , cl se divisant en deux parties, le moyen ftge et les temps modernes.

11 devait paraître au moins trois volumes par au de chaque partie. Les traductions de mémoires devaient être accompagnées d’introductions et de dissertatious historiques, et, pour les époques où les mémoires manquaient, de récits suivis des événements qui comblassent les lacunes. De la p-eraière partie , il ne parut que quatre volumes ; de la seconde , qui commençait au règne de Henri IV, vnngt-neuf (léna , 1790 ù 1806). Schiller travailla d’abord seul à ce grand projet ; à partir du tome IV' de la première section et du tome III* de la seconde , il s’adjoignit Woltmann , Paulus et d’autres collaborateurs ; puis il cessa de prendre part à la publication. Malgré cela , et bien qu’il eût annoncé publiquement sa retraite, son nom continua de figurer sur le titre.

Des dissertations historiques qu’il composa pour ce recueil, et qui de Ih ont passé dans ses œuvres, la première a pour titre : Sur la mi- ' (/ration des peuples , les croisades et le moyen dge. Klle sert d’introduction , non pas seulement h VAIemas de la princesse Anne Comnène, dont elle est immédiatement suivie, mais encore à divers autres mémoires relatifs au moyen âge. C’est un morceau fort bien écrit , où les idées originales ne manquent pas ; mais on peut trouver, je crois , que les \nies de l’auteur sont rétrécies par ses préventions et celles de son temps, et en outre, comme on l’a fait remarquer, l’époque n'est point assez appréciée en elle-même et absolument , mais seulement comme transition ù autre chose et préparation des temps qui suivront.

Il y a un progrès d’impartialité et de véritable indépendance d’esprit dans la Préfacé qu’il composa pour la traduction allemande, faite par Niethammer et publiée ù léna en 1792, de VHistoire des chevaliers de Malte, de Vertot. L’enthousiasme et le dévouement de ' la foi , les actions généreuses qu’elle produit y sont dignement appréciés, la supériorité de la perfection morale sur la culture intellectuelle , franchement reconnue , et justice rendue â l'époque qui porta de si beaux fruits de vertu. Son admiration pour ce saint héroïsme, que l’antiquité ne connut pas, lui inspira plus tard un petit

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poème d’une élégante précision , die .Valthcser, • les chevaliers de Malte, » qui parut d’abord dans VAImameh des Muses de 1796.

A la dissertation sur le moyen âge , il faut rattacher le fragment qui est intitulé : Coup d'œil sur l'clat de l'Europe au temps de ta première croisade, mais qui ne traite en réalité que de l’origine et du premier développement de la féodalité. I^e Coup d'œil, du point de vue de l'histoire universelle, sur les ét^éneinenls politiques les phts remarquables du temps de l'empereur Frédéric I", est également demeuré un fragment, qui s’arrête à l’élection de Conrad de Hohenstaufeu, c’est-à-dire aux préliminaires du sujet, et que Woltmann a continué daus les tomes IV et V de la Collection des mémoires. De ces deux morceaux, le premier se distingue par l’habileté de l’argumentation, le choix des faits et le parti qu’en tire l’auteur pour appuyer saf thèse; le .second par l’éclat oratoire du style.

L’introduction de la partie relative aux temps modernes est l’//istoire des troubles qui précédèrent le règne de Henri IV, jusqu’à la mort de Charles /.Y. Cette histoire , dont la suite fut plus tard écrite par le profes.seur Paulus, est animée du même esprit que le récit de la Révolte des Pays-Bas et celui de la Guerre de trente ans, dont nous parlerons dans un instant. La ligure qui y domine, et que l’historien a peinte avec le jdus de soin et de sympathie, est l'amiral de Coligny. Certains faits prennent peut-être sous sa plume plus d’importance qu'ils n’en devraient avoir, et on lui a reproché avec raison, je crois, de s’élever hors de propos au ton sérieux et tragique; mais, en somme , le tableau est bien tracé et offre plusieurs parties remarquables.

'L’Hisloire de lu Guerre de trente ans, que je viens de nommer, est le dernier de ses travaux d'histoire. Il la composa pour être insérée dans le Calendrier historique des dames, que publiait le libraire Gœschcn, et il y travailla avec ardeur pendant l’année de son mariage. Vers l’automne de 1790, la première partie , composée des deux premiers livres, et s’arrêtant à la bataille de Breitenfeld, était achevée. Elle parut dans le Calendrier pour 1791.

Dans le mois de janvier de cette année 1791, pendant un séjour h Erfurt , où le coadjuteur Dalberg continuait à lui marquer la plus grande faveur , Schiller eut un violent accès de lièvre catarrhale , au moins e.st-ce le nom qu’il donne lui-même à sa maladie Après avoir gardé le lit un jour, et quelques jours la chambre, se croyant entièrement rétabli, il retourna à léna; mais, le lendemain de son

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retour, le mal, ])lulôt pallié que puéri, éclata de nouveau et fit de rapides pi-ogrès. Lu point de côté, acoompapué de toux, de crachement de sanK et d’oppression, mit sa vie en danger. Malgré les fortes saignées, les sangsues, les vésicatoires, le septième jour .son état devint , nous dit-il dans une lettre h KuTuer, si inquiétant , qu’il perdit tout courage; mais, le neuvième et le di.x-septième, des crises favorables se déclarèrent. Pendant cette douloureuse maladie, à laquelle succéda une grande et opiniâtre faibles.se, ses élèves , et dans le nombre Hardenberg , célèbre depuis sous le nom de Novalis, scs amis d’iéna et de Weimar, et surtout .sa nouvelle famille, lui prodiguèrent les marques les plus touchantes d’affection et de sollicitude. Il les raconte avec recouuais.sance, sans oublier l’intérêt que lui témoigna Gharles-.\uguste, qui lui envoya, pour le fortifier, une demidouzaine de bouteilles de madère, et lui accorda un congé, qu’il eftt, au reste, été forcé de prendre en tout cas, avec ou sans permission, car sa santé avait reçu une violente atteinte , dont il no put de longtemps se remettre , dont il ne se remit jamais comp'étement. Il eut, dans les mois qui suivirent diverses rechutes, et particulièrement au mois de mai, h Rudolstadt, deux acci’s d'asthme convulsif , qui furent, dit-il, effrayants. Pendant ses souffrances et pendant les langueurs ou l'inaction forcée de la convalescence, il put apprécier le don inestimable que Dieu lui avait fait en plaçant à ses cêlés Charlotte de Lengefeld, et les trésors de tendresse dévouée que renferme le cœur d’une bonne épouse. Sa ‘reconnaissante affection s’accroissait pour elle de jour en jour ; • Ma. maladie , en me condamnant absolument au repos, écrit-il k Kœrncr au mois d’octobre 1791, nous a tellement habitués l’un à l’autre , que je n’aime pas k la laisser seule. Et lors même que je suis occupé , ce m'est déjk une joie de penser qu’elle est auprès de moi, et sa chère vie, son activité tout autour de moi , la pureté enfantine de son âme et l’intimité de son' amour me dounent k moi-même un calme et une harmonie que sans cela , avec mou mal hypocondriaque , il me serait presque impossible d’avoir. Si seulement nous étions tous deux en bonne santé, il ne nous faudrait rien de plus pour vivre comme des dieux. > Quelques petits voyages k Rudolstadt , k Erfurt , oit il eut le plaisir de voir jouer son don Carlos par la troupe de Weimar, et surtout un séjour aux eaux de Carlsbad, pendant lequel il visita, k Égra, la maison où fut tué Wallenstein, le rétablirent peu k peu, < rouvrirent son cœur, comme il dit k Wieland , aux sentiments de la vie et de la

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joie , et recréèrent les forces de son esprit. » Bien des indices révélaient un mal chronique , contre lequel il s’armait , ajoute-t-il, de patience et de résignation. Il cherchait des distractions dans l’élude, dans de faciles compositions ; c’est dans ce temps-lk qu’il traduisit, et en prenant beaucoup de goût à cette lèche, les deux livres de V Enéide dont nous avons parlé. Puis, revenant, au moins en projet, k la poésie, qu’il se rejientait par moments d'avoir abandonnée, il formait de beaux plans qui le séduisaient : entre autres, celui d’un hymne k la lumière et d’un poème , didactique sans doute , sur la ^ Théodicée de Kant. Il rêvait au.ssi , et déjk depuis longleinp, k une épopée dont le héros devait être le grand Frédéric: l’idée lui en était venue en lisant V Histoire lU mon temps, du roi philosophe. Plus lard, quand il écrivit son Histoire de In Guerre de trente ans, il substitua k Frédéric II , dans son projet d’épopée, Gustave- Adolphe , [lersonnage ])lus épique peut-être et plus facile k couronner d’une auréole poétique; mais de ces divers desseins, dont plusieurs étaient antérieurs k sa maladie , aucun ne fut exécuté.

Une autre inspiration de la Guerre de trente ans , le sujet de U'allenstein, qui le ramena au drame, k sa vraie et première vocation, l’occupait dejmis 1790, dans le même temps ou k peu près, k ce qu’il parait, qu’un autre sujet de tragédie, dont la première escpiisse s’est trouvée dans ses papiers ; la Mort de Tliémistocle. A ré|toque de sa vie où nous sommes parvenus, il jugeait sévèrement, à l’exception de don Corloj, ses premières œuvres théâti-ales. Il n’aimait pas qu’on lui en parlât, puis parfois il songeait k les retoucher. Souvent il allait juscju’k douter de son talent dramatique. Avant que nous le montrions reprenant coniiance et revenant k la poésie , et surtout k celle du théâtre, il nous faut achever ce que nous avons k dire de la Guerre de trente ans, et parler de ses oeuvres phiiosuphi([ues.

Nous avons dit que le Calendrier îles dames pour 1791 contenait les deux premiers livres de la Guerre de trente ans. Empêché par sa longue maladie, il ne put mettre dans celui de 1792 qu’un court fragment, auquel il ajouta, sous le nom de Portraits, les biographies peu étendues de trois personnages qui figurent dans l’histoire de cette guerre: delà landgrave de Hesæ-Gassel, Amélie-Élisabeth, de l’électeur Maximilien de Bavière, et du cardinal de Bichelieu. Iæ reste , k peu près la seconde moitié, de l’ouvi-age, parut dans le Calendrier pour 1793. Dans celte histoire , l’étendue de la narration n’est pas

proportionnée au nombre des années ni des faits, mais à i’inU'rètdes événements et à riinportance des .acteurs, au moins jusqu’à la période française de la guei re ; car à cette période l’auteur ne consacre qu’un rapide résumé. Les huit ans qui s’écoulent de 1626, où Wallenstein entre en scène, jusqu’à 1634, époque de sa mort, tiennent plus de place dans le récit que tout le reste de l’histoire. Les trois années où domine la grande ligure de Gustave-Adolphe forment à elles seules près du tiers de l’ouvrage. En tète, l’auteur a placé une introduction où l’époque entière est peinte à grands traits, d’une main hardie; puis, àtravere un récit, mêlé de portraits, de jugements, de réflexions , et qui nous apprend les causes et les occasions de cette grande lutte , nous entrons dans l'action qui , après un tableau de la situation des divers Etats de rEuro|>e,se déroule rapidement, jusqu’au moment où paraissent Wallenstein et Gustave-.Vdolplie. Là, séduit et soutenu par l’intérêt du sujet, l’histurien, comme je l’ai dit , ralentit sa marche; mais arrivé au cinquième et dernier livre, qui commence après la mort de Wallenstein, il a liàte de finir, et serre et effleure les événements. Il .semble que sa patience soit à bout, bans doute, l’état de sa sauté était pour be-aucoup dans cette précipitation; puis, s’il voulait , comme le désirait .son libraire , achever le récit dans le troisième calendrier, pour n’y plus revenir, il ne pouvait se donner plus libre carrière , il était contraint de se borner h cette esquisse. (Jue de fois des convenances d’éditeur, des néccs.sités de date, de format, ont mis les auteurs, ou à la gène, ou , ce qui est pis peut-être, trop au large !

Outre ce premier défaut, d’harmonie et de proportion , qui, par cela même qu’il diminue de grands per.sonn.iges et de grands intérêts , devient en même temps un défaut d’impartialité , on peut , je crois, reprocher à .Schiller, dans ime partie de cotte histoire, de ne s’étre pas sufli.samiuent é-clairé sur (quelques points relatifs à la France : je ne puis attribuer à une autre cause certaines erreui-s de fait ou d’appréciation contre les(juelles de judicieux criti(|ues ont réclamé avec raison. « La mémorable bataille de Ilocroi n’est citée que par occasion; selon Schiller, c’est Condé, et non Mercy, qui s’est retiré après celle de Fribourg; Turcnue ne joue, [Mur ainsi dire, qu’un rôle secondaire auprès de Wrangel, guerrier estimable du reste; enfin la politique de Richelieu est censurée plus sévèrement et plus exclusivement que celle de Ferdinand lui-même , en faveur de (pii l’auteur fait quelquefois valoir l’empire des circon-

VIE DE SCIIH.LER

stances'. » En matière relipeuse, quelque di'sir qu’il ail, je le crois, d’être équitable et vrai, on peut se plaindre que çà et là, à son insu peut-être, il laisse trop pencher la balance, je ne dirai jms en faveur de ses corelipionnaires (il n’appartenait plus par la foi à aucune secte chrétienne), niais en faveur de ceux dont la crov ance fut celle de ses premières années. Ces réserves faites, on doit dire qu’il est généralement exact et que, sans avoir étudié .son sujet en énulit , il choisit judicieusement les faits et sait distinguer le vrai du faux. Le célèbre historien Jean de Millier lui rend ce témoignage, qu’à deux excejitions près, et encore l’une lui parait-elle une faute d’impression, il a trouvé son récit d’accord, jusijue dans les plus petits détails, avec les meilleures sources. Je dirai, en pas.sanl, au sujet des articles que cet éminent critique a consacrés successivemenl aux trois parties de VHisluire de la Guerre de trente ans, qu’il relève avec admiration ce que riiistorien dans Schiller doit au poète dramatique , et que, l’invitant à revenir au drame, il lui prédit qu’il .sera le Shakspeare de l’Allemagne.

Pour le mode d’exposition et le caractère du récit , on a dit avec raison , je crois, que VUisloire de la Guerre de. trente ans était d’un genre plus tempéré que celle de la Hrvolte des Pays-fins. Cependant c’est toujours cette narration ornée que voulaient les anciens , cette voix de l’orateur qui seule, au jugement de Cicéron, jmuvait rendre l’histoire immortelle ; « Hisloria vero, lestis temporum.... qua voce s alla, nisi oratoris, iinmorlalitali commendatur’? » Çà et là se détachent, sans nuire à l’ensemble, où ils s’enchà-ssenl harmonieusement, de beaux portraits, de .saisissantes descriptions, comme celle de la prise de Magdebourg, des narrations animées, inléres.santes. Le poète s’y révèle, comme aussi par l’admiration enthousiaste pour les actions héroïques et les grands caractères , surtout pour Gustave- Adolphe, qui, comme on l’a justement remarqué, est en quelque sorte son Achille ; on croit par moments lire un poème épique. C'est une critique , soit ; m;ds ne la mérite pas qui veut , et ce n’est point l’émotion généreuse , ni le mouvement poétique du récit qui dépare la proclamation, sincère d’ailleurs et digne, des grands événements: Reriim gestarurn pronuntUitor sincerus et grandis « Le talent de l’his-

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