I. Littéralement : « L’Iiomme qui voit des esprits
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(léjiarR cil maint endroit la prose des premiers drames. Ia' fond du itiman est liislorifpie ; le personna^'e dans l’àme duquel l’aclion se passe, et qui est pourrauteur Tobjet d’une étude de psychologie religieuse qu’on peut ne pas trouver toujours aussi impartiale qu’elle est h certains égards fine et pi'iiétrante, parait être un jirince de la maison de Wurtemberg, le duc Cliarles-.\lexandre, qui vivait dans la première moitié du xvni' siècle.
Les iMres philosopliûiucs do Jules et de Raphaël, qui parurent dans la Thalie ea 1786, la même année que le commencement du Vixiouiuiire (\a dernière lettre de Raphaël est seule de 1789), sont au.ssi restées inachevées, bien que Schiller eût promis d’en donner la suite. Ici, l’interruption est périlleu.se, on pourrait dire coupable.
« Le scepticisme et le libertinage d’opinion, est-il dit dans l’avautpro])us, sont les paroxysmes fiévreux de l’esprit humain, et l’ébranlement anomal qu’ils occasionnent dans une ûme bien organisée doit justement finir par contribuer h rafl'ermissement de la santé. Plus l’erreur est éblouissante et séduisimte, plus grand est le triomphe de la vérité ; plus le doute a de tourments, plus on sent le besoin de conviction, de ferme certitude. » Ce besoin, l’auteur le sentait, je n’en doute pas; je n’en veux d’autrepreuve que l’exaltation sincère de Joies qui évidemment n’est autre que Jichiller lui-même, comme Raphaël sans doute nous représente K(rnicr,qui peut-être même a eu part à la rédaction de cette correspondance : au moins lademière lettre est-elle signée K dans la Thalie. Mais sentir ce besoin, et le satisfaire, sont deux choses, hélas! bien différentes. Résoudre les doutes, les contradictions, jiourme servirencore despropres paroles de Schiller, • en une vérité univer.selle, purifiée de toute erreur et solidement établie ; » è cela l'esprit, l’imagination ne sufiiseut pas, et, quand on n’a pas d’autre puissance que celle-là, c’est une téméraire jirésomption de nous promettre d’étancher notre soif, après les brillants mirages de l’erreur et ses rêves fiévreux, à des .sources nouvelles de vérité et de certitude. La dernière lettre, qui pose des bornes à la sagesse humaine et indique la seule voie d’investigation que Raphaël juge légitime, révèle clairement l’intluence de Kant ; elle estde i789, époque à laquelle les principaux ouvrages du philosojihe de Kn>nigsberg, à l’exception de la Critiquedu jugement, avaient déjà pani. Nous aurons à reparler ailleurs de cette inffuence, qui fut puissante sur l’esprit du poète: maintenant, suivons-le àWeiraar.
Le séjour de Weimar, où Schiller arriva au mois d’août 1767,
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n’eut pas d'abord pour lui tout le chamic qu'il s’en promettait. la? duc ne lui témuipua ]ias un intérêt bien eni])ressé, et, à TiefurI, dans le cercle do la duchesse mère Amalie, il se trouva gêné et dépaysé, et lit une impression plutôt étrange qu’agréable. Il faut dire que cette princesse très-lettrée, qui avait donné l’exemple h son fils d’attirer .*i Weimar les beaux esprits de l’Allemagne, était alors distraite par les a])prêts de son prochain voyage en Italie. L’accueil cordial, trop cordial peut-être, que Mme de Kalb lit au poele, ne suffit pas, je le crains, j)as longtemps du moins, k le dédommager de ces mécomptes. Pai-mi les célébrités de l’.Xthènes du Nord, ce fut Wieland qui se montra le plus bienveillant. Il comptait trouver dans Schiller un diligent collaborateur pour son .Merciii c. alors très-languis.sant, et peut-être en outre un mari pour une de ses filles; mais la différence d’âge, de génie et de caractère des deux poètes, ne permettait pas que cotte liaison devint et demeurât vraiment intime. l)e l'amitié elle n’eut que les ap])arences et les faciles rapports, et fut surtout littéraire. Dans les deux années qui suivirent, Schiller inséra au Mercure divers travaux, mais il se montra peu jaloux de joindre au titre de collaborateur celui de gendre. Par l’intermédiaire de Schütz, d'Iéna, il fut mis aussi .au nombre des rédacteurs de la Gazelle litlémire, qui se publiait dans cette université, voisine de Weimar, qu’il était allé visiter dès le mois d'août. Sa propre Revue, la Tholie, fut pendant longtemps négligée. Kn 1787, il n'en parut rien; en 1788, un seul cahier fut publié, le cinquième, ([ui ne contenait de l’éditeur qu’une suite du Visionnaire. L’année d’après, il se remit à y travailler plus activement. .A partir de 1790, il cessa de prendre part k la rédaction du Mercure, tout en demeurant dans de bons termes avec Wieland.
Des travaux du genre de ceux que nous venons de dire n’enrichissent guère, et ils étaient peu propres k tirer Schiller de la gène où nous r.avons vu jusqu’ici. Quoiqu'il menât k Weimar une vie fort retirée, (pi’il se di.vsipât beaucoup moins qu’aiitrefois au dehors, qu’il évitât, autant que faire se pouvait, les occasions do dépenses, il était obligé souvent de s’iraiKiser de dures privât ions. Longtemps après, dans une lettre qu’il écrit k Goethe en 1795, il rappelle (sans que le souvenir ait gaixlé rien d’amer) les embarras où en ce temps-lk le jetait parfois sa pauvreté. « Je me souviens de la situation où je me trouvai un jour k Weimar,, il y a sept ans, ayant dépensé tout mon argent k deux gros près, tout juste de quoi payer un port de lettre, et ne sachant d’où
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j’eu mirais d’aulre. Dans cette extrémité, ligure/.-vous la joyeuse surprise ijue j’éprouvài en recevant une somme, dejiuis longtemps oubliée, qui m’était duc par la Gazelle liltérairc (d'Iéna). » Jamais de tels nuages n’avaient traversé le ciel serein du poete ministre : est-ce pour cela que certains sons, certaines nuances du moins, de la lyre de Schiller manquent à la sienne? Quant à celui-ci, ambitionuail-il encore, dans sa détresse, ce brillant avenir auquel nous lo voyions rêver au moment de s’éloigner de Mannheim et de son ami Streicber? Je ne sais, et j’en doute; mais, au milieu de sa solitude et de sa gêne , le plus ardent de ses vœux était de trouver une com|)agne selon son cœur, une épouse dévouée, une ménagère attentive. « Il faut, écrivait-il à Kœruer, que j’aie autour de moi quelqu’un qui m’appartienne , que je puisse et doive rendre heureux , dont l’existence ravive et rafraîchisse la mienne. » Nous touchons, grâce à Dieu , au temps où ce vœu va enfin s’accomplir.
Vers la lin de 1787, il fit 1e voyage de Meiuingen, pour rendre visite à .«a sœur Christophine, qui avait épousé Heinwald, et revoir à Haucrbach la famille de Wolzogen. En retournant à Weimar, il passa à cheval par Hudolsiadt, en compagnie de son ancien camarade Guillaume de Wolzogen, et ils visitèreut ensemble, aux environs de la ville, les dames de Lengofeld, alliées de la famille de Wolzogen, auxquelles Schiller n’était pas entièrement inconnu. 11 les avait vues, mais seulement quelques minutes, trois ans anparavant, cemme elles traversaient Mannheim, à leur retour d’un voyage en Suisse. Mme de Lengefeld, femme bienveillante, mais quelque peu susceptible et formaliste, avait perdu de bonne heure son mari, homme de mérite, qui s’était distingué dans les fonctions de forestier. Elle avait deux filles. L’aînée, Caroline, avait épousé, âgée de seize ans, M. de Beulvvitz, conseiller auliquelilludolstadl, union qui était loin, dil-ou, d’être heureuse. Elle n’avait point d’enfants, et demeurait dans la maison de sa mère. La plus jeune , Charlotte , devait obtenir prochainement, h la cour de Weimar, une place de demoiselle d’honneur. Les deux sœurs avaient l'intelligence cultivée, plus de lecture et d’expérience aventureuse dans les choses de l'espritqnebiendesiHucs et des prétendants n’en voudraient voir, je crois, h leurs filles ou à leurs fiancées. On fit très-bon accueil au poète, on parla des Uures de Jules Hdc Itajiliaêljdef. poèmes de VAntliolo'jie qui ont rapport à ces lettres. La conversation fut animée , franche et cordiale, llavi d'être compris , ou du moins admiré (la seconde de ces deux choses implique-t-elle
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toujours la première?; et, se flallant sans doute par instinct, sans se il* dire peut-être bien nelicinent, qu’à radmirntion pourrait se joindre un sentiment plus tendre, Schiller, au bout de quelques heures, se sentit si bien à son aise, si intime déjà dans la maison, qu’il exprima l'intention de venir l’été prochain s’établir sur les bords de la Saale, dans la charmante vallée de Rudolsiadl; et l’attrait était mutuel, car son projet fut accueilli avec joie. U retourna à Weimar, persuadé que l'hiver lui paraîtrait bien long. Par une heureuse rencontre, Mme de Stein invita les dames de Lcnpefeld h venir passer quelques mois auprès d’elle dans cette résidence. Schiller eut l’occasion de revoir de temps en temps les deux sœurs; il prêta ou procura des livres de lecture h Charlotte, lui écrivit quelques lettres, quelques billets, très-discrets, où le respect tempère, sans les cacher, un doux et noble penchant, une affectueuse confiance. Ce n’était plus un de CCS orages du co'ur et des sens qui rarement présagent nu bonheur durable ; c’était un sentiment plus calme , mais aussi , dès les premiers jours , plus assuré et plus profond, Cliarlotte de laîugefeld avait accompli sa vingt et unième année. C’était, de l’avis de tous et en particulier d’après le lémoiguago de Goethe et de Wieland, une personne fort aimable. « Sa taille et sa ligure, nous dit sa sieur, avaient beaucoup de grâce. L’expression de la plus pure bouté animait ses traits, et dans sou regard n’éclatait que vérité et innocence. Sensée , et sensible à tout ce qui est bien et Iteau dans la vie et dans l’art, elle avait dans tout son être une belle harmonie. Modérée, mais en même temps lidèle et constante dans ses affections , elle paraissait faite pour jouir de la plus pure félicité. • L’expression de sa phvsionoraie dans les portraits que j’ai vus d’elle m’a paru confirmer ce témoignage. Elle avait un talent distingué pour la peinture de paysage, et l’on a conservé d’elle quelques poésies gracieuses et délicates. Quand Schiller fit sa connaissance, elle avait au cœur une blessure, peu profonde sans doute , car elle en guérit bientôt , qui la mettait dans celle disposition de tendre tristesse qui rend parfois et jilus gracieuse et plus aimante. Elle avait dû renoncer à un jeune militaire qu’elle aimait ou croyait aimer, et que son service avait conduit au delà des mers, dans une autre partie du monde. Quelle fut la lutte entre ses regrets et son nouveau penchant? c’est le secret de son cœur, mais ce que nous savons, c’est que Schiller ne tarda pas à prendre confiance et à esiiércr d’être payé de retour. Autre preuve d’intimité naissante, Charlotte se chargea de bonne grilce de luichoi-
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sir tin logis pour l’éti^ prochain, auprès de Riidolsladl, dans les environs de la demeure de sa mère. Quand elle parlil de Weimar, il lui remit une poésie composée pour elle, sous ce titre : A une amie , pour metire dans son album « Le monde n’est pas ce qu’il te parait, lui dit-il; garde-toi des illusions, » et surtout, ajoutait-il sans doute tout bas, de celles que tu te fais au sujet de la cour (on songeait, avons-nous dit, h y placer Charlotte comme demoiselle d’honneur) : ce n’est point Ih ta place, la place de celle qui sera ma compagne. Une)>etite satire, la Femme célèbre, est à peu près du même temps. C’est une peinture gaie et piquante des ennuis de tout genre par lesquels le mari expie la gloire de sa femme, un hommage, par contraste, au mérite modeste de Charlotte.
Vers le milieu de mai 1788, il alla occuper la demeure qu’on lui avait retenue, h une demi-lieue de Rudolstadt, dans le village de Volksta'dt, situé en face des hauteurs boisées qui bordent le cours sinueux de la Saale. Dans ce gracieux paysage, au milieu des douceurs de l’amitié, il reprit plaisir h la vie et retrouva la sérénité et rcnjouenicnt de ses meilleurs jours. .Aux heures de l’étude solitaire, il travaillait h la suite de son roman le Visionnaire , à son Hisloire de la Rét'olle des Pays-Bas, sujet auqtiel il s’était arrêté dès l’éjM>que de son séjour à Dresde et qui l’occupait sérieusement depuis ce temps- Ih; il lisait, méditait, s’instniisait; puis, quand venait le soir, il trouvait d’attrayantes distractions dans le cercle de la famille de Lengefeld, qui avait d’étroites relations avec tout ce qu’il y avait de gens d’esprit et de société polie à Rudolstadt. Il lisait devant cet auditoire bienveillant des fragments choisis des ouvrages qu’il coni])Osait alors, et qui devenaient l’objet d’entretiens animés. Il lui lisait aussi les grands modèles, particulièrement des traductions des poètes grecs, d’Homère, de quelques tragédies. ,Tusque-là, on peut le dire, il avait peu pratiqué cette admirable école du beau, du vrai, du naturel et des justes proportions; mais son âme se trouvait enfin dans cet étal d’heureux équilibre où l’on goûte et comprend de telles leçons, où l’on se pénètre de tels exemples. Ce fut pour lui la plus salutaire discipline: elle lui apprit, sans lui rien ôter de ses qualités
I . D’autres pensent que ce petit poème fut composé pour une autre jeune personne, nommée Caroline, qui était fille du conseiller intime Schmidt, de Weimar, et pour laquelle Schiller écrivit dans un exemplaire île don Carlos une dédicace où respire une tendre estime (voy. l’.lppendice d don Carlos, p. 220 du t. III).
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jiropres, tout ce que pagneut lu grumleur et la force à se régler et à se contenir. Euripide eut pour lui d'abord uu cliarine tout particulier; c’était, par les • doux vices » qui s’y mêlent aux beautés, une transition b mieux encore. la prière des deux sœurs, il traduisit en iambes allemands Vlphiijénie à Aulis, non sur l’original (il ne ^ savait pas assez de grec pour cela), mais sur ime version latine lit. térale, et en s’aidant des traductions françaises de IJnimoy et de Prévost. Cette tradtiction de Scbiller n’est pas une copie bien lidèle de la pièce d’Euripide. L’esprit antique, dit avec raison Guillaume de Humboldt, n’y ap])arait ([ue comme uue ombre à travers le vêtement qu'on lui. a prêté; mais c’est uue couciliation , poétiquement ménagée, des deux manières grecque et moderne. Cette Iphiijénie allemande parut en 1789, dans les sixième et septième cahiers de la Thatie. Elle fut suivie, d.ms le huitième, de quel<|ues scènes des Phéniciennes du même auteur, |>lus exactement rendues, sans (|ue l’aisance du style y perde rien.
Avant de venir demeurer à Rudolstadl, il avait rendu aux Grecs un autre hommage par son hymne plein d’enthousiasme, les Dieuj: de la Grèce, inséré dans le cahier de mars 1788 du .Mercure allemaiul.
C'est un ardent regret des « dieux éclos du cerveau des jmètes, » et, comme dit encore lioileau, « des mille agréments divers que la fable offre à l’esprit; > et d’autre part un plaidoyer, d’apparence peutêtre trop sincère, et pas as.sez e.xclusivement poétique, en faveur de la thèse résumée dans ces quatre vers ;
De la foi d’un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont point susceptibles :
L’Ëvangile à l’esprit n’olTre de tous côtés
Que pénitence è faire et tourments mérités.
Ne sortons pas du domaine des lettres et de la poésie : là même, cette sorte d’apostasie était d’un ingrat. A son insu , je ne veux pas dire contre son gré. Schiller est tout pénétré de christianisme; peu de poètes descendent |>lus avant que lui, pour |>arler comme Bossuet, dans cette « intime infinité du cœur > où nous plonge la foi de l’Êvangile. Cette ode, |deine de ven’e et surtout d’éclat, fît grande seusation, et provo({ua plus d’une ré|>onse en vers et en prose. Malheureusement elles furent toutes, ]»ur le talent, même celles de Kleist et du comte Léopold de Stolherg, bien inférieures k l’attaque. Ce fut celle de Stolherg ijui émut le plus Schiller. 11 voulut d’abord, et
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Wieland l’y enpapeait , la rt^fuler; mais, a])rt-s irflexiou , il panla lo silence.
11 fanl ra])procher des Dieux de In Grèce lo poeme didactique inlitulé les Arlisles, qui lut coinraeucé îi Uudolstadt dans ra\iloimie de 1788, et terminé h Weimar en 1789. Ce n’est plus un défi passionné, mais une calme et solennelle ex[X)silion de la théorie du beau, telle que l’auteur la concevait , telle qu’il la développa plus tard, en la déterminant et l’acbevant , dans ses traités sur restbéliqne, et (|u’il s’elTorça de l’apiiliqiier désormais dans ses ouvrages poéti(jues. Iæ senlimcnt et le culte ilu beau, l’art, y est présenté comme moyen et comme lin h la fois du jiroprès de l’humanité. Cette pièce est, je crois, de toutes les [loésics de Schiller, la plus travaillée et en même temps, par le fond comme par la forme, celle qui demande le plus d’attention et d’étude pour être bien comprise. El je ne parle pas des étrangers seulement; les commentaires (on en a publié plusieurs) ne sont |«is inutiles il la plupart des .Vllemands eux-mémes
Nous avons déjh parlé des Ultres sur don Carlos , qui sont de la même époque, ün ]ieut être d’un autre avis que l’auteur .sur l’invention et la composition du drame , mais la mesure jiarfaite qui règne dans toute la discussion , et ne lui ôte rien de sa chaleur, est d’un heureux augure pour ce qu’il produira désormais. Le style et le ton révèlent cet empire de l’esprit sur lui-méme qui le règle sans l’appauvrir.
.^u mois d’aoAt , la douce paix dont il jouis.sail h VolksUi'dt fut troublée jiar un cruel chagrin. 11 reçut la nouvelle do la mort de Mme de M'oizugen. Dans la lettre qu’il écrivit au fils de celte généreu.se bienfaitrice , il a peine à maitriser sa douleur, t Sou souvenir, lui dit-il , vivra éternel et ineffaçable dans mon âme , et toute l’affecliou que je lui devais , ce respect cordial ([ue j’éprouvais |)our elle, lui demeureront h jamais consacrés. »
üoethe était revenu d’Italie. Le 7 septembre , en compagnie de Herder et do Mme de Slein , il vint faire une visite h la famille de
t. Voyez, |>ar exemple, le commentaire, ou plutôt l'explication en prose publiée en ISS8 à Leipzig, par M. Kr. Erieilemann, aux yeux de qui les ArtùUt sont a de beaucoup le plus beau puéme de Schiller. • le suis loin de nier h talent avec lequel Schiller a traité ce sujet et vaincu des diflicultés qui (Hiuvaient paraître insurmontables; mais il m’est impossible, pour peu que Je reconnaisse l'utilité de l'explication de M. Friedemann, d'accorder une telle préférence à ce mon eau didactique. La clarté est, selon moi, un des premiers méritas de toute œuvre poélique.
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Lengefeld , et Schiller revit , dans tout IV'dat de la gloire et de la |)ros[>(5rit^, l’hoinuie illustre dont il avait, une fois déjà, h l’École de Charles , admiré le front radieux. Cette rencontre n'eut jtas l'ellet que s’en étaient promis sans doute les amis communs des deux poètes, et rien ne présagea, k ceux qui eu furent témoins, la sincère amitié qui , plus tard , les unit l’un à l'autre. Ce que Schiller avait écrit jusqu’ici ne jiouvait avoir beaucoup d’attrait pour Goethe , au moment où il revenait d’Italie, amoureux des muses antiques, au profil pur et sévère. Dans ces dispositions, témoigner à l’auteur (il ne connaissait |ias l’homme encore) une vive s)'m[talhie , c’eût été une prévenance peu sincère. Kt . pourtant cette sym|>athie aurait seule pu encourager Schiller ii sortir de la réserve que lui commandait l’infériorité de sa |>osition et de sa renommée. L’entrevue fut donc froide, et ils demeurèrent étrangers l’un à l’autre. « A tout prendre, écrit Schiller ùKœruer, la haute idée que j’ai réellement de Goethe ne se trouve pas diminuée après cette connaissance personnelle ; mais je doute que jamais nous nous rapprochions beaucoup l’iiu de l’autre. Une grande partie de ce qui m’intéresse encore, de ce (|ue j’ai encore à espérer et à souliaiter, a fini son.temps chez lui. Foncièrement , tout son être est autrement disposé que le mien ; nos manières de voir paraissent essentiellement différentes. Cependant , on ne peut conclure d’une telle rencontre rien de sôr ni de solide. Le temps nous apprendra le reste. » A cette tiédeur se mêlait par moments, quand, h la vue de Goethe, il faisait un retour sur luiméme , un mouvement involontaire de jalouse amertume : < Cet homme, ce Goethe , dit-il crûment au mémo ami, m’est décidément une pierre d’achopjteiuent, et il me rap|>elle trop .souvent que le sort m’a durement traité. Comme sou génie est légèrement porté par son destin ! » Lorsqu’il retourna à Weimar verè le milieu do novembre, il ne chercha que bien rarement les occasions de voir le grand hoiiune : il semblait redouter de subir sa domination. Cela n’empécha point Goethe do lui témoigner de l’intérêt ; il fut |>artirulièrement satisfait des Dieux de la Grèce, il y put reconnaitre certains sous de sa propre lyre. Tout en se défendant de son influence. Schiller déjà s’y soumettait. Il avoue que c’est en vue de Goethe qu’il s’est efforcé de donner à son poème des Artistes une irréprochable ]>erfection.
Nous avons dit qu’à VolksUedt il travaillait activement à son Histoire de la Révolte des Pays-Bas , dont le drame de don Carlos lui
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avait (louné l’idi'-c. Klle |iarul en 1788, ]iour la foire de Saiiil- Micliel. Ce u'osl lualheureiisenienl qu’un frafrment ; l’anlenr s'esi aiTÔlé à la retraite de Guillauinu d’Uranpe et h rétaltlissement de la domination sanRlante du duc d’Albe. Plus tard, il y ajouta deux morceaux, dont le premier, la l'/c et la mort du comte iMmornl iF Efjmont , fut ])ul)liê dans la Thalir, en 1 789, et le second , le Sir;ie d'Anrers, par te prince de l'arme, dans les ann es 1584 et 1585, ne fut écrit ipi'eit 1795 et parut dans les Ih ares. On peut joindre à cette double addition un [«lit récit qui fut inséré dans le Mercure nürmand : Le duc d'Alhe dans un déjeuner au château de Itudolstadl , en 1547. Ce dé’biil de Schiller dans la frratule histoire l’emiiorle sur ce iju’il a ca;rit depuis en ce penre, [«ir la chaleur, la vie, le mouvement. I.’aniour de la liberté, le [dus sincère dévouement h l’humanité animent tout le récit. C’est une cause ([u’il défend, [dus encore qu’une histoire qu’il écrit. Prouver et persuader lui iiiqiorte [dus ([lie raconter. De Ih [tarfois mie involontaire [uirtialilé, un [loint de vue trop personnel, desjupemenls, des explications, des suppositions de causes , ([u’il puise dans son es[)rit et dans sa convicliou [dulôl qu’ils ne ressortent des faits mêmes. De là aussi [leut-étre, et de ses habitudes antérieures de style et de pensée, vient cet éclat qui sent la rhétorique et qui se remarque surtout dans l’introduction et dans le [ircmier tiers de la narration. Plus loin , il se laisse davantaf'e entraîner au cours des laits et montre moins les [)réoccu|>ations, use moins des artifices de l’avocat et du [loëte.
Ce brillant essai, [lar ses qualités comme par la nature de scs défauts, révélait, ce semble, l’aptitude de Schiller pour reiLseij,’ueinenl de l’histoire. Le célèbre [irofesseur Eiclihorn venait de quitter léiia [)our Gœllingue; sa chaire était vaainte. Les amis de Schiller la demandèrent pour le [loéle historien , et le ministre de Voigt le pro[)Osa à Charles-.Vugusle , qui était a|ors à Gotha. Ce [jriuce l’agréa avec empressement et, a[irès s’êlro mis d’.accord avec les autres ducs de Saxe, de ([ui déqieudait aussi rUniversité , il chargea Goethe de la conclusion de l’alTaire. Celui-ci se montra plein de bonne volonté, et no négligea rien pour hâter la nomination. Eu outre, comme le candidat se déliait de lui-même , il combattit .ses scrupules et l’encouragea eu lui distiut qu’enseigner c’était ap[irendre, ducendo discilur. Ce qui effrayait surtout .Schiller, c’était la nécessité de se livrer exclusivement, [lenduut deux ou trois ans, [loiirrem- [ilir honorablement sa nouvelle tâche et se satisfaire lui-même, aux
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recherches d’érudition historique, « de fouiller, dit-il , dans des milliers de vieux écrits sans esprit et sans cœur ; » c’était aussi, et plus encore peut-être, de renoncer à la douce perspective qu’il avait devant les yeux , à la vie paisible et heureuse de Volksta'dt, où il avait compté retourner dès que la saison l’eût permis. * Comme chacune de mes journées aurait une belle lin, s’écriait-il vers ce temjislà dans une de ses lettres à Caroline de Lengefeld , si après avoir achevé ma tâche quotidienne, je ywuvais toujours me réfugier auprès de vous, épanouir èn votre société la plus belle partiede mon être et jouir librement de moi môme !... Pourquoi faut-il qu'un tel vœu ne puisse s’accomplirî • A ces causes d’hésitation se joignait un dernier scrupule, qui n’était pas sans gravité : son établissement â léna, son entrée en fonctions allaient l’entrainer dans de nouvelles dépenses (pour son seul diplôme de dorlor philosophix, il lui fallut, en effet, débourser quarante-quatre tbalers), et ses ancienues dettes n’étaient pas encore jmyées, et il devait, pour commencer, professer sans traitement. (Cependant, apri's avoir bien |>esé le pour et le contre, il accepta la place qu’on lui offraû, et qui allait enfin lui assurer, comme il le dit lui-même, • une existence civile, » une position régulière. « Pour être heureux, écrit-il â Charlotte de Lengefeld, avec qui il entretenait, ainsi qu’avec sa sœur, une correspondance de plus en plus confiante et intime, il faut que je vive dans une certaine aisance, libre de soucis, et il faut que cette aisance ne dépende pas des productions de mon esprit, ür, le parti que je viens de prendre (d’accepter cette chaire) pouvait seul me mener là, et c’est pour cela que je l’ai pris. » Peu de temps avant do quitter Weimar, il y fit 1a connaissance du poète Bürger, qui vint y passer quelques jours. Il trouva qu’il était bon et facile à vivre, mais peu distingué, et (]ue sou talent avait baissé. • Le printemps de sou esprit est passé, écrit-il ; on .sait trop, hélas ! qu’il n’est point de fleur qui se flétrisse plus vite que celle de poésie. Le feu de l’inspiration parait s’être atTuibli chez lui jusqu’à n’être plus (|u’une paisible lampe de travail. » Cependant ils convinrent d’engager entre eux une petite lutte poétique, de traduire, chacun dans le mètre qui lui plairait, un mém'è morceau de Virgile. Schiller n’oublia pas ce défi et, trois ans après, pendant une convalescence, il se délassa à rendre en ottave rime pleines de grâce et d’aisance, le second et le quatrième chants de YEnèuk. Il les inséra dans le premier numéro de la Mouvelle Thalic , un 1792 (l’ancienne Revue de ce nom s’arrêta au douzième cahier en 179D). Plus
SClIILLSa. — POCSIES, Û
VIE DE SCHIDLER.
lard il reiravaillâ soigneuseiuenl cette traduction avant de la mettra dans le recueil de ses poésies.
Schiller n’avait pas encore trente ans lorsqu’il alla prendre possession de sa chaire à léua. 11 commença son cours le 26 mai 1789 par un discours d’ouverture , qui fut inséré dans le Mercuve allemand, au mois de novembre, suivant, et que nous avons dans ses œuvres, sous ce titre : Qu est-ce que l'Histoire unicerselle et pourquoi l’étudie-t-on? Il avait choisi modestement pour y faire son début une salle de médiocre grandeur, qui pouvait contenir un peu plus de cent auditeurs, dont quatre-vingts assis. Il devait monter en chaire k six heures du soir. A cinq heures et demie la salle était pleine. • Et, de la fenêtre du professeur Reiiihold, je voyais, écrit-il k Kœrner, les troupes d’étudiants qui montaient la rue pour se rendre au cours, se succéder sans interruption. Bien que je ne fusse pas exempt de toute crainte, je prenais plai.sir k voir ainsi croitre l’afnuenre et me sentais plutôt encouragé.... Mais peu k peu la foule augmenta k un tel point que la salle d’attente, le vestibule et l'escalier regorgeaient de monde, et que des li’oupes entières se retiraient faute de place. » Sur l’avis d’une personne qui était auprès de lui , il se décida k choisir, pour faire sa leçon, une salle plus grande où pouvaient tenir quatre ceiils auditeurs, la plu^ grande de l'IIniversité. » On vit alors , continue-t-il , le plus plaisant spectacle. Tout s’élança dehors et descendit en grande hôte la nie Saint-Jean : c’est l’une des plus longues d’Iéna, et d’un bout k l’autre elle était remplie d'étudiants. Comme ils couraient tant qu’ils pouvaient pour avoir une bonne place, les habitants prii-ent l’alarme et tout était en mouvement aux fenêtres. On cnit d’abord que c’était le feu, et la garde du château s’inquiéta. Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il donc? criait-on partout. Et l’on se répondait ; C'est le nouveau professeur qui va faire sa leçon. Tu vois que le hasard lui-même a contribué à rendre mon début très-brillant. Accompagné de Beinhold, je suivis peu de temps après ce courant ; j’eus k traverser presque toute la ville : c’était pour moi comme si j'eusse pa.ssé par les verges. » Son entrée dans la salle fut un de ces triomphes dont la popularité de nos plus illustres maîtres nous a parfois offert le spectacle. Il eut peine k parvenir k sa chaire, ky monter. Malgré .son émotion, dès qu’on lui eut laissé prononcer les dix premières paroles, « il fut maître, comme il dit, de sa contenance » et il lut son discours avec une foi'ce et unesûleté de voix qui l’étonnèrent lui-même. Geux-lk même qui se pre»-
VIE DE SCHir.LER.
saient liors de la salle l’entendaient distinctement. Son discours 6t grande sensation ; ce fut, pendant toute la soirée, le sujet de tous les entretiens, et les étudiants le fêtèrent comme jamais ils n’avaient fait jusque-là un nouveau professeur ; Us lui donnèrent, à la nuit, une sérénade et, complénient solennel de l’ovation germanique, crièrent en son honneur un triple vivat. Il choisit d’abord pour ses jours de leçons le mardi et.le mercredi, de six à sept heures du soir, aün d'avoir cinq jours libres pour sa préparation et ses autres travaux. Dans le premier semestre, il enseigna l’histuire ancienne jusqu’à Alexandre le Grand. Plus tard, il fit des leçons sur l’histoire des États européens et sur les croisades.
Du premier de ces deux cours nous sont restées trois dissertations historiques, qui furent d’abord publiées dans les cahiers 10 et 1 1 de la Thalie : Quelques idées sur la premiise sociiti humaine, en prenant pour guide la tradition mosaïque; la Mission deMoise; la Législation de Lycurgue et de Solon. Ces morceaux sont remplis d’idées ingénieuses et écrits d'un style sobre et simple : on y sent la bonne influence de l’enseignement. Dans les deux premiers, l’auteur, comme on doit s’y attendre d’après tout ce qu’on sait déjà de lui, donne carrière à son esprit en très-libre penseur, et , comme tant d’autres, il montre, si je ne me trompe, combien le rationalisme est impuissant quand il veut tout expliquer et interpréter, lever tous les voiles, percer toutes les ténèbres, éclaircir tous les mystères ; mais du moins il ne mêle à son exposition rien de cette légèreté qui fut trop longtemps à la mode en pareille matière. La dissertation sur les deux grands législateurs de Sparte et d’Athènes ne satisferait pas, je crois, un érudit ni un philosophe placé au point de vue de la science moderne ; mais, malgré l'exagération et l’étroitesse de vues qu’on y peut remarquer et auxquelles n’échappe guère le demiaavoir, elle se lit avec plaisir comme toutes qui est écrit avec esprit et originalité. Ce qui manquait surtout au poète professeur, c’était cette préparation générale, cette instruction solide et lentement mûrie, à laquelle ne peuvent suppléer, quelque laborieuses qu'elles soient, les reclierches faites au jour le jour et pour la circonstance : on s’apercevait trop, nous disent des témoins contemporains, qu’il ne savait, bien souvent, que de la veille ce qu’il enseignait. Mais le leu et la vigueur de sa parole, sa brillante imagination, ses aperçus lumineux, séduisaient la jeunesse, qui lui passait et son accent aouabe et son genre trop oratoire, et sans doute ne se plaignait pas