VIE DE SC.IIII.EER
torien, dit G. de Humlioldl dans la belle introduction qu’il a placée en tête de sa correspondance avec Schiller, publiée par lui-même, est étroitement apparenté au talent poétique et philosophique , et chez celui qui n’aurait aucune étincelle de cette double faculté , la vocation d’historien pourrait bien être fort douteuse. »
Schiller, nous l’avons dit, avait voulu quitter, pour un temps, les verset les fictions, se mûrir par la réflexion et par le savoir, nourrir sa mémoire et son inlelligence do faits et d’idées, et laisser jeûner son imapinalion ; mais au poêle tout aliment de l’esprit devient poésie, il transforme en sa .substance les matières les plus arides et les plus austères, à plus forte raison d’aussi riches études que celle de riiistoire, et, comme nous l’allons voir, de la philosophie. Cependant ses premières réllcxions sur la partie de la philosophie qui avait le plus d’attrait pour lui, celle qui traite du beau, de ses condition.» et de scs lois , produisirent d’abord sur lui un effet découraficant , dont il se plaint h Kau ner ; « La criti(pie m’a nui, dit-il ; depuis plusieurs années déjà, je ne trouve plus en moi cette hardiesse, celte vive ardeur que j’avais avant de connaître aucune rèple. Je me re- );arde maintenant créer et composer, j’observe le jeu de l’ins])iralion , et mon imagination se comporte avec moins de liberté depuis ((ue je ne la sais plus sans témoins. • Le remède îi celte timidité , c’était de ne pas rester sur le seuil , de ne ]>as se contenter de soulever le voile, mais de pénétrer plus avant, d’ap|)rofoudir ce qu’il n’avait fait qu'eflleurer, de s’approprier par la méditation, ou plutôt de retrouver au dedans de lui et de recounaitre pour loi innée, nain kx, ces conditions de l’art qui, comme loi écrite et venue du dehors, l’inquiètent et le troublent. « Quand je serai assez avancé , ajoutul-il, pour que cette conformité à l’art devienne en moi nature, comme l’éducation le devient chez les hommes formés aux bonnes mœurs, mon imagination reprendra sou ancienne liberté et ne se posera que des bornes volontaires. • L’université d’Iéna était alors une brillante école de philosophie. Le professeur Reinhold y enseignait , comme '/ je l’ai dit, la doctrine de Kant. Le profond penseur de Kumigsberg avait publié ses principaux ouvrages : c’était en 1790 qu’avait paru .sa Critique dit JiujemeiU, destinée, selon lui, à servir de lien entre celles de la knison pure et de iat Raison pratique. La première partie de ce livre traite du beau, du sublime, et des beaux-arts. Schiller se mit il l’étudier, et, captivé par le grand sens et les vues neuves et fécondes de l’auteur, il forma le projet de s’initier complètement ii sa sciiu.r.nn. — poSsies. 7
philosophie. Dans la suite, en effet, passant de l’esthétique à la morale, il aborda la CritU/ue de la Raison pratique; mais il ne parait pas qu’il ait jamais fait une sérieuse étude de celle de la Raison pure ou spéculative. Cela n’était pas nécessaire, au reste, ]>our se pénétrer des grands résultats de celte œuvre fondamentale : dans le centre où il vivait , les esprits en étaient trop occupés pour qu’il y demeurât étranger. Pour comprendre la salutaire influence que la théorie du hean de Kant, d’un maître qu’il admirait et respectait, dut exercer sur le poète, à ce moment de sa vie , il faut voir avec quelle sagesse ce philosophe, sans rien ôter au génie de son indépendance et do son originalité, y associe le goût, qui, nous dit-il, assure l’union des facultés mêmes dont le génie se compose. Qu’on me permette de citer une de ses phrases ; c’est une leçon qu’on ne saurait trop répandre, et, venant d’outre-Rhin , et d’un tel homme, elle a chance d’être écoutée. « Le goût et le jugement en général est la discipline du génie; il lui rogne fort les ailes.... mais en même temps il lui donne une direction, en lui montrant sur quoi et jusqu’où il peut s’étendre, s’il veut ne pas s’écarter de son but ; et en introduisant dans l’abondance des pensées la clarté et l’ordre , il donne de la consistance aux idées, les rend dignes d’un assentiment durable et universel, dignes de l’imitatiou d’autrui et susceptibles d’une culture toujours progressive. Si donc, dans la lutte de ces deux qualités, il fallait, en un produit de l’art, sacrifier quelque chose, ce devrait être plutôt du côté du génie*. »
M. Kuno Fischer, dans un discours* prononcé ù léna, aux lieux même où Schiller étudia Kant, a peint le poète philosophe avec une élégante netteté, et suivi pas ù pas dans ses œuvres le développement I de son système d’esthétique*. Il le montre désireux en tout temps de combiner le point de vue du moraliste et celui de l'artiste , disciple de Rousseau d’abord, puis, par une transition toute spontanée et