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Kant, Critique du Jugement

2. Ce discours, à la fois brillant et précis, a été inséré, avec des additions considérables, dans le Frankfurter Muséum de 1858, n“ 15 à Î5. C’est ià que je l'ai lu. Il en a paru tout récemment une traduction dans la Berue germanique (juillet 1859). La même Bevue a publié, au mois de février précédent, une autre étude intéressante de M. Fischer, intitulée Pie .Selbsthekenntnisse Sehiller’s, « les Confessions de Schiller. » C’est également un discours prononcé à léna (dans les premiers Jours de mars 18.57).

3. Voyea aussi une dissertation de M. Ch. Tomaschek, qui a pour titre Schiller und Kant. Je ne sais s’il en a paru une suite, comme semblaient le promettre les mots de Première dUserlation que porta le titre.

comme une pente de sa nature, se rapprochant peu à peu de Kant, avant même de le connaître. Deux poemes, tous deux didactiques, mais dont le second est un brillant retour à l’inspiration lyrique, marquent le commencement et la fin du temps qu’il consacra à la philosophie. Dans le premier, ks Arlisks, il semble qu’on voit le . poète se transformer en philosophe ; dans le second, l’Idéal et ta Vie, le philosophe redevenir poète'. Le premier, pour les idées, est le point de départ, fort élevé déjà, où il est pan’enu quand il entreprend de gravir les hauteurs de la théorie; le second est le dernier sommet qu'il atteint et d’où il s’élance, reprenant sou essor, dans de nouvelles régions de poésie, plus pures et plus saines.

Un des attraits des œuvres philosophiques de Schiller, c’est qu’on assiste, en les lisant dans l’ordre chronologique, à la naissance, aux progrès successifs, il toute l’évolution de sa pensée. Ses divers traités sont bien des parties d’un même tout, mais non pas d’un système arrêté d’avance et immuable; le plan se fait, se modifie, se perfectionne, à mesure que l’édifice s'élève. Et ce n’est pas seulement d’un ouvrage h l’autre qu’on suit ces changements, ce travail de formation. Dans l’un des plus considérables, dans les Lettres sur l'Éducation esthétique de l'homme, du commencement ù la fin de l’ouvrage le point de vue change. L’idée d’où part l’auteur est que l’homme, avant de devenir moral, doit d’abord (qu’on veuille bien me passer cette terminologie) devenir esthétique, c’est-k-dirc être ennobli et cultivé par l’art, au moyen du sentiment du beau ; et l’idée à laquelle il aboutit et qui est bien différente, c’est qu’une fois esthétique, une fois cultivé esthétiquement, il n’a plus à devenir moral, mais l’est devenu.

Pour bien montrer ce que Schiller a emprunté à Kant, et ce qu’il a tiré de son propre fonds, il faudrait exjmser, plus en détail que ce n’esiici le lieu de le faire, la doctrine du maître et analyser les œuvres philosophiques du disciple. C’est un disciple , en efl'et, mais qui ne jure jias aveuglément sur la parole du maître , un disciple qui reste lui-même et n’adopte la doctrine que pour la marquer de son empreinte. < Schiller, dit Guillaume de Humboldt, dans l’introduction déjà citée, s’appropria la nouvelle philosophie d’une manière conforme k sa nature. 11 entra peu dans la structure

1. C'est ce que M. Fischer rend très-ingénieusement par un germanisme fort expressif, mais qui ne peut se traduire littéralement ; « Wenn lieh Scbiiler in item ersten Gedicht aus der Poesie gleiclisam herausphilosophirt , so hat er sich in dem zweiten aus der Philosophie wieder herausgeiichtes. >

propre du .système; mais il s'attacha k la déduction du principe du beau et de la loi morale. Là il fut nécessairement très-frappé de trouver le sentiment naturel, le sentiment humain établi dans ses droits, et fondé philosophiquement dans toute sa pureté. Précisément sur ce point, les théories qui dominaient immédiatement avant Kant avaient déplacé les vrais points de vue, et, en les déplaçant , dégradé le sublime. Mais , d’un autre côté , Schiller, d’après la marche de ses idées, trouva les facultés sensibles de l’homme eu partie lésées, en partie insuffisamment appréciées, dans le nouveau système.... .\ussi arriva-t-il que, lorsqu’il prononça ])ubliquement, jioùr la ])iemière fois, le nom de Kant dans le traité de la Grâce el de la Diijnilè, il se présenta comme l’adversaire de ce ])hilosophe. Il était dans la nature de Schiller que jamais un grand esprit voisin de Ini ne l’attirât dans sa sphère ; mais une telle induence, tout en le laissant dans la sienne, dans celle qu’il s’était créée lui-même, l’excitait puissamment.... Les germes des idées qu’il a développées dansGrdcf et Dignité et dans les Ixttres esthétiques, se truuventdéjà dans ce qu’il a écrit avant de faire connaissance avec la philosophie de Kant, el CCS idées ne nous représentent que le fond intime et original de son esprit. Cependant cette connaissance du système de Kant devint une nouvelle époque dans sa carrière philosophique; il y trouva un secours et un aiguillon. 11 ne serait pas besoin d’un bien grand talent de divination pour conjecturer comment Schiller, sans Kant, aurait développé ces idées entièrement propres k lui-même. La liberté de la forme y aurait sans doute gagné. »

L’éditeur de Kant, M. Rosenkranz, comparant la Critique du Jugement avec les Observations sur le senlimeiit du beau el du sublime, que le philosophe de Kœnigsberg avait publiées vingt-six ans plus tôt, fait remarquer que, dans le plus ancien de ces deux ouvrages, l’esthétique est encore mêlée k la psychologie etk la murale, taudis que, dans le plus récent, elle est en train de s’en dégager, « pour se mettre, dit-il, sur ses pieds,» et former une partie distincte de la science, et il ajoute ([ue c’est Schiller qui a consommé la si'-paratiou. Cet éloge, si c’en est un, car on a reproché à Kant, avec raison je crois, d’avoir ici lui-même, aux dépens de la vérité, poussé trop loin l’abstraction, ne s’applique pas à tous les traités de Schiller. Dans ses recherches sur le Tragicjue, d;ms scs premières \aies sur le l’alhélique,le Sublime, non-seulement la .séparation n’est pas encore faite, mais c’est le point de vue mond qui domine sur le point de vue

VIK DK snini.LEH. loi

esthétique. Dans le traité de la Grâce et de la DignUé, inséré dans la Nouvelle Thalle en 1 793, l’auteiir concilie ce double aspect et donne au second une importance égale à celle du premier. Pour ne parler que de la plus notable de ses conclusions dans cet opuscule, de celle au moins où il se montre le plus indépendant, il établit, contrairement à la doctrine de Kant, que le devoir peut s’accorder .avec le penchant, et que de cet accord il résulte une beauté de mœurs, une grâce morale, qui est le devoir devenu inclination, la vertu pratiquée sans lutte et sans effort, l’aisance dans le bien. Kant ne veut pas que jamais l’inclination puisse devenir un ressort moral ; le seul qu’il admette, c’est la loi, ce sont les principes. Toute bonne action suppo.se un combat, un sacrifice. Le devoir dit à l’homme ; s C’est par respect, uniquement par respect, que tu dois m'accomplir. » Schiller, moins austère et plus humain, ne refuse pas d’obéir, mais il demande que cette loi morale qu’il respecte, il lui soit permis de l’aimer. Kant n’approuva pas cet accord entre la dignité, qui réside dans la volonté souveraine maîtrisant la nature, et la grâce, qui consiste dans la beauté de l’âme, dans la volonté affranchissant la nature. Il trouva, tout en rendant hommage au talent du professeur, comme il l’appelle, et ne voulant voir dans leur différence d’opinion qu’un malentendu, qu’il accordait trop â la nature, et portait atteinte par ce compromis à la majesté du devoir, de la loi morale'. Goethe, au ^ contraire, prétendit que ce n’était pas faire à la nature la part assez belle, que l’auteur se montrait ingrat envers cette auguste înère, qui, pourtant, ne l’avait certes pas traité en marâtre. Il crut même pouvoir s appliquer à lui-méme certains passages assez durs du traité de la Grâce et de la Dignité'. . Et s’ils ne s’appliquent pas à moi, . dit-il, si ce ne sont point des personnalités, des allusions, mais des idées absolues, « tant pis : l’abime qui sépare nos deux manières de voir n’en est que plus décidément béant et profond. . Entre ces deux blâmes contraires, entre ces deux extrêmes. Schiller n’aurait-il pas

trouvé lesageet vrai milieuîJe le crois, maisilfautyrester, et Kant

a senti combien la pente pouvait devenir glissante : il a prévu où pouvait conduire cette première concession. En effet, dans lesUttressur

1’ V(^. Heligion muerhalb derGrensen der htossen t'ernunfl. premier mer*

*■ ''«“ni"’- etSchuh.). Schiller fut très-

llailé de 1 attenitoii que le maître avait accord le à son traité de la Grdee et de a I ignttéf et de 1 éloge iju’il en avait fait, le nommant un ouvrage « composé tie main de maître. »

î. Voy. Ankalen. n»4, t, XXVII des œuvrer, p. 35 et 36.

V Éducation esthétique de publiées dans les Heures, en 1795,

Srliiller, comme nous l’avonsdil, neso conlcnteplus de cette alliance du bien et du beau, de cette conciliation de la morale et do l’esthétique ; il subordonne en quelque sorte la première h la seconde : la culture esthétique, telle qu’il l’entend, contient la culture morale. L’art suffit à former, h parfaire l’homme, à accomplir ici-bas sa vocation, sa destinée ; seul il s'adresse à l’homme tout entier et établit entre, sa double nature cette harmonie qui est l'idéal de l’humaine perfection. Le grand prêtre do l’art et du beau, Goethe, ne pouvait manquer d’a|)plaudir h cette doctrine et de s’y reconnaître. 11 y avait à peine quelques mois qu’il était en correspondance avec Schiller ; une profession de foi si conforme à la sienne, h ses tendances, à sa pratique, et où était inséré un portrait de lui, portrait anonyme, mais à la fois très-beau et très-ressemblaut, gagna son cœur et combla cet abîme qui lui paraissait mettre obstacle h toute vraie sympathie. Après avoir lu le manuscrit de ces lettres sur l'Education de i’ homme (elles lui avaient été communiquées avant l’impression), il témoigna vivement sa satisfaction ù Schiller d’une rencontre si inattendue entre deux esprits partant de prémisses si diverses, et se félicita de pouvoir désonnais poursuivre, d’accord avec lui et de compagnie, la route où jusqu’ici il avait marché seul.

On ne se sent pas le courage d’être aussi sévère cpi’il le faudrait peut-être pour cette influence exclusive réservée & l’art, qui unit le monde intellectuel au monde sensible , quand on voit d’une part où aboutit le culte de la matière et la négation théorique on pratique de l’esprit, de l’autre où peut s’égarer l’excès de l’abstraction, ne tenant plus compte do la réalité, des conditions complexes de la vie, des éléments divers de la nature humaine. Cependant, ne poussons pas non plus trop loin l'indulgence pour un système qui peut devenir d’autant plus dangereux, qu’il parait, je ne dirai pas plus désintéressé (c’est un artiste, un poète qui l’a fait), mais plus noble, plus pur, plus humain, je veux dire plus approprié à notre double substance à la fois. En jiartant de la théorie de Scliiller, une logique rigoureuse pourrait, de conséquence en conséquence, nous mener bien loin, plus loin que l’auteur ne l’eût voulu, je crois. L’art n’est pas la seule chose qui se rapporte ù tout notre être, la seule source où l’ûme humaine, sensation, entendement et vouloir, puisse étancher toute sa soif. Ou bien les termes art et beau auraient donc une telle compréhension qu’ils embrasseraient la religion et la morale ,

le vrai, le bien elle parfait, sous tous leurs aspccls; le jugement eslhé- ' tique, pour parler comme Kant, serait le seul qui pût, qui dût déter- / miner la Tolontd, et le goût deviendrait l’arbitre de la vie humaine. >

Aux U'Ilres sur l' Éducation esthétique se rattachent les deux dissertations « sur les Limites nécessaires du beau, » et t sur le Danger des mœurs esthétiques, » publiées également dans les Heures, en 1795, et qu’il réunit par la suite en une seule; un autre traité t sur rUlilité morale des mumrs esthétiques, • qu’il composa plus tard, et enlin, à certains égards, celui qui est intitulé du Sublime, remaniement, postérieur h 1797, d’une partie de la dissertation sur le Pathétique, insérée, en 1793, dans la Nouvelle Thalie. De ces divers opuscules , les trois premiers avaient pour objet de répondre à quelques-unes des objections qu’on ne pouvait manquer de faire à sa théorie, et de prévenir (y réussit-il eu effet ?) certaines conséquences qu’on en pouvait tirer.

De l’esthétique, ainsi considérée dans son ensemble et à sa plus grande hauteur, il passa à la poétique ; il voulut appliquer les principes sur lesquels il avait fondé toute sa théorie de l’art à la partie de l’art qu’il avait cultivée, et à laquelle il n’avait, pour un temps, renoncé qu'afin d'y revenir plus riche, et plus fort, et plus maitre de lui. L’ouvrage où il a exposé ses vues sur la poésie est intitulé « De la i, poésie naïve et de la poésie de sentiment'; » il a paru dans les Heures, \ en 1795 et 1796. Une des parties de ce sujet, le tragique, l’avait déjà occupé , comme nous l’avons dit, au commencement de ses travaux de philosophie, et lui avait donné l’occasion d’étudier avec autant d’intérêt que de fruit la Poétique d'Aristote. Maintenant il s’agissait d’embrasser le sujet tout entier et d'y répandre les lumières qu’il devait à Kant et à ses propres méditations.

Aux yeux de Schiller, dans ce traité épistolaire do l’éducation de l’homme, que Goethe trouvait si fort à son goût, l’idéal esthétique, c'était l'équilibre parfait de toutes les puissaucosde la nature humaine, l’heureuse harmonie des facultés sensibles et intellectuelles, harmonie qui soustrait l’homme, dans son être, à toute intluence prédominante, et par là lui assure la vraie liberté. L’homme est appelé et originellement destiné à cet état bienheureux do perfection où toutes ses

1. L’expression que Schiller emploie pour l'opposer à naif est tenttmenlalùeh. Nous n'avons point pour ce terme d'équivalent exact en français; c’est plutôt, je crois, de srntiinrnl que tenlimmial; car il a soin de distinguer senlimenlabscà du dérivé plus simple tenlimeiiMt.

VIK 1)K SCllIIJÆK.

forces et aptitudes se pondèrent et s’accordent. Mais, d’une part, la condition humaine en ce monde, les nécessités et les mist?res de la vie réelle ; de l’autre, la culture artilicielle qui développe inéfialement les facultés, altèrent la primitive harmonie, et mettent une difl'érence sans cesse croissante entre l’homme tel qu’il est et l'homme tel qu’il fut et doit être. L’objet do la poésie est de donner îi l’humanité sa plus complète expression. Si, pour cela, la pot'sio n’a qu’à rendre ce qui est, ce qu’elle voit, elle est naïve. Si, au lieu de copier, il faut qu’elle imafîine, (ju’à la réalité elle substitue scs aspirations, elle est idéale, ou, pour parler comme Schiller, do sentiment. Cette harmonie, cette beauté idéale ((u’elle cherche, le monde extérieur, l’humanité réelle ne les lui offrent point ; elle n'en a poiut l'expérience, ellé n’en a que le désir et le sentiment. L’auteur montre en quoi diffèrent ces deux genres de poésie, quel est le caractère propre de chacun d’eux, et, de ce point de vue, ressort, h ses yeux, la diversité de l’antique et du moderne, du classique et du romantique.

Je ne le suivrai pas dans la distribution en genres et en espèces de la poésie de .sentiment, dans l’application qu’il fait de ses idées à (|uelques grands poètes, les rangeant, ou tout entiers, pour leurs sujets comme pour leur mode d'inspiration, dans l’iiue de ces deux grandes classes de poésie, soit naïve, soit do sentiment; ou bien, contraste tantôt heureux, tantôt déplai.sant, dans l’une, pour le sujet,et dans l’autre, pour la manière do le traiter. Ces développements et d’autres qui s’y mêlent ou s’y rattachent, sont pleins, comme tout l’ouvrage, d’idées ingénieuses, de brillants aperçus, et semés de jiensi'cs solides et profondes. Tout ce système de poétique, aussi bien que la théorie générale d’esthétique auquel il appartient, sont-ils propres, dans leur ensemble, h satisfaire un esprit sévère et méthodicpie? Toutes les parties sont-elles bien coordounéest Contribuentelles toutes à la beauté, ensemble, et à la solidité de l’édilice? La pensée est-elle partout aussi nette, aussi précLse qu’elle doit l’être en pareille matièreî Résiste- t-ellc toujours, par excni])le, à l’épreuve de la traduction, et surtout de la traduction dans notre langue, si exigeante, pour lu netteté surtout K. Je n’oserais l’aflirmer, et celte hésitation n’étonnera pas après ce que j’ai dit de la composition de ces opuscules, do la manière dont le plan se fai.sail et .se modifiait à mesure qu’il s’exécutait. Mais un mérite que personne, jo crois, ne leur contestera, en 1(^ lisant et en les comprenant dans l'original, c’est la beauté de la forme, c’est l’éclat répandu sur ce fond sérieux

VIE DK SCHIU.EH.

et abstrait, l’aisance oratoire et poétique avec laquelle sont maniés ces sujets arides. Si le choix des termes était toujours aussi sûr, aussi parfait, d’une part pour la ripueur, de l’autre pour la transparence, que le style est noble et piilores(|ue, si l’auteur ne se contentait çà et là d’éclairer sa pensée de ce demi-jour dont la lanpuo même qu’il écrit semble parfois s’accommoder trop ai.sément, on pourrait, étendant à la plupart de ces traités et à presque toutes leurs parties un éloge qu’ils méritent en beaucoup d’endroits, les reconnaître pour d’admirables exemples do la difliculté vaincue et de cette lutte que le style engage avec la pensée, non pour la surpasser , mais uniquement pour s’égaler à elle et l’associer à son triomphe.

Rattachons aux œuvres philosophiques, avant de reprendre la suite de la vie de .Schiller , quelques morceaux de critique digues d’attention, qu’il a écrits à diverses époques ; d’abord, une a|q)réciation de VEijmonl de Goethe, qui fut insérée en 1788, peu de temps après la publication de la pièce , dans la Gazette universelle de littérature, et où l’idée <(u’il se fait du personnage principal, idée fort éloignée de celle de Goetlie, met bien en relief la différence de leurs deux génies. Huit ans après, au temps de l’intimité des deux [loéles. Schiller se chargea d’arranger cette tragédie pour le théâtre, et il a|)poi ta à ce remaniement un esprit de suite et d’inflexible logique que Goethe, tout en s’y soimiettant en très-grande ])artie, jusipi’à sacrilier le rôle de Marguerite de Parme, ne put s’eiu|)écher d’appeler cruel. l..a récension (comme disent nos voisins) des poésies de Biirger parut dans la même gazette en 1791. ÿuand il la republia onze ans plus tard i>armi ses opuscules en prose, il ajouta h la fin une note pour dire (|ue son avis n’avait pas changé, que le sentiment qui le lui avait inspiré était juste, qu’il saurait seulement l’appuyer aujourd’hui sur de meilleures raisons. Cc|)endant, il faut le dire, dans ce jugement , qui blessa Bùrger plus peut-être que les rudes coups du sort qui le frappèrent en ce temps-là, la sévérité est jxiussée non pas seulement jusqu’à la dureté, mais jusqu’à l’injustice. « Cette injustice , dit Bouterweek , ne consiste pas tant dans le blâme , qui , au moins en ])aiiie, est toujours fondé, que dans la froideur de l’éloge, trop restreint, et dans le contraste que fait cette froideur avec la chaleur du blâme. » Le noble idéal de poésie auquel Schiller s’était élevé lui fai.sait prendre eu profond dégoût le commun, le trivial, les apj)arences même de ces défauts, et l’empêchait de voir les mérites

qui, chez Ilürger, en maint endroit, les rachetaient. Il ne pouvait goûter le poete dont Goeilie, moins exclusif pourtant, a pu dire qu’il était plat comme son public; mais au moins Goethe reconnaissait-il en même temps qu’il avait un talent décidé , bien allemand (éloge mérité, mais lui-même insuffisant), et il avouait que Schiller « avait présenté un peu durement à Bürger son miroir d’un poli idéal , et qu’on pouvait, pour cette raison , prendre le jtarti de l’auteur maltraité. •

Les poésies de Matthisson trouvèrent le critique plus indulgent, et cependant c’est en 1794, postérieurement h l’étude qu'il fit de Kant , où il puisa des principes plus arrêtés et plus sévères, qu’il les apprécia dans la mémo Gaieite lilléraire. Il avait vu, comme nous l’avons dit, Bürger & Weimar, et l’homme avait nui au poète; do même, avant d’écrire son jugement sur Matthisson, il avait fait sa connaissance, en Wurtemberg, dans un voyage dont nous parlerons bientôt, et l’hoinme ù ses yeux fit valoir et le poète et le genre de poésie qu’il cultivait.

Mentionnons enfin la préface qu'il composa en 1792 pour une , traduction des Causes célèbres de Pitaval , et la recommandation , toujours dans la GarcHc lilléraire, en 1795, du Calendrier des Jardins, publié par Cotta. Dans la première, il développe surtout cette idée, qu’il n’est rien de plus instructif dans l’histoire de l’homme que le récit de ses égarements; dans la seconde, il nous donne son avis sur une matière bien difl'érelite et préfère soit à la grande horticulture française, trop régidière, trop alignée à sou gré, soit h la liberté, à la variété excessive des jardins anglais , un certain milieu tempéré entre ces deux extrêmes. Dès 1793, dans .ses Considérations sur divers sujets d'esthétique, il rapprochait du style français des parcs, la manière de nos tragiques ; du style anglais, celle de Shakspeare : entre les deux tliéâtrcs aussi , on le sait , il voulait et cherchait un milieu. Le petit poème intitnlé la Promenade est de la même époque et inspiré par le même goût que le morceau sur le Calendrier des Jardins. Une excursion plus directe encore dans le domaine des arts est la di.ssertation écrite en 1800, à l’occasion d’un concours de dessin dont le sujet était les adieux d’Hector et d’Andromaque, et adressée , sous forme de lettre, à Goethe , on sa qualité d’éditeur des Propylées. On peut, je crois, remarquer, sans être bien exigeant, que l’auteur n’est point là sur son terrain : c’est un sujet où l’exercice, plus encore que l’aptitude spéciale, parait lui manquer.

D est temps de revenir au récit de sa vie. Pendant qu’il était aux eaux de Carlsbad vers la fin de juin 1791, le bruit de sa mort se répandit et parvint aux oreilles d’un admiraienr aussi tendre qu’exalté, du Danois Jens Baf'pesen , qui avait fait sa connai.ssance l’année précédente, en passant h léna. Bapgesen avait reçu celte triste nouvelle au moment où il s’apprêtait fi partir avec sa femme pour une petite excursion qu’il avait projeté de faire à Hellebeck, fi cinq milles etdemi au nord de Copenhague , en compagnie du comte et de la comtesse de Schimmelmann, enthousiastes, comme lui, de Schiller. Un des plaisirs que se promettaient les quatre amis était de chanter au lÿinl de la mer, dans ce site admirable , dit-on , et .sublime, V Hymne à la Joie de leur poète favori. Ils ne renoncèrent pas au voyage, mais changèrent en fête funèbre la ]>artie de plaisir, et en triste élégie l’hymne fi la joie, chant d’union fraternelle, que Baggesen , par l’addition d’une strophe de regret et d’éloge , a]>propria fi la disposition des cœurs. Puis on lut en commun les scènes les plus touchantes de don Carlos , les Dieux île la Grèce , d’autres morceaux où se peignait la noble âme du poète, de ce Uapbacl, disait Baggesen, mort avant d’avoir peint sa Transfiguration. Schiller, revenu d’Erfurt fi léna, était bien faible encore , quand Reinhold , avec qui Baggesen était en correspondance, vint lui lire le récit de cet hommage fi sa mémoire, anticipé grâce fi Dieu 1 II l’entendit avec une douce et reconnaissante émotion, ne s’attendant guère alors au généreux témoignage de sympathie qui devait suivre de près cette ei reur, cette apothéose avant la mort. Baggesen, ravi de joie, en apprenant la résurrection, comme il dit dans une de ses lettres, de l’immortel écrivain , se hâta do faire part de l’heureuse nouvelle au ministre comte do Schimmelmann, et au prince Chrétien-Frédéric de Holstein-Augustenbourg , fi qui il avait fait partager aussi le culte qu’il vouait fi Schiller, les espt'ranccs qu’il fondait sur lui. U leur communiqua en même temps les renseignements qu'il tenait de Reinhold sur la situation précaire du poète, sur la double et inconciliable nécessité où il se trouvait de travailler pour vivre et de se reposer pour rétablir sa sauté. La délibération ne fut pas longue. Le prince et le ministre se réunirent pour offrir fi Schiller un présent de trois mille thalers ' , réparti en une pension annuelle de mille thalers pendant trois années consécutives, sans antre condition que de prendre du repos et * d’éloigner le danger qui

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