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menaçait sa vie. . Ils ne lui cachaient pas qu’ils seraient heureux de le voir venir demeurer aup^^s d’eux à Copeiihapue, et lui promettaient, pour peu que cette perspective lui plût , de lui assurer, après son entière guérison . une honorable posiüon dans le service de 1 État. « Mais, ajoutaient-ils, nous abandonnons cela à votre libre choix. Nous dé.sirons conserver h l’humanité un de ses maîtres, et toute autre considération doit être .subordonnée h ce désir. » I>a lettre des deux Mécènes, datée du 27 novembre 1791 , a bien le cachet du tem|)s : . ils ne connaissent d’autre orgueil que celui d’étre hommes, citoyens do la grande république dont les limites embras- .senl iilus que la vie d’une génération , plus que les bornes de l’univers; » mais du reste i’ofire était faite avec une si discrète délicatesse (|ue Schiller put et dut l’accepter sans hésitation. C’était d’ailleurs , dans ses mains, il le sentait, un argent placé k glorieux intérêt.’ L émotion qu il ressentit h la lecture de ce mes.sage inattendu fut si vive que 1 on conçut de nouvelles alarmes |K)ur sa santé, et .qu’il fut obligé de différer de quehiues jours ses remerciments. Nous n’avons pas la lettre qu’il écrivit aux deux généreux Danois, mais bien celle qu’il adressa à Baggeseu qui avait ajipelé sur lui leur munificence. Il y peint éloquemment les épreuves de sa vie passée, la nécessité où il s’était trouvé de vivre des produits de son esprit avant que son esprit fût mûr et formé par l’étude, le regret amer qu’il sentait, à chacune de ses œuvres, de rester si fort au-dessous de l’idéal qu’il concevait; enfin la triste perspective d’engager, affaibli, malade, plus pauvre d’espérance, une lutte contre le destin, perspective qui s’ouvrait devant lui au moment même où il reçut les lettres venues de Danemark. . Je l’obtiens enfin, continue-t-il, cette liberté de l’esprit si longtemps, si ardemment désirée, le libre choix de mon acüvité.
J aurai du loisir, et jiar là le moyen de retrouver ma santé perdue, ou, sinon, le trouble de l’esprit ne donnera plus du moins de nouveaux aliments à ma maladie. Je porte sur l’avenir un regard serein, et, supposé même que l’événement prouve que ma confiance eu moimême n était qu’une flatteuse illusion par laquelle mon orgueil humilié se vengeait du destin, au moins ne sera-ce pas la constance qui me fera défaut, pour justifier les espérances que deux citoyens éminents de notre siècle ont fondées sur moi. Comme mon lot eu ce monde ne me permet pas d’exercer à leur manière une bienfaisante influence, je veux essayer de bien faire de la seule façon qui me soit possible, et puisse en moi le germe qu’ils ont semé se développer
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en une belle (loraison |)our l'humanité ! » Il parle ensuite de l'invitation qu’on lui a faite d'aller vivre à Copeuliapue et exprime un vif repret de ne pouvoir l'accepter, |)Our sa santé d'abord, puis îi cause de ses relations avec le duc do !saxe-\\'eiuiar, « de la volonté de qui il ne dé|>end pas, dit-il, que j’aie plus de loisir. » Voilà doue notre poêle, pour la première fois de sa vie, préservé des soucis du lendemain, et as.suré, pour un temps, du ]>ain de chaque jour, en état d’acquitter enlin ses vieilles dettes désespi“rées, heureux surtout de n’étre plus à la tâche, h la chaîne, de pouvoir attendre l’inspiration.
I.«s deux nobles Danois, particulièrement le comte de Schimmelmanu, avaient recommandé le secret et ne voulaient pas être nommés. Mais Schiller pouvait-il taire leur bienfait à ses [>arenl.s, à Ko-rner, à Charle.s-Auguste? Kœruer, dans sa joie, ne fut pas discret, et, de proche en proche, l’histoire parvint à un journal de Francfort, (pii naturellement n’eut rien de plus pressé que do la raconter tout au long. Schiller eu témoigna un très-vif déplaisir : ce qui le fâcha surtout, c’est iju’il put craindre que le duc de Weimar, qui du reste prit une grande part à son bonheur, n’eût su la nouvelle |iar la gazette et le bruit public avant de recevoir la lettre oii lui-même la lui apprenait conf'ulenliellement. Mais ce chagrin ne dura pas longtemps. « Rien ne lui manquait, écrit-il à Kmrner au mois de février, pour être le plus heureiu des honunes : rien, hélas! (jue sa .santé d’autrefois. »
Un des fniits les plus doux de son indépendance, ce fut de (louvoir se livrer à son gré aux études de philosophie dont nous avons, il n’y a qu’un moment, embras.sé l’ensemble. Avant d’en donner les ri'sultats au public, il lit de jilusieurs des ouvrages qu’il insiu-a, coimne nous l’avons dit, dans des revues, l’objet do levons privi-es, devant un auditoire choisi (privatissime, disent nus voisins). L’exjiosé de tout son système, il le dédia, en témoignage de reconnaissance, au prince d’.\uguslcnbourg : ce fut h lui, et non k Kœrner, comme c’était d’abord son intention, ([u’il adressa \eslMlres sur l'Éducaüon esthétique de ihomnie. Il consacra anssi une jwirtie de ses premiers loisirs, comme ou peut le voir j>ar les dates que nous avons iudi({uées plus haut, à terminer son Histoire de- la guerre de trente ans.
Au travail, aux joies de l’esprit (il publia encore, en 1792, la première partie de ses oi>uscules en prose), son aisance lui permit de joindre les distractions salutaiies, les satisfactions du cu'ur. Au
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commencement de juin, il lit, avec un ami de Baggesen qui étudiait à léna, le voyage de Dresde, pour rendre visite à son ami Kœrner : malheureusement son plaisir fut troublé par des accès de son mal. A son retour h léna, il eut le bonheur de recevoir dans sa maison sa mère chérie, dont il virait séparé depuis si longtemps, que sa fuite de Stuttgart avait tant affligée, et à qui, depuis ces cruels adieux, il avait fait verser, malheureux dans sa gloire, tant de larmes de douleur et do joie. Elle venait de guérir, ainsi que son fils, d’une grave maladie; elle lui amenait sa dernière fille, Nanetle, la plus jeune sœur du poêle, naive enfant de q\iinie ans, pleine de talent, dit-on, et qui n’avait [ms de plus grand plaisir que de débiter des tirades des poèmes de son frère. Elle était de celles que Dieu ne fait que montrer à la terre : elle mourut peu de temps après, avant d’avoir accompli sa dix-neuvième année.
A cette éjHique de la vie de Schiller, les événements abondent. Quelques semaines avant la visite de sa mère, l’Assemblée législative de France lui décerna un honneur dont il eût été, je crois, plus fierdeux ou trois ans plus tôt. Sur la proposition de Guadet, parlant au nom do la commission extraordinaire, elle adopta, le 26 août 1 792, un décret qui conférait le litre de citoyen français h dix-sept étrangers, de célébrité fort diverse, et au nombre de.squels se trouvaient, avec \\’ilberforce , 'Washington, Kosciusko, etc., les .MIemands Campe, Klopslock, et l’orateur du genre humain, Anacharsis Cloots. Un membre, dont le nom est demeuré inconnu, mais qui sans doute se souvenait d’avoir lu, quelques mois auparavant, dans le Moniteur, que « la tragédie de Fies/jite, ouvrage du génie, était la conjuration du républicanisme contre la monarchie, la lutte des principes mise en action, le plus beau triomphe du républicanisme en théorie et dans le fait', » demanda que le nom du sieur Schiller, publiciste allemand, fût ajouté à cette liste < des amis de la liberté et de la fraternité universelle. » L’As.semblée y consentit sans hésiter, sachant, je sujipose, ce qu’elle faisait, un peu mieux du moins que le scribe qui, dans le procès-verbal de la séance, métamorphosa Schiller en Ciller. Le Moniteur, ne trouvant .sans doute pas au mot une physionomie assez étrangère, allongea Ciller en Gilleers; le Bulletin des lois, moins lettré, imprima tout bonnement Cille, et
1. Honiteurdn I" février 1Î9Î. Par une bizarre faute d’impression, le journal officiel a partout Tiesco pour Fitteo.
c’est, A vanité de la gloire! à M. Cille, publiciste allemand, en Allemagne, que le ministre de l’intérieur, Boland, adressa, le 10 octobre suivant, l’an i" de la République française, un imprimé, revêtu du sceau de l’Etat, de la loi du 26 août, signée» Clavière et contre-signée Danton'. Ce diplôme, accompagne, à tout hasard, d’une lettre trè.s-flalteuse pour le mystérieux personnage, erabarra.ssa fort, on se l’explique, les Œdipe des postes allemandes; cependant, au bout de cinq ans, il arriva, grâce à Campe, à sa destination*. C’était un peu tard : depuis le jour où la loi avait été portée jusqu’à celui où le brevet fut remis aux mains de Schiller, son opinion sur la révolution française avait bien changé. Vers le milieu de 1792, son enthousiasme était déjà plus qu’attiédi; déjà cet hommage, au moment où on le lui rendait, ne s’adressait plus à ce qu’il était, mais à son passé, à l’auteur des Brigands et de Fiesgue. Alors toutefois il eût pu être lier encore, il l’eût été sans doute, de • ces sentiments que lui témoignait un grand peuple, comme disait la lettre d’envoi de Roland, dans l’enthousiasme des premiers jours de sa liberté. • Mais, depuis, les belles espérances s’étaient éteintes dans le sang ; le diplôme lui-même rappelait d’affreux souvenirs : celui qui avait proposé le décret, tous ceux dont il portait les signatures ou étaient montés sur l’échafaud ou s’étaient donné la mort pour n’y pas monter.
Schiller avait été surtout indigné de la condamnation et du supplice de Louis XVI : il avait été sur le point de descendre lui-même dans l’arène, de joindre sa voix à celle des avocats du roi; déjà il
1. J’ai vérifié dans les recueils que je cite ces diverses transformations si bizarres. Le procès-verbal de la séance du 26 août a Ciller ,'voy. t. XIII des Procés-ierbaui, p. 3S8); le manuscrit, déposé aux Archives de l’Empire, est conforme au texte imprimé. Je trouve en outre dans le procès- verlial cette mention curieuse ; « Un citoyen admis à la barre demande la même faveur (le droit de cité) pour deux autres hommes illustres de l’Allemagne (iU ne sont pas nommés). Cette demande est renvoyée au comité de l’instruction publique. » — Le Monileur du 28 août, dans son bulletin de l’Assemblée nationale, écrit Gilleert, et la CoUeclion génirtUe des lois (t. X, in-4, p. 6Sâ, n" 2372), ainsi que 1 imprimé envoyé à Schiiler et la lettre de Roland, substituent i ces deux orthographes la forme, par trop française pour le coup, de Cille. La minute manuscrite de la loi, conservée aux Archives, porte encore Ciller, ainsi que me l'a affirmé, après vérification, mon savant cl obligeant confrère, .M. le comte deLahorde, directeur général des Archives do l’Empire; c’est donc à l'imprimerie du Bulletin des lois que la dernière mutilation, d’où est résulté te nom de Cille, a été faite.
2. On le conserve dans la Bibliothèque publique de Weimar, où je l’ai vu il y a quelques années.
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demniulait k Ku'rnerde lui trouver un Iiabile traducteur pour mettre en frani;ais uu mémoire qu’il voulait adresser k la Convention, au nom de tout le peuple allemand. « Je crois, dit-il, qu’en de telles occasions oa ne peut demeurer indolent et inactif. » I.æs événements marchaient si vite en France que .son mémoire n’eût pu être qu’une éloquente et tai-dive prote.station. Je re^rrette cependant qu’il ne l’ait pas écrit ; il était diqne de plaider une telle cause.
Dès 1793, voyant dans (juelle voie la lfé()ul)li<[ue française s’enpapeait, il en prédit la lin prochaine. Voici, au rapport de sa bollesu'ur.Mine deWokopen', le jupement prophétique qu’il e.vprima uu jour, en s’entretenant, pendant son séjour k Stuttpart, dont nous allons [wrlcr, avec son ancien cjimarade, le docteur de Hoven : « Les vrais jtrincij)es qu’il faut donner ])our fondement k une constitution ci\ile rt'ellement heureuse, ne sont pas encore si connnuns panni les hommes. Us ne sont encore nulle part qu’ici, dit-il en montrant un livre de Kant, la Criliquf de la liaison pratique, qui était pnkisément sur la tahlo. Puis , il faudrait, et c’est la chose principale, qtie le peuple fût mûr pour une telle constitution : or il s’en faut (le l^aucoup , il s’en faut de tout, qu’il le soit La République finira au.ssi rapidement qu’elle est née; la constitution républicaine aboutira k un état d’anarchie, et tôt ou tard un homme de grande iulellipence , un homme énergique paraîtra , n’importe d’oû il vienne, qui se fera le maître, non-seidemeut de la France, mais |ieut-étre aussi d’une grande partie de rKurope. » Il ne désesptu a ]ias pour cela de l'humanité, il ne prit jioint eu haine la liberté; mais, se dérobant au présent, k la triste réalité, contre laquelle, .surtout avec son caractère, son genre d’e.sprit, sa santé, il ne (miuvail rien, il se réfugia jilus que jamais, ouvrier de l'avenir, dans les régions dè la pens<-e, où le beau réside, où se prt'pare le progrès.
Au printemps de 1793, .sa santé, toujours aus.si incertaine, après lui avoir interdit l’enseignement public, le força de renoncer aussi nu cours jirivé qu’il faisait chez lui. Il alla s’établir hors de la tille, comptant, pour se rétablir, .sur rhoureuse influence de l'air des champs. « C’est aujourd’hui, écrit-il h Kmrner le 7 avril, que j’ai eulin déménagé pour aller demeurer dans mon jardin, et je ne suis pas peu réjoui de voir la campagne et le ciel. Pendant tout cet hiver.
I. J'aurais dû citer plutôt rAulohiogiapliie (p. i;t3) du D'de Hoven lui-même, publiée en IH'iO, avec un apiiendice coiitenam ilix-huit lettres de Schiller.