VIE DE SCH1U.EK
.Sa flarieSluart achevi'e, Schiller se mit à étudier le sujet de Jeanne d'Arc. Dès le commencement de juillet 1800, nous le voyons h l’ouvrage et tout occupé des beautés de son nouveau cadre dramatique.
< La matière est digne, écrit-il à Ka'rner, de. la jmre tragédie, et si je réussis, parla manière de la traiter, h la faire valoir autant que j'ai fait Marie Slimrl, je puis compter sur un beau succès. 11 y a un personnage principal, anprès du(]uel , quant h l'intérêt , tous les autres, dont le nombre n’est pas ]>etit, ne comptent pour ainsi dire pas. • Ce (pii l’embarrassa d’abord, ce fut de choisir dans ses matériaux, de fixer quelques grands moments, de distribuer sa pièce, comme il dit, jiar grandes niasses. Cependant il se promettait bien (|ue le plan serait arrêté h la fin de juillet. Mais la lutte fut plus longue; de nouvelles difficultés, dont on .se rend aisément compte en lisant la pièce, naissaient h chaque pas. Il espère que la solitude l’inspirera, il quitte sa famille, loue une demeure à Obenveimar; mais là, l’excessive chaleur le fatigue et l’énerve, puis une indisposition de sa femme le rappelle dans la ville. Ces obstacles, ces ennuis l'irritent, mais doul>leut sou ardeur. Il avance à pas lents, mais ne s’arrête jMis, ne se permet aucune distraction. Le 1 1 février 1801 , les trois preiniersactes sont achevés, et il les peut lire h Goethe. Au mois de mars il essaye de nouveau de la solitude, et, laissant femme et enfants h Weimar, il s’enfuit dans sa villa, voisine d’Iéna. c Là sa tâche, écrit-il, lui tend l’esprit tout autant, et les diflioidtés restent les mêmes. > Il finit son ([uatrième acte, et, à la fin du mois, le taon le pique de nouveau , le pousse ailleurs, xj>Ut u; aZ oIïto-,;, et il revient écrire le cinquième là d’où il est parti, auprès des siens. C’était à tort qu’il s’en prenait au temps, au lieu, au mouvement du ménage, au bruit des enfants : cette inquiétude qui le chassait de ]ilace en place, c’était l’aiguillon de la muse, les fantaisies de la fièvre poétique, auxquelles sa modeste aisance lui permettait maintenant de céder ; il fallait bien y résister autrefois quand la pauvreté l'enchainait au logis. Le 16 avril enfin le drame s’achève. Il l’envoie à Goethe, qui le 20 lui écrit : « Je vous rends la pièce avec mes remerciments. Elle est si belle et si bonne que je n’y puis rien comparer. » 11 l’envoie aussi à Charles-.\uguste, qui, bien que le sujet et le genre ne fussent guère h son goût, se montre également trèssatisfait, mais ajoute qu’il ne pense pas qu’on la puisse jouer. « A cet égard, dit Schiller à Goethe, il pourrait bien avoir raison. Après en avoir longieiu|>s délibéré avec moi-même, je me suis décidé à ne
pas la mettre au théâtre, qiioicpie j'y perde certains avaiitapes. D'abord, le libraire Uiiger, à qui je l’ai vendue,' compte la donner, comme une ]>arfaite nouveauté, à la foire d'automne ; il m'a bien |)ayéet je ne puis pas, en cela, le contrarier. D’un autre côté, je suis elTiayé de la terrible épreuve de mettre la pièce à l’étude, do dre.sser les acteurs, de la perte de temps qu’entrainent les répétitions, sans compter que j’y perdrais aussi la bonne disposition où je suis. Je couve en ce moment deu.x nouveau.’i sujets dramatiques, et quand je les aurai tou.s deu.x bien médités et éprouvés, je passerai h un nouveau travail. » Xou.s avons dit ([u’il secondait Goethe dans la direction du théâtre. 11 .se montrait généralement plein de bienveillance envers les acteurs ; mais en ce moment, comme nous le voyons, sa patience était h bout ; il venait de les trouver, je ne sais h quel pro- |ws, indociles, exigeants : plutôt renoncer à un triomphe que d’avoir à manier ces capricieux interprètes. • Je ne veux plus avoir affaire, dit-il dans la même lettre, à la race des comédiens ; car on ne vient à bout de rien avec eux par la raison et la complaisance ; il n’y a qu’une manière de s’en faire entendre, le breî impératif, que je n’ai pas le droit d'employer. > C’était le privilège de Goethe. Mais ce dernier n’approuva pas la résolution de son ami, et le décida à prêter l’oreille aux profiositions qui lui venaient de toutes parts. Pendant qu’on imjirimait la pièce en forme d’albura-calcndrier pour l’an 1802 (nons avous la lettre où Schiller recommande il Unger de prendre un beau caractère, un format élégant', on la mit eu mémo temps h l’étude, et elle fut jouée d’abord h Leipzig, en 1801 ; îi Berlin, au premier jour de l’an 1802; puis la même année à Weimar. .\ Berlin, Iffland.qui dirigeait toujours le théâtre, n’épargna rien pourla mise en scène ; au quatrième acte surtout , il avait déployé une pompe vraiment royale : plus de huit cents personnes y figuraient, raconte un témoin oculaire, et la musique, la beauté des costumes et des décorations excitaient à chaque fois l’enthousiasme de toute la salle. C’était, au jugement du poète, passer les bornes. 11 ne prenait pa.s pour lui ces applaudi.sseraents. « Tout cet éclat, disait-il, distrait le spectateur, le détourne de mon jvoëine et l’y rend insensible. » Depuis longtemps nous ne trouvons dans la vie de Schiller d’autres événements que ses œuvres. léua, Weimar étaient ses Colonnes d'Hercule. Ce n’était pas qu’il ne fût très-curieux, mais il semble que son imagination, aidée des livres, des récits des voyageurs, qui étaient une de ses lectures favorites, suffisait à satisfaire le besoin
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qu'il éprouvait de voir et de connaître, sous ses aspects divers, le inonde extérieur, d’admirer les grands spectacles de la nature. Qui ]>eut lire son Guillaume Tell et croire qu’il n’a jamais visité la Suisse? Quels yeux, quelle mémoire de voyageur en ont rapporté une impression plus exacte, plus vraie, que celle qu’il nous en donne ? A la vue de la chute du Rhin h Schafiliouse, Goethe est frappé, et le lui écrit, de la lidéle peinture que lui offrent du tableau qu'il a sous les yeux les belles strophes imitatives de la ballade du Plom/eur. Cependant, tout habile qu’il était à voir de loin et sans y être, il fonna cette aimée (1801), après le pénible labeur de sa Jeanne (T Arc, le projet de ce qu’on nommait alors un long voyage. Il voulait aller dans le Mecklembourg, aux bords de la Baltii|ue, et prendre les bains de mer à Dobberan. J’ignore ce qui vint h la traverse, mais ce beau dessein ne s’exécuta pas. Pour se dédommager, il alla, avec sa famille, dans les premiers jours du mois d’août, faire une visite h Ka-ruer. Après quelques semaines passées à Loschwitz, dans cette jolie maison des vignes où il avait achevé son don Carlos, il vint demeurer une quinzaine à Dresde, oit il partagea agréablement son temps entre les visites aux musées et aux ateliers des ar-tistes, les entretiens de l’amitié, et les projets poétiques. Un de ceux qui l’occujtaient alors était im drame dont Bernard de Saxe-Weimar / devait être le héros. 11 s’était déjà fait un plan, qu’il exposa pendant " son séjour à Dresde, à un peintre chaigé par Charles-Auguste d’orner une des salles du château de Weimar de deux tableaux tirés de la vie de cet illustre guerrier. Mais ce plan ne le contentait pas ; il faisait trop violence à l'histoire. « J’attendrai , disait-il, une inspiration meilleure. > Elle ne vint pas, ou du moins il n’eut pas le temj>s de traiter ce sujet, non plus que bien d’autres qui l’avaient tenté. Le 18 septembre, il quitta Dresde. Le 17, il a.ssista, à Leipzig, à une représentation de Jeanne (TArc, qui fut pour lui ün brillant triomphe. A la chnte du rideau, après le premier et le second acte, un cri unanime de : < Vive Frédéric Schiller I > éclata dans toute la salle, et, à sa sortie du théâtre, la foule qui l’attendait, se rangeant sur deux haies pour lui ouvrir un passage, lui prodigua les marques les plus touchantes d’admiration et de reàpect. Le 20 septembre, il rentra à Weimar, où ime autre joie l’attendait, celle de voir représenter par une actrice d’un grand talent, Mme Unzelmann, de Berlin, le personnage de Marie Stuart.
Do 1792 à 1802, Schiller fit paraître en quatre volumes, à Leipzig,
chez Crusius , le» opu.scules en prose qu’il avait publit's dans divers recueils, («rticulièremeut dans les Heures et la Tlialie, n’y ajoutant que deux morceaux inédits, intitulés, l’un du Sublime, et l’autre Pensées sur Ciisnge du commun et du bas dans l'art. Pour {grandir le cercle des lecteurs de ses ouvraf;es philosophiques, il y supprima les passages trop arides et trop rigoureusement scolastiques, les vestiges de ce temps d'abstraite gymnastique qu'il devait s’étonner, depuis son retour à la libre poésie, d’avoir traversé si patiemment.
Il avait promis, pour la Saint-Michel de 1799, im recueil de ses poésies détachées. Une édition passablement complète qui, sans sou aveu, commença h paraître, en 1800, à léua et à Weimar, et qui, malgré ses apparences peu attrayantes et l’incorrection du texte, eut un grand débit, le foiça de s’occuper sans plus de retard de cette publication. Le premier volume fut mis en vente à Leipzig en 1800, le second en 1803. Déjà, plus haut, nous avons vu Schiller travatllerà cette collection, choisir, corriger, élaguer, sans parvenir assurément à se contenter lui-méme. Quelle besogne ingrate, pour ne pas dire impossible, de remanier les productions désordonnées, exubérantes, de sa jeuiie.s.se, avec son goût si j)ur, si sévère d’à présent, sans leur ôter leur caractère propre ! Il eût poussé bien plus loin la rigueur, si la mémoiré même des lecteurs n’y eût mis un frein, et si, pouvonsnous ajouter, ces premiers bégayements do sa muse, plus goûtés d’une partie du public que de lui-méme, n’eussent montré aux vrais et bons juges la distance parcourue, la grandeur du progrès, et rehaussé sa gloire présente aux dépens do sou ])assé. Cependant il ne voulut pas dans ce recueil suivre l’ordre chrouologique. Les pièces qui lui paraissaient maintenant les plus faibles, les ]>lus éloignées de son idéal présent, il les plaça timidement au milieu de son second volume, les faisant précéder et suivre, pour se rendre favorables la première et la dernière impression du lecteur, de ses chefs-d’œuvre les plus récents.
Schiller était toujours , comme ou le voit, infatigable au travail , et son ardeur semblait s’accroître à mesure que la santé du corps s’affaiblissait. Cependant il trouvait à Weimar et s’y pennetlait plus de distractions qu’àléna, si l’on peut appeler distractions pour le poète la fréquentation d’une société choisie , les entretiens sur les choses de l’intelligence qui nourrissent l'esprit plus encore qu’ils no le reposent. Un cercle d’admirateurs et d’amis s’était formé autour
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dos (leux frrands écrivains. Toutes les semaines on se réunissait chcï (ioellie, on sonpait ensemble, et l’on passait la soirée dans d'aimables et spiritnelles canseries. Natnrellement les Muses étaient souvent de la fête , et le souvenir de ces réunions est consacré par de charmantes poésies, par des cbants vraiment lyriques, mis en mu.siquc par Krerner et Zelicr, et bien dignes de survivre h la circonstance qui les produisait. Telles sont par exemple les .strophes louchanteti et patriotiques (|ue Schiller adre.s.'a , le 22 février 1802 , au fils aîné de Cbarles-.-Vuguste, au prince héréditaire de Weimar, au moment' oit il allait partir pour Paris; telles encore les belles odes intitulées ; la Fnrevr du moment, les Quatre âges du monde , aitr .-Imii , sans parler des deux petites chansons !i boire le punch , auxquelles la traduction ne lient guère conserver leur agrément. Depuis que Schiller s'était donné tout entier au drame , il ne lui dérobait |ilus que de rares instants pour la poésie lyrique. On ne peut, tout en admirant ses pièces de théâtre, s’empêcher de le regretter, quand on voit à quelle [lerfeclion il s’est élevé dans ses deniiers petits poèmes, dans ceux qui appartiennent au xix' siècle, quand on lit et admire, dans des tons et des genres divers, le Commencement du noucèau siicle, plainte d’une âme généreuse qui , découragée h la vue du spectacle de ce monde, s’écrie tristement : • l.a liberté n’existe que dansl’empire des rêves, et le beau ne fleurit que dans le chant; » la PuctUettOrUans, où le poète oppose lë sincère enthousiasme de son drame au cynisme révoltant d’une trop fameuse profanation ; les ballades , très-dilîérentes les unes des autres d’inspiration et de couleur, intitulées: Héro et Léandrt, Cassandre, la Fêle delà victoire, le Comte de Habsbourg, celte dernière, aussi simple et naïve, aussi chrétienne, que les trois premières sont brillantes et anti(|ues, antiques par le sujet et la forme, il est vrai, plutôt que par la nature même de la pensée; le Désir, le Pèlerin, le Jeune homme au bord du ruisseau, composé pour l’une des comédies empruntées h Picard; le Chasseur des Alpes, écrit en 1804 et se rattachant, ainsi que le Comte de Habsbourg, que nous venons de nommer , et le Chant de la montagne , qui est probablement de la même année, aux études dont le drame de Guillaume Tell avait été l’occasion pour le poète.
Mais je devance encore une fois le temps. Reprenons l’ordre des faits: il nous en reste peu h raconter. Au printemps de 1802, peu s’en fallut que la discorde ne vint troubler la paisible société do Weimar. Le littérateur Kotzebue, l’auteur de la Petite ville aile-
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mande, élail dejmis peu de lemps revenu de la Livonie k Weimar, sa ville natale. Il témoigna le désir de faire partie du cercle dont nous venons de parler, et en sut juettre plusieurs membres dans ses intérêts. Mais Goethe, qui le goûtait fort peu, trouva moyen de l'écarter en faisant ajouter au règlement un nouvel article qui exigeait, pour toute admission, ruuauimité des .sulfrages. Kolzebue, dont la vanité, fort irritable, avait déjà contre Goethe d'autres griefs, essaya de se venger et de jeter la division dans cette réunion dont on l'excluait. Il imagina pour cela d'orgaui.scr une fête qui fût à la fois un solennel hommage rendu k Schiller et un affront fait k Goethe, qui exaltât l'un aux dépens do l'autre , qu’elle blesserait en le passant sous silence. Les admirateurs de !>chiller, qu’ils fussent ou non jaloux de Goethe, s’empressèrent d’adopter le projet. On lixa le jour, le lieu; on arrêta le 'programme du triomphe; on se distribua les rôles. La fête devait avoir lieu le 5 mars, dans la grande salle du nouvel hôtel de ville, commencer par la représentation de quelques scènes favorites des drames du triüm))hateur, déclamées par des personnes de la haute société de Weimar, et se terminer par la récitation des plus beaux morceaux de la Cloche. A un moment donné, Kotzebiie, dans le costume du maître fondeur, briserait k coups de marteau une grande cloche de carton, qui, volant en éclats, découvrirait le buste du poète , et au même instant le poète en personne serait couronné , aux applaudissements de toute l’assistance, des mains de la lieauté. Schiller n'était pas moins embarrassé que flatté de l’ovation qui s’apprêtait , et dont l’intention et les conséquences ne lui échappaient pas. « Je serai malade ce jour-lk, » avaitil dit k Goethe, qui n’avait rieu répondu. Tout était prêt, mais l’homme propose et Dieu dispose : il suffit k l’auteur de Faust de froncer le soureil pour conjurer l’orage qui menaçait sa gloire. Il n’y avait k Weimar qu’uii seul buste de Schiller, un buste de plâtre, placé dans la bibliothèque publique : les conservateurs refusèrent de le prêter, il était trop fragile. « Nous aurons le modèle en personne, se dit-on, nous nous pas.serons de l'image. » La veille du jour fi.xé, on alla demander au bourgmestre les clefs de la salle de l'hôtel de ville; nouveau refus: elle était fraiebement décoix'e, on ne pouvait permettre d’y dresser un théâtre, l’inaugurer par une fête tumultueuse. On pria, on insista longtemps, ce fut peine perdue: on comprit ce que signifiaient ces refus, et la solennité n’eut pas lieu. Peu de temps après, l’inflexible magistrat fut récompensé, par le titre de
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conseiller, d’avoir si vaillamment préservé sa belle salle de tout dépôt. Schiller, plus soulagé sans doute que contrarié par ces obstacles, se contenta de dire en badinant : < Le 5 mars s'est passé pour moi plus heureusement que jadis le 1 5 pour César. > Les relations des deux amis continuèrent sur le même pied qu’avant et comme s’il n'était rien arrivé. Seulement, à la suite de ce mécompte, Schiller parut être devenu encore plus cher à ses concitoyens et Goethe peutêtre un jieu moins.
Quelques mois ]>lus tard. Schiller, à la demande de Charles- Auguste, h qui l’on peut siqqioser, non sans vraisemblance, après ce qui vient d’être raconté , une intention de dédommagement , fut anobli jiar l’empereur François II , depuis François I*' d’Autriche. Le diplôme est du 7 septembre 1802. Il porte que Schiller ap|>artiendra désormais , lui et ses descendants, à la noblesse du saint empire romain , et cela en considération du haut rang qu’il tient dans les lettres, « de l’accueil unanimement favorable que ses ouvrages historiques et littéraires ont reçu dans le monde savant , et du nouvel élan ^ue ses reiuanpiables poésies surtout ont donné au génie de la langue allemande, a On ]>eut bien dire, en relisant les Brigands, qu’il n’avait pas pris d’abord pour arriver h ce genre d’illustration , le chemin le plus droit et le plus court. Mais cela ne l’empêcha pas de faire mieux que de se résigner de bonne grâce ; il s’associa galamment à la joie de sa noble moitié, Charlotte de Lengefeld, dont on avait eu soin de mentionner la nais.sance dans le dijdùme. Dans le monde où il vivait maintenant, cet honneur écartait plus d’une petite difficulté , plus d’une misère , auxquelles , même par le droit du génie , la roture alors (comme peut-être bien aujourd’hui encore en maint endroit) ne pouvait écliap|ier. < Vous aurez ri sans doute , écrit-il à G. de Huinboldt, en apprenant notre anoblissement. C’est une idée qui est venue à notre duc, et, puisqu’elle lui est venue, je puis bien, pour l’amour de Lolo (de Charlotte) et des enfants, y acquiescer do bon cœur. > Dans une lettre ù Kœmer, il s’applaudit de même de cette distinction, pour sa femme et ses enfants. « Pour moi-même, ajoute-t-il, je n’y gagne sans doute pas grand’chose. Dans une petite ville , cependant, comme Weimar, c'est toujours un avantage de n’étre exclu de rien. >
La mère de Schiller vivait encore, mais elle ne jouit pas longtemps de la satisfaction d’avoir donné naissance ù une noble lignée. Elle mourut, le 29 avril 1803, après une. longue et cruelle maladie, à
Cleverüulzbacli , dans la maison du pasteur Frankh , son gendre. Sa tille Louise, Mme Frankh, l'avait fait transporter chez elle de Stuttgart , et l’avait entourée jusqu’au dernier moment des soins les plus pieux. Scliiller s’était offert sur-le-champ k payer toutes les dépenses, et montra, pour tout ce qui la touchait, la plus tendre sollicitude. « Dieu te bénira, dit-elle dans la dernière lettre qu’elle lui écrivit. Il n’y a pas au monde un autre fils comme toi. > Elle parlait de lui avec la plus vive émotion et une profonde reconnaissance. Deux jours avant de mourir, elle se fit apporter un médaillon qui le représentait et qu’il lui avait donné, et le pressa sur son cœur. Son corps repose dans le cimetière du petit village solitaire, k l’ombre d’un prunier, sous une croix de pierre où sont gravés ces deux mots : « La mère de Schiller. »
Le jour même où elle rendait son âme k Dieu, Schiller s’établit, sans se douter de cette triste coïncidence , dans une maison qu’il venait d’acheter k Weimar, d’un Anglais de sa connaissance, nommé Mellish, qui a traduit Marie Sluart. Il se défit, vers le même temps, de sa campagne , désormais inutile, d’Iéna. Sa nouvelle demeure, qui fut la dernière, celle qu’il occupa, comme dit Bossuet, jusqu’au grand délogement, était située sur une avenue, nommée l’Esplanade, plantée de deux lignes d’arbres. Elle est aujourd'hui la propriété de la ville, qui la considère, toute petite et modeste qu’elle est, comme un de ses monuments les plus précieux. Qu’on me permette ici un souvenir personnel , qui m’est cher en lui-même, pour l’amour du grand poète qui en est l’objet , et que me rend plus cher encore et plus touchant la pensée de celui qui le partage avec moi. J’ai visité la maison de Schiller il y a quelques années, dans la société d’un jeune prince* qui est , par son auguste et regrettable mère, l’arrière-petitfils de Charles-Auguste, et dont l’âme dès lors s’ouvrait avec ardeur h tous les sentiments généreux , et recueillait avidement tous les souvenirs de gloire. Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, aujourd’hui duc régnant , avait voulu le guider lui-méme dans ce pèlerinage. On ne peut se défendre d’une pieuse émotion en pénétrant dans le cabinet de travail de Schiller, qui est k l’étage supérieur de la maison , en voyant en esprit le poète devant cette table où il écrivit son chef-d’œuvre, son Guillaume Tell, et sur laquelle
I. s. A. R. Mgr le comte de Paris. Mme la duchesse d'Orléans était petitefille de Charles-Auguste par sa mère, la princesse Caroline de Saxe-Weimar, grande-ductiesse héréditaire de Mecklembourg-Schwérin.
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est placé un eucrier qui avait , uous disait-uu , ap|>aiienu k Goethe. Dans ce lieu, où la |K>ésie prodiguait ses trésors, tout est d'une simjilicité que plus d'un , dans la plus médiocre bourgeoisie, nommerait pauvreté aujourd'hui. Mieux vaut ce contraste que l'autre, bien plus fréquent , hélas I de la misère d'esprit et de ctrur au milieu de l'opulence. Un voit , dans la même chambre , un lit de bois blanc, celui où le poète est mort , et auprès est suspendu sou ]>orlrait avec une boucle de ses cheveux, d'un blond rougeâtre. A céité du cabinet est le salon , dont le jiarquet est maintenant couvert d'mi lapis, ouvrage et hommage |>osthume des dames de Weimar. De distance en distance .sont placés des escabeaux offerts, depuis la mort de Schiller, par les principales villes du grand - duché et ornés de leurs armes, brodées en tapisserie.
Un mois environ avant son entrée dans sa nouvelle demeure, Schiller avait assisté, au théâtre de Weimar, à la première représen-
dérangement dans la composition de ce drame, il l'avait lu une première fois dans un cercle intime, le dernier jour de l'an 1802, et h celle occasion il avait promis à sou auditoire de célébrer chaque anuée le soir do saint Sylvestre (l'engagement, hélas! était plus court qu'il ne pensait) par une nouvelle tragédie. Ayant ensuite consacré plusieurs semaines à mettre la dernière main à son œuvre, il en fit ime seconde lecture en présence du duc de Saxe-Meiiiingen, le k février 1803, jour anniversaire de la naissance de ce prince, • à qui il devait, dit-il dans une lettre à Goethe, quelques égards • : c'était de lui, comme nous l'avons rapporté, qu'il avait reçu son titre de conseiller aulique. La société réunie pour cette lecture était trèsmélée. Princes, acteurs, dames, maîtres d'école (c'est ainsi qu'il la décrit lui-méme) furent émus et charmés, et le {>oèle espéra que l'eflèt ne serait pas moins grand à la scène. L’événement justifia sa confiance. On joua la Fiancée pour la première fois le 19 mars, puis on la reprit très-peu de jours après. « L'impression fut très-forte, écrit-il à Kœmer, et la pièce a tellement frappé la partie la plus jeune du public, qu'on m'a porté un vivat, après la représentation, à la sortie du théâtre, ce qu'on ne s'était jamais permis ici.... Pour ce qui me concerne, je puis bien dire qu'en voyant jouer la Fiancée de Messine, j'ai eu pour la ])remière fois l’impression d’une vraie tragédie. Le chœur unissait admirablement le tout, et un suprême et lenible sérieux régnait dans toute l’action. Goethe a éprouvé le
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même effet ; il pense que le succès de ce drame a inaupurè jibur le (' théâtre une tendance plus élevée. » Goethe avait chargé Mme Wolf du rôle d’Isabelle, et en cette occasion cette actrice, depuis célèbre, dont nous avons déjà parlé au sujet de Wallenstein, révéla, dit-on, pour la première fois, avec éclat son talent pour la tragédie. En même temps qu’on jouait la pièce à Weimar, on l’étudiait à Berlin , h Hambourg, h Leipzig. A Berlin, elle fut représentée le 14 et le 16 juin. « L’effet général, écrit Ifiland à l’auteur, a été le plus grand, le plus profond , le plus imposant qu’on puisse désirer. Les chœurs ont été déclamés magistralement et sont descendus comme une tempête sur la contrée. Que Dieu vous bénisse et qu’il vous conserve avec votre juvénile richesse, toujours florissante! » C’était surtout l’effet des chœurs qui, dans ce drame, préoccupait le poète. Avant la représentation, il n’était ]ias sans crainte au sujet de cette innovation. Dans une lettre où il autorise Kœrner îi promettre la pièce à un directeur de théâtre, moyennant 10 carlins', il lui recommande de ne rien lui dire du chœur ; « Je veux qu’ils me jouent la pièce sans même savoir qu’ils ont mis sur la .scène le chœur de l’antique tragédie. • Cette ignorance était chose pos.sible, parce qu’il avait distribué les divers couplets du chœur entre un certain nombre de personnages désignés |>ar des noms propres.
La Fiancée à peine achevée, il voulut, sans perdre de temps, se remettre aux Chevaliers de Malle, et reprit , comme il le raconte ù Goethe, tout ce qu’il avait déjà écrit en vue de ce drame. « Le fer est chaud maintenant, dit-il, et se laisse forger. » Mais ce ne fut qu’une envie passagère. Un autre sujet s’empara de lui bientôt, celui de Giiillaiime TeU. Il en devait l’idée à Goethe qui, dès 1797, en visi- ^ tant pour la troisième fois les petits cantons de la Suisse, avait formé le plan d’une épopée dont ces lieux imposants, cette admirable nature seraient le théâtre, et Tell le héros. Mais ce dessein n’ayant pas été accompli. Schiller s’appropria l’idée, pour en faire, au lieu d’une épopée, un drame. Cette fois cependant, avant de mettre la main ù l’œuvre, il voulut reprendre haleine. Pour se reposer, il traduisit librement, sans doute pour satisfaire un désir de Charles-Auguste, les doux comédies de Picard dont nous avons parlé. Puis il se donna quelques distractions moins littéraires. Il se rendit d’abord k une invitation que lui adressèrent, d’Erfurt, une centaine d’officiers
1. Le carlin oucarolin était une monnaie d’or qui valait environ 14 francs.
prussiens qui voulaient le fêter et au nailieu desquels il passa, nous dit-il, d'agréables moments; ce furent surtout les plus anciens majors et colonels qui l'intéres.sèrent ; ils lui rappelaient une société où il avait longtemps vécu en esprit, quand il écrivait son ir«//cnslein. Ensuite il s’aventura, seul et sans sa famille, jusqu’à Lauchstædt, petite ville de bains, oii la Iroujie de Weimar allait donner des représentations pendant la saison des eaux. Ce séjotu" fut pour lui un temps de doux repos. Il restait dehors une grande partie de la journée, en société des étrangers qui aftiuaient de toutes parts et qui tous lui faisaient fête. Il s’étonnait de trouver du goût h cette vie tout oisive, si peu conforme à .ses habitudes ; déplorait par moments la perte d'un temps précieux, puis se consolait en songeant que ce n’était pas le perdre que d’épanouir son âme et d’accroitre par ces jours de relâche l’anleur au travail. Des amis le décidèrent à visiter Halle ; il en revint peu charmé de la ville même et de la société qu’il y trouva : « On n’y sait, dit-il, que conter des anecdotes. » A Lauchstædt, il suivait assidûment le théâtre. Un soir,^une représentation de la Fiancée de Messine, en présence d’un nombreux auditoire, il eut la surprise d’une coïncidence merveilleuse qui vint achever la mise en scène de la manière la plus imposante. Voici comment il raconte lui-même à sa femme ce singulier et magnifique hasard : « Pendant la pièce , il éclata un violent orage : les coups de tonnerre et les torrents de pluie retentissaient avec un tel fracas (le toit était d'une structure très-légère) que, durant une heure, il fut presque impossible de comprendre uu seul mot du rôle des acteurs et qu’il fallait deviner l’action par leur pantomime. Ce lut parmi les spectateurs une vive angoisse, et je croyais à chaque instant qu’on serait obligé de baisser la toile. Quand il venait de violents éclairs, beaucoup de femmes s’enfuyaient de la salle; c’était une perturbation étrange. Toutefois, on acheva la représentation, et le jeu de nos comédiens fut encore très-tolérable. L’effet fut à la fois plaisant et terrible lorsque, au dernier acte, les imprécations furieuses qu'Isabella adresse au ciel furent accompagnées du roulement de la tempête qui gronda de plus belle. Juste au moment où le chœur prononce ces paroles :
Quand les nuages amoncelés noircissent le ciel ,
Quand le tonnerre retentit avec un sourd fracas,
Alors, alors tous les cœurs se sentent
En la puissance du terrible destin ',
■ 1. Voyez le tomo IV tlo notre traduction, p. 3dO.
le vrai tonnerre d'en haut vrlata avec une effrayante explosion, de façon que l'acteur Graiï improvisa, à ce bruit, un geste qui saisit tout le public. >
A son retour de ce voyage, pendant lequel il s’était senti, nous dit-il, plus content, plus léger, et avait pris plus de confiance en sa santé, il se remit au travail avec une vive ardeur et se consacra tout entier .h son Guillaume Tell, où respire en maint endroit la sérénité charmante qu’il avait rapportée de son excursion. C’était la Suisse, le pays même et son peuple, qu’il voulait mettre en scène; il ne l’avait jamais visitée, il l’étudia dans les entretiens de Goethe “ et dans les livres, surtout dans l’excellent chroniqueur Tschudi, et ^ en conçut une si fidèle et si vivante imago que jamais historien ni voyageur ne l’a peinte avec plus de vérité. A l’occasion de ces recherches préliminaires, il .s’adressa , par l’entremise de Goethe, à Jean de Millier, pour avoir sou avis sur certains points du l'histoire f de Tell. La réponse du savant historien respire mie estime pleine d’enthousiasme poui^^hillcr.'Le poète s’en montra reconnaissant et le paya de retour en rendant dans son drame un public hommage à son autorité en matière historique. Kn parlant d’un grand événement qui devient le salut de la Suisse ; < Un homme digne do foi , Jean Muller, dit-il, en a apporté la nouvelle de Schaflhouso*. » Schaffhouse était la patrie de l’illustre écrivain. MüUer jiassa jiar Weimar pour se rendre h Berlin, au printemps de 180ù, et assista dans la loge ducale k une des premières représentations de Guillaume Tell, l^a salle entière saisit l’allusion, et tous les regards se tournèrent vers lui*.
Au travail do son drame se mêlaient, sans l’en distraire, divers soins qu’il partageait avec Goethe : celui d’arranger pour la scène le Jules César et le ifarchand de Yenise de Shakspeare, dont l’étude ^ lui était alors, comme il se plaît k le reconnaître, on ne peut plus profitable pour sa propre tâche ; puis l’intérêt qu’il prenait k la situation inquiétante do l’université dTéna, que ses meilleurs maîtrgs, Paulus, Hufeland, Schelling, etc., désertaient en ce temps-lk, et k la fondation d’une nouvelle gazette littéraire destinée k faire con-
t. Voyez le tome IV de notre tr,iduction, p. 457.
î. Le fait est rapporté par Bôttiger, dans le numéro de 1815 (p. ixv) de la Kinerra, album annuel, oit ont été insérés successivement, h l'occasion de gravures relatives aux divers drames de Schiller et il quelques unes de ses poésies détachées, des appréciations, parfois intéressantes, et de curieux détails d’histoire littéraire, qui malheureusement ne iiaraissent pas tous être trésauthen tiques.
currence à l'aucienne, que Schütz s’apprêtait à porter avec lui à Halle: pour assurer le succès de cette entreprise, ils firent appel, Goethe et lui, aux hommes les jdus distingués de l’ÂUemague, et reçurent de divers endroits des rê]K)uses fort empressées et pour eux-mêmes très-flatteuses.
A la fin de novembre 1803, Schiller était dans tout le feu de la composition, et Guillaume Tell, qui était toujours sa grande affaire, l’absorbait de plus en plus, lorsqu'il apprit que Mme de Staël était h Francfort, et qu’elle s’apprêtait à venir à Weimar, pour y étudier l’Allemagne dans ses représentants les plus glorieux. Eût-elle eu dix fois plus d’esprit et de renommée, le moment aurait encore paru mal choisi au poète, qui vivait alors en plein moyen âge, au pied des Alpes, au bord des lacs, et ne pouvait se résigner à quitter Hedwige et Gertrude, et leurs nisliques époux, pour aller poser, dans les salons, à la ville et h la cour, devant une contemporaine, quelque célèbre qu’elle fût. «Pourra qu’elle sache l'allemand! » écrit-il à Goethe en lui annonçant , avec ])lus d’inquié^e que de joie, cette nouvelle. « Lui faire en phrases françai.ses notre profession de foi et tenir tête à sa volubilité française est une trop rude tâche. » Il avait promis son drame au théâtre de Berlin ]>our la fin de février. < Il me remplit la tête, écrit-il, faisant part â Kirmer des impressions que lui avaient laissées ses premiers entretiens avec Mme de Staël, et voilà qu’un malin démon m’amène ici la Française, la femme philosoplie [die franzOsisclie Philosoplùn), qui, entre tous les êtres vivants, est bien le plus mobile, le plus prêt au combat, le plus disert que j’aie encore rencontré. » Mais, eu la voyant, il apprécia tout d’abord sa hante et vive intelligence, et au commencement du séjour de Mme de Staël à Weimar, si jmrfois, quand elle l’interrompait aux heures de l’inspiration, il eut encore quelques accès d’humeur, que l’illustre visiteuse, si elle les avait connus, lui aurait sans doute pardonnes de bon cœur, il sentit d’autre part, pour les rares qualités de son esprit et l’originalité de ses entretiens, un attrait qu’il exprime sincèrement dans plusieurs endroits de ses lettres. Cette ai>parition soudaine, sortie d’un tout autre monde, cet esprit « placé au sommet, dit-il , de la culture française, » formait le plus frappant contra.ste avec la nature allemande, et particulièrement avec la sienne, mais c’était là évidemment un charme de plus. « C’est la femme la plus cultivée et la jJus spirituelle, écrit-il encore à Ka*rner.... Je la vois souvent, et comme d'ailleurs je ne
VIE DE SEim.I.Eft.
m’exprime pas avec facilité en français, j'ai vraimcnl de rudes heures h [«sser. Mais on ne j>eut s’em])êcher de rcsliiuer frrandeuient et de l’iionorer pour sa lielle intelligence, el même pour sa libérale impartialité d’esprit et sa multiple facilité de conception. » Dans une lettre h Goethe, antérieure de quelques jours, il se félicite de se tirer d’affaire trés-passahlement avec elle , malgré le peu d’habitude qu’il a du français, et reconnaît que la * clarté, la décision, la spirituelle vivacité de sa nature ne peuvent qu’exercer une salutaire influence. La .seule chose pt'nible est l’extraordinaire jtrestesse de sa langue : il faut, pour la pouvoir suivre, se transformer entièrement en organe auditif. Tout en elle est de la même pièce, dit-il un peu plus haut, de la même nature ; pas un trait étranger, faux et pathologique (qu’on me pardonne, je copie, ce mot qui veut être expressif, mais ({ui n’est pas gracieux). Cela fait que, malgré l’énorme différence des natures et des opinions, on se .sent parfaitement bien auprès d’elle, qu’on peut tout entendre d’elle et tout lui dire. Elle présente une pure image de la culture d’esprit française, sous son jour le plus intéressant.... Sa belle intelligence s’élève à uue brillante .«u])ériorité. Elle veut tout expliquer, fout |HMiélrer, tout mesurer. » Ce besoin-lh. Schiller ne l’avait point au même degré (ju’elle : le vague et l’indélini avaient au.ssi pour lui leur charme ; eutrevoir, pressentir, rêver, t’-laieut à .se.s yeux des éléments, des coudilious de poésie. Aussi déclare-t-il qu’elle n’a ]»as le sens de la |ioi’‘sie, « de ce que uous, dit-il, nous nommons poésie ; elle n’eu sent que le côté passionné, oratoire, général. • Pour la philosophie idéale, comme il la nomme, il ne s’entendait pa.s mieux avec elle. Cela venait sans doute, en grande partie, de la diflicullé qu’éprouvait Schiller à traiter en français ces matières ab.straites et délicates, à rendre les nuances, à les saisir dans le discours de son interlocutrice ; mais cela tenait au.s.si, pour la poésie comme [)Our la philo.sophie, à la diversité de nature, coimne il le dit lui-même, et d’éducation et d’habitudes. Quehpie im])artiale et bbéraleijii’elle fût, pour' réjiéter l’éloge (pie uous lisions tout h rhenre dans uue des lettres citées, la précision, la netteté, la judicieuse rigueur h laquelle notre langue même oblige les bons esprits, la plaçaient, pour bien des choses, à un tout autre point de vue que l’auteur de don Carlos et du traité de la Poésie naïve, et empêchaient entre elle et lui l’entière harmonie sur les conditions mêmes du beau et du vrai. Et pourtant, qui plus qu'elle a franchi, puis rompu, autant qu’elle
SCMII.LKR. — rOK*.|rS. ft
pouvait l’être, la barrière qui séparait alors les lettres françaises des lettres allemandes 1 Qui a plus fait pour nous initier à ce monde nouveau qu’elle était allée découvrir ? Qui surtout, parmi nous, a compris et loué Schiller avec une sympathie plus vive et plus sincère? 11 finit, lui, par se lasser de celte continuelle torture à laquelle il se voyait condamné, de bien dire en français, d’entendre d’une oreille de spirituels projios, tandis que sa muse lui parlait h l’autre, et çà et là, dans ses lettres, il en exprime peu galamment son dépit à Goethe. Pour elle, quand elle revint à Weimar, peu de temps après ce premier voyage, et qu’elle ne trouva plus l’auteur de Guillaume Tell au nombre des vivants, elle témoigna une profonde douleur, et alla pleurer sur sa tombe.
Malgré les distractions, diversement endurées, dont nous venons de parler (une indisposition, qui le força à garder la chambre, sans l’emjiêcher de travailler, était venue à propos les interrompre pendant quelque temps), il put écrire sur son journal , à la date du 18 février 1804 : •Guillaume Tell achevé. » Dès le lendemain, il envoya le drame h Gocths , cpii s’en montra très-content, et s’occupa sans retard et fort activement de le mettre au théâtre. Schiller lui fut d’autant plus reconnaissant du zèle qu’il déploya en cette occasion , qu’il était lui-même souffrant au moment des dernières répétitions. Il ne put pas même assister, dit-on, à la première représentation, qui eut lieu le 17 mars, avec un grand succès. La seconde fut donnée le 19. Dans une lettre à Ktrmer, Schiller se réjouit, avec une modeste simplicité, du Iwn accueil fait à •son nouveau drame : • Tell produit, dit-il, au théâtre un plus grand effet que mes autres pièces, et la représentation m’a causé une grande joie. Je sens que peu à peu je deviens maitre du genre théâtral. > Une seule scène, l’entrée des frères de la miséricorde, à la fin du quatrième acte, choqua, à ce qu’il parait, une partie de l’auditoire. 11 nous reste un fragment de lettre où l’auteur se défend, avec douceur à la fois et décision, contre une critique qui lui avait été adressée à ce sujet par une noble demoiselle dont le nom nous est demeuré inconnu : il s’en prend à la lourde gaucherie des figurants, et à la pitoyable musique que le maitre des concerts avait adaptée au chant des frères, de l’hilarité inopportune que cette scène avait excitée ; mais il ne la sacrifiera point pour cela : < Il manquerait, dit-il, «pielque chose à l’équilibre des parties, s’il la fallait supprimer. » La pièce fut jouée à Berlin au mois de juillet 1804, avec
VIE HE Sr.HIM.En.
line telle approbation qu’il fallut (chose extraordinaire alors) la reprendre trois fois dans la p^erai^‘re semaine. Schiller, pour satisfaire l'impatience d'Iffland, la lui avait envoyée |>ar parties, un acte après l’autre, h mesure qu’ils étaient achevés et copiés. Personne ne pouvait mieux que le grand acteur qui autrefois s’élail fait admirer, à Mannheim, dans les Brû/aïuls, mesurer l’incroyable distance franchie par le ]>oète de son début h son chef-d’œuvre. Aussi faut-il l’entendre, aussitôt après le premier envoi, exprimer son ravissement en style de dithyrambe : e J ’ai lu, dévoré, plié le genou, et mon cœur, mes larmes, mon pouls précipité ont rendu hommage avec enthousiasme 6 votre esprit, à votre cœur!... Oh! bientôt, bientôt la suite!... Des feuilles, des billets, ce que vous pourrer. donner ! .le tends les mains et le cœur vers votre génie. Quelle œuvre! que de richesse, de force, d’épanouissement, de toute-pui.ssance! Que Dieu vous conserve, amen ! > Ce])endant, quand il eut tout lu, son admiration ne put le défendre de certains scrupules que nous n’eussions pas compris il y a quel([ues années. Rien, dans ce drame, si propre à exercer une générale influence de patriotisme, à réjvandre, à ranimer le sentiment et le besoin de l’indépendance nationale, rien n’était plus loin de la pensi'e de l’auteur que les petites allusions politiques ; mais n’y trouvera-t-on point, se demandait le prudent directeur, ce qu’il n’y a pas mis? N’y aurait-il point certains traits à effacer, à adoucir? Iffland envoya tout exprès à Weimar le secrétaire de la direction pour s’entendre à ce sujet avec Schiller. Il serait curieux de savoir quels furent les changements demandés et adoptés. Sans doute ils passèrent dans le texte imprimé, car il serait difficile de découvrir dans la pièce , telle que nous la lisons maintenant , rien qui pût, à part le sujet tout entier peut-être, effaroucher les plus timides ou les plus défiants. Plus tard, après l’arrivée de la princesse russe, fille de l’empereur Paul et belle-fille de Charles- Auguste, il abrégea considérablement son drame pour la scène de Weimar, diminua le nombre des personnages, et supprima tout le cinquième acte pour ne pas réveiller, {>ar le meurtre de l’empereur Albert, de récents et douloureux souvenirs'.
Guillaume Tell est une œuvre d’un tout autre genre que las deuc pièces précédentes, Jeanne d'Arc et la Fiancée de Messine, dont nous
I. M. Palleike pense que cette suppression fut faite dès les premières représentations données à Weimar, et il conclut de là que l’anecdoie relative à Jean de Muller, que nous avons rapportée d’après Bôttiger, est fausse. U appuis cette
VIK UK SCHIKl.Elt.
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avons dit le succès sans en apprécier le mérite. Rien ne prouve mieux que la comparaison de ces trois drames si divers la souplesse du talent de Schiller. « Que de génie et surtout que de naturel ne faut-il pas , dit avec raison Mme de Staël , pour s'identifier ainsi avec tout ce qu'il y a de l>eau et de vrai dans tous les pays et dans tons les siècles ! »
Jeanne d'Arc justifie le titre que l’auteur lui a donné, de * tragédie romantique, » par res|)èce particulière de men'eilleux qui y règne, le temps de l'action, les libres complications de la fable, la foi chrétienne qui en est le grand ressort. La Fiancée de Messine e!^\, comme V Ijihiijénie en Tauride do Goethe, une imitation de la manière antique , mais sur un sujet emprunté au moyeu âge , ]>ar un génie moins grec et moins païen que Goethe , moins apte h se dé^Kiuiller de Ini-méme. Pour Guillaume Tell,}e ne .sais si je me trom|ie, mais, h mes yeux, que ce drame, quant k l'effet d’eu.semble de la com]M>sitiou , est peut - être le plus heureux compromis que nous offre le théâtre romantique (dans le sens que nous donnons eu France k ce mot) entre la manière des Grecs et celle de Shakspeare et de ses imitateuis. A la variété pleine de mouvement do ceux-ci, il joint quelque chose de l'immobile unité de ceux-lk. Les acteurs se succèdent, les décorations changent à chaque scène, mille intérêts divers sont eu jeu et compliquent l’action principale ; mais tout cela se combine et se personnifie, par une rare puis.sance d'harmonie, en deux grandes figures : la Suisse, d’une part, avec ses rochers, ses montagnes, ses lacs, ses mœurs paisibles et iuoffensives, son be.soin et son instinct de liberté et d’indépendance ; de l'autre, la tyrannie avec ses forteresses et ses prisons, ses folles violences, son aveugle despotisme et sa lâclie servilité envers l’Autriche. Les caractères individuels s’effacent eu quelque sorte, ou plutôt ce sont autant de coups de pinceau qui se réunissent, se fondent, se nuancent, pour ne former que les deux personnages très-complexes, mais parfaitement uns, que je viens de dire. Si uu caractère cependant, celui de Tell, ressort dans l’une de ces deux figures dont les parties si diverses sont si habilement assemblées en uu seul tout, cette prépondérance même contrilme k l'unité : ce caractère qui prédomine et attire surtout l'attention résume en lui et met eu relief les qualités les plus belles et les plus
opinion sur une lettre de Schiller à Kœrner, qui est datée du 10 décembre 1004. Si D’étau lA sa seule preuve, elle serait insurUsantg, vu la date de la lettre. Il en a sans doute d’autres, car il est tréa-affirmatif À ce sujet.
VIE L)E Sr.ini.LE«.
distinctives du pcujile que ce drame personnifie et qu'on peut en regarder comme le vrai héros.
Jeanne d'Arc est de toutes les pièces de la maturité de Schiller, celle où il parait s'èire abandonné le plus librement à sa verve et à sa fantaisie , tant pour l'invention que pour le style. C’est la meme richesse poétique, la même fécondité brillante qu'à son déhnl dans le drame ; mais on sent qu’il maîtrise cette abondance et que le sol ne rend que ce qu’il lui demande. Pins d’herbes vaines et mamaises , mêlées aux bonnes, à qui elles le disputent en vigueur et que souvent elles étoufl'ent. La culture a fait son œuvre, mais si bien que fort Souvent on n’aperçoit pas ses traces : on croit voir , tant la fertilité semble naturelle , des fleurs nées d’elles-mémes : milos sine semine flores. Le sujet, malheureusement, n’était pas de ceux où peut s’exercer h son gré et sans entraves la fantaisie poétique. Jeanne iTArc est une de ces ligures consacrées par l’histoire, par la gkire, par la foi, ]iar le patrioti.smc , qu’il est impossible d’embellir et qu’on ne ))eut tenter, sans une sorte de profanation, de rendre plus vraisemblables , plus humaines, surtout quand on les introduit dans le libre champ de la poésie^, où le merveilleux et l’extraordinaire sont si bien à leur place. 11 suflit do comj)arer le cotnmencement et la fin du drame même de Schiller, le commencement fidèle à la légende, et la fin qui s’on écarte et mêle de tendres faiblesses à l’héroïsme surhumain do la Pncelle , pour sentir combien les données de la tradition , la [)oésio des faits, tels qu’ils se sont gravés, conservés, embellis dans la mémoire des jieuples, l’emportent sur la fiction, timide et commune, on ]>ent le dire , si on la rapproche du tyi>e consacré par le souvenir, et sur la conception individuelle par laquelle l’auteur croit augmenter notre sympathie en diminuant notre admiration. L’effet me parait contraire à son attente : l’intért-t décroît jilutôt, ce senilde, du début au dénoAraent, dans la même pro[>ortion que la grandeur et la céleste pureté de l’héroïne. Elles .sont rares, dans les annales du monde, ces exceptions augustes, ces sublimes épopées composées par l’histoire même et par la naïve croyance de tous. Les arts, et la poésie surtout, n’y doivent toucher ((ue pour entretenir et ranimer l’enthousiasme et la foi. Leur ])lus noble mission n’est-elle pas d’alimenter ces deux sources vives dos grandes actions et des pensers généreux ? Ne semble-t-il pas que c’était surtout celle de fschiller, si ami de l’idéal, de tout ce qui élève l'honune au-dessus de la terre 1
Au reste, il faut le dire, pour lui et pour ses spectateurs, la vierge
de Domrëmy n’était pas, comme pour nous, une héroïne nationale ; ni la religion ni le patriotisme ne pouvaient la lui rendre aussi sacrée qu’à nous. F.n .se plaçant avec lui au delà du Rhin, au cœur de l'Allemagne protestante, on s’explique aisément , tout en la Llimatit au point de vue de la beauté poétique , la liberté qu’il s’est donnée. Et cette liberté même, comme elle se renferme dans les bornes d’un pieux respect ! En faisant Jeanne sensible à l’amour, il n'a voulu que nous la rendre plus aimable et plus chère, et mêler une tendre pitié à l’admii-atiou qu’elle nous inspire, sans croire lui ùter par là son angélique auréole. Les belles strophes dont nous avons parlé plus haut, où il venge la céleste envoyée des insultes grossières d’une infâme parodie, nous font voir de quels sentiments il était animé en traitant ce sujet, et à quelle hauteur il plaçait Jeanne d'Arc et sa mission ;
« .... L’esprit railleur fait une guerre éternelle au beau; il ne croit ni aux anges ni à Dieu ; il veut ravir au cœur ses trésors ; il prétend combattre l'illusion et blesse la foi.
• De race naïve comme toi-même , pieuse bergère comme toi , la Poésie te tend sa droite divine, s’élance avec toi vers les astres étemels. Elle t’a entourée d’une auréole : c’est le cœur qui l’a créée, tu vivras immortelle. «
Honneur à lui, d’avoir ainsi compris, bien qu’il nous fût étranger par la langue, comme par la foi, d’avoir ainsi honoré une de nos gloires les plus pures, tandis tpie, par une impardonnable débauche d’esprit, un des nôtres, un des plus éminents par l’intelligence, et des plus renommés, l’a traînée dans la boue !
Ce juste hommage à la noble inspiration de Schiller ne m’a jias emp'ché de recoimaitre ce qu’il peut y avoir à reprendre dans l’invention et le plan, dans la conception du caractère principal. Il est équitable d’ajouter que ce défaut est compensé, autant qu’il peut l’être , par les beautés de détail, qui abondent dans Jeanne d'Arc plus que dans aucun autre drame peut-être de notre auteur. Il s’y trouve un bon nombre de .scènes et de |tarties de scènes, <pii par la fraîcheur et l’éclat du style, et tantôt par la vigueur, tantôt par la douceur insinuante des sentiments et des |)ensées, doivent être rangées jiarmi les plus beau.\ morceaux du théâtre allemand ou même du théâtre eu général.
La Fiancée de Messine, nous l’avôns dit, est tout autre chose. Par la simplicité et l’imité de l’action, le peu de frais de l’invention
VIE DE SCHIUÆR.
quant & la fable même, la sulennelle gravité du tou, la uature du style et surtout des images; par la fatalité impitoyable qui fait des persounages, de leurs sentiments comme de leurs actes, ses aveugles jouets; par le mélange do la poésie lyrique et de la jjoésie dramatique, nou plus involontaire en quelque sorte et accidentel, comme dans les autres drames soit autérieurs, soit postérieurs, mais voulu et systématiquement ménagé au moyen de l’introduction d’un chœur: par ces caractères et d’autres encore, cette ]>ièce rappelle le théâtre antique et la manière grecque C’est une consciencieuse élude, un industrieux exercice de coui|)Osition. Nulle part peut-être Schiller ne s’est montré plus habile écrivain. A prendre une à une les pensées, les images, les périodes poétiques, il est difficile de rien imaginer de plus achevé. Au point de vue du drame, le nœud se forme et se dénoue selon toutes les règles de l’art; les caractères sont bien développés, bien nuancés ; la peinture des passions a les gradations, les contrastes, l’ardeur et l’énergie les plus propres, ce semble, à remuer les cœurs, et elle évite, là même où elles sont poussées à l’extrême, la pente glissante de la déclamation; enfin les situations sont amenées avec une parfaite inteUigence du cœur et de la scène, et, i|uoiqu’elles n’aient rien de neuf ni d’original, elles sont de celles qui, eu tout temps et eu tout lieu, excitent vivement, toutes connues qu’elles sont, l’intérêt dit spectateur et du lecteur. Et ])ourtant, malgré tout cela, la Fiancée de Messine est une œuvre froide et inanimée, un marbre admirablement sculpté où la vie ne circule point. On sent que c’est une création artificielle, savamment calculée, soigneusement combinée, mais non le fruit de l’inspiration. U est écrit : « L’esprit souffle où il veut, » c’est à l’artiste de se régler sur ce vouloir. Prométhée façonna avec l’argile un corps d’une parfaite beauté, mais il savait que par ordre de Jupiter les souffles de l’air le viendraient animer. Ici, les souffles, Tàme, ne sont point venus. Schiller a imité l’antique avec plus de conscience et de foi que d’amour, et c'est l’amour seul qui donne la vie. Jamais, dans aucune de ses œuvres, nous l'avons déjà donné à entendre, il n’a su sortir de lui-même pour se transporter tout entier dans son sujet ; c’est plutôt son sujet qui toujours devient comme une partie de son être,
1. M. te docteur B. Cerlinger, dans un petit volume publié à Augsbauig eu 18i8 et dédié au Sfliil/er-Vnein de fceipzig, a indiqué et traduit « les élémeuts grecs, comme il les appelle, qui sont contenus dans la Fiancée de Messine » : die frieehischen Elément* m Schiller'i Braut von MesSina.
VI K. IJK Sr.HII.LKn.
• il iKlemifie avec son génie el se l’assimile pour ainsi dire. Ni la donnée de ce drmne, ni le cadre, la méthode adoptés, ne parais.senl avoir eu assez d’affinité avec sa nature pour que l'assimilation devint j)ossible,etque l’émotion du poète fût assez sincère,sa propre illusion assez complète pour se communiijuer au spectateur. L’effet le plus choquant peut-s’tre de cette adoption du sujet par calcul plutôt que par inspiration, c’est que l’antiijuo et le moderne .se mêlent sans .se fondre, se heurtent, on peut le dire, et font disparate. Pour le ciomren [larticulier, et l’auteur attachait surtout une grande imiwrtauco à cette innovation, il ne l’a jias introduit dans sa pièce de manicre à lui donner désormais droit de cité dans le théâtre moderne, et à tenter les imitateurs intelligents, les vrais jioëtes. * C’est un chmur do chambellans, . a dit Mme de Staël. La critique a peut-être le tort de trop ressembler à une épigramme ; mats il est certain que la distribution des cou|»lets lyriques entre d’insignifiants personnages de la suite des deiu princes, entre des gentilshommes désignés chacun par leur nom, dénature ce grand rôle coUectif de la scène grew}ue, cette voi.x imposante qui est tour à tour conseil et oracle,- tantôt voix du peuple et tantôt voix de Dieu, ou l’uii et l’autre à la fois, vox poputi, vox Dei, et tjui en outre traiisjwrte dans la pièce, en les résumant et les ennoblissant; les impressions mêmes et les jugements des sjiecUteurs. Je le répète toutefois : quelque fondées et quelque graves que puissent être ces critiques, relatives à l’effet théâtral, à la première condition de toute œuvre dramatique, l’intérêt et l’émotion n’oubhons pas que parles pensées et le style, le talent de peindre par la parole, l’harmonie du rhythme,la noblesse et la vigueur du ton, la Fmncetde Messine est une des œuvres les plus accomplies de la littérature allemande. Prises chacune à jiart, ces pensées, ces peintures ne sont pas seulement belles d’une beauté froide et correcte, mais animées, vivantes. C’est à l’ensemble que la vie manque : c’est un admirable écrit, un drame languissant.
Guillaume Tell, en revanche, est animé partout du souffle puis.sant de 1 inspiration , qui vivifie l’ensemble aussi bien que les parties.
L auteur a embrassé, adopté son sujet, non-seulement de toutes les forces de sou esprit, mais encore de tout son cœur; non plus avec cette passion fougueuse, convulsive, ce délire de la tête et des nerfs, qui, à son début, l’entraiuaieut comme malgré lui ; rien ici qui sente le trépied, la sibylle écumanTe, grimaçante. Le feu qui l’échauffe est un feu qui éclaire et féconde, et non cette lave qui jaillit
V!Ii DF, sr.Hll.I.Kn.
(les volcans |)çiilus an sein des images et qui se fraye son lit parmi les glaces, à des hauteurs on l’iiomme ne monte pas. Dans aucun de ses drames, Schiller n’est moins violent et plus fort , moins exce.ssif et plus grand, plus sûr et plus maître de lui. S'il eitt vt-cu au siècle de Sophocle, je sup|K)se, et que de tous ses drames le temps n’eût (•[largné que l’un de ses premiers essais et son chant du cygne, les llritjaiids on Fiesque, et lluillnume Tell, je doute (pi’on lui laissât sms contestation la |iaternité de deux (ouvres si ditl'érentes. Il faudrait à la critique des autorités irrécusahlcs, des léinoig'iiages contemporains, |H)ur qu elle con.sentit à admettre que le même génie ait pu élever deux monuments d'un ordre si opposi'-. • (Comment est-il possible, diraient les aristaniues, que cette pro.se déclamatoiiv, ce style gigantesque et démesun* aient jailli de la même source tpie cette poésie si pure, si simple, si naturelle 1? Quelle affinité peut-il y avoir entre cette confusion di''sordotinée et ce calme majestueux , entre cette violence (jui ronqit toutes les limites, renverse toutes les digues, et cette jmissance, maîtresse d’elle-méme , qui se pose les bornes (ju’elle ne veut point franchir? Deux conceptions si essentiellement diverses ne sauraient apjiartenir à la même intelligence. > Mais comblons l’abime (jui st-pare ces deux productions, renouons la chaîne que nous avions brisée, rattachons les Brigands ou Fiesqiw h Guillaume Tell jiar Tlnlrigue et T Amour, don Carlos, IVo/leiislein, etc., les objections alors .se réfutent d’elles-mémes.rafiinité est démontrée, et nous reconnaissons que, jxmr retrouver la Heur dans le fruit, une seule chose nous manquait ; c’était d’en suivre le développement progre.ssif, et d’en étudier les diverses transformations.
J’ai parlé plus haut de l’admirable unité du drame et j’ai dit en (juui elle consistait. Pour faire valoir toutes les parties harmonieusement enchâssées dans ce beau cadre , il faudrait analyser la pièce scène par scène. Elles ont des caractères communs, mais chacune a sa beauté propio. La première est certainement, entre toutes, une des mieux conçues et rendues. Elle se passe sur les bords du lac des Quatre-Cantous. On entend l’air du ranz des vaches que chantent tour à tour mi jeune pécheur dans sa barque, un berger qui descend de la montagne, et un chasseur des Alpes qui parait tout à coup au sommet d’un rocher. Nous sommes transportés, comme par magie, ' au cœur de la Suisse. La conversation s’engage : à entendre ces rusti(]ues, mais dignes personnages, parler troupeaux et chamois,
avec cette simplicité patriarcale que le poète a su donner & son style, on dirait qu'il a voulu traduire en dialogue la ravi.ssaute mélodie par laquelle il s’est tout d’abord emparé de l'âme du spectateur. L'ii homme tout à coup se précipite sur la scène: c’est une victime de la tyrannie. Tell vient et le sauve avec un courage héroïque. I.ie reste du drame n’est pour ainsi dire que le déveluppement de cette scène. La Suisse aux prises avec la tyrannie, qu'elle finit par vaincre, tel est le sujet : dès le début, nous savons les griefs des opprimés, nous entendons leurs plaintes, nous nous intéressons au pays qu'ils habitent, qui semble plus que tout autre prédestiné â la liberté, et le dénoûment se trouve déjà justifié.
Dès le début aussi, nous devinons quel sera le rôle du personnage principal, de Tell. Généreux et intrépide, plein de confiance en luiméme , mais sans ostentation, sans fanfaronnade, il ne vient point débiter de grandes maximes politiques et morales , et déclamer quelques phrases bien ronflantes , extraites de la déclaration des droits de l'homme. D n'a point lu, comme le Tell de quelques autres drames ou romans , son Rousseau , son Mably. Sou besoin d’indépendance est bien moins dans sa tête que dans son cœur, ou plutôt dans tout son être. J’ajouterai même qu’il a soif de liberté comme homme , comme père de famille, plus encore que comme citoyen. Il y a peut-être dans cette conception moins de philosophie , moins de patriotùme , mais elle est plus vraie, plus naturelle , et, |>ar conséquent, plus dramatique. Ou dirait que le peinti-e de Charles de Moor, de Fiesque et de Posa, a voulu racheter par cette création, si vraisemblable au reste, et qui rend si bien ce que devait être cette époque , ses anachronismes de théories politiques et l’abus qu’il avait fait, hors de propos, des grands mots et des grandes maximes dn xvm* siècle.
Les autres caractères principaux, et particulièrement ceux des trois auteurs de la conjuration , à laquelle Tell ne prend part que par la promesse d’agir quand le moment sera venu , sont bien tranchés et mis en relief par leur diversité. Le ton de leurs discours est approprié avec un art parfait à la nature, à la situation de chacun. Les rôles de femmes sont tous pleins d’intérêt et de cliarme. Ceux de Gertrude, femme de Staufi'acher, et d’Hedwige , femme de Tell , quoiqu’elles ne tiennent pas une bien grande {dace dans la pièce , achèvent d'une manière charmante le tableau des mœurs et ajoutent un attrait de douce sympathie aux sentiments plus graves que nous
inspirent les laàles vertus des hommes. r,e rôle de Bertha , et l'on en peut dire autant de son amant Rudenz, est en apparence trop étranger h l'action; mais placées, l'une par la contrainte et l'autie par l’amour, dans le camp de la tyrannie, ou du moins dans la suite du tyran, ces deux âmes nobles et pures adoucissent par un reflet de vertu les s»)mbres couleurs du crime. En outre , leur prt>sence dans le drame , leur patriotique défection complètent , avec le personnage du vénérable Attingliausen, la vérité historique : le poète n'a voulu négliger aucun des éléments ni des auxiliaires du glorieux afiTranchissement.
Ce n’était point pour ennoblir la pièce que l’adjonction des seigneurs et des dames était nécessaire. Un des caractères les plus frap- {Minisde ce sujet , tel que Schiller l’a conçu et traité , c’est la dignité sans mélange qui règoie partout dans les actions et dans les discours. ÎJi nature imposante du lieu de la scène , l’éloignement du temps , la dilTéreiice si marqua de ces momrs et des nôtres, la consécration de l’événement et sa transformation en légende poétique dans le souvenir des hommes : tout cela est pour beaucoup dans cette grandeur, je dirai presque, dans cette sorte de majesté simple qui élève au niveau des princes et des rois, des héros privilégiés de la tragédie, ces bergers, ces chasseurs , ces paysans des quatre cantons ; et leurs faits et gestes, au niveau des gestes épiques, res gestæ regumque dticumque; mais, pour retrouver au xix* siècle cet accent de la poésie primitive, pour garder, malgré l’étude et même par sou secours, malgré la longue pratique des artifices et des procédés littéraires, cette fraîcheur d’impression , cette vérité, ce naturel ; pour s’élever ainsi , . sans paraître jamais quitter le sol , sans faire effort pour se hausser, quelles généreuses qualités d'esprit ne faut-il pas avoir ! I^a source où puisait Homère n’est point tarie , mais qu’ils sont rares ceux qui savent où elle coule, ceux à qui il est donné , je ne dis pas de s’y désaltérer ù longs traits, mais d’en boire au moins quehiues gorgées !
La forme, le style du drame est digne du fond, ai-je besoin de le dire a]irès ce qui précède ? Il est approprié aux divers caractères, aux situations, aux seiitimciits, avec une convenance et une souplesse que jamais Schiller n’a portées aussi loin. Uom]>arez l'ar-^ dente éloquence des plainle.s de Melchthal, quand il apprend que le tyran a fait crever les yeux à sou vieux jière, avec la scène de la jximine, naïve comme une chronique, avec le dialogue de Stauffacher et de Gertrude, de Guillaume Tell et de son enfant.
VIK DE SEHlLI.Kli.
A ([uel(|ue point de vue que je me place pour apprécier ce drame, c’est à mes yeux le chef-d'œuvre du théâtre de notre auteur. Nul n’est plus ])ropre à toucher l’ame, à relever le coura^^e. On se sent devenir meilleur au contact de cet héroïsme rustique , de cette cordialité du vieux temps, de celte piété sincère. G. Schl^el, qui reftarde aussi celle pièce comme la plus parfaite de toutes celles de Schiller, reprette (jue les Suisses ne l’aient pas fait .senirà l’ornement de la fêle }>ar la<pielle ils ont célébré, après cinq cents années d’indépendance, la glorieuse conquête de leur liberté. Je comprends ce regret, que rendent très-naturel, d’une part le sujet, et de l’autre la manière dont il est traité. C’est un ouvrage qui ne res.semble pas h la plu|)art des drames modernes, bons h lire dans le cabinet ou à jouer dans une salle close, en présence d’un auditoire lettré ; il parait fait plutôt pour être représenté en plein air, devant tout un peuple, dans une solennité nationale, au milieu de l’enthousiasme public
TtU n’élait pas encore représenté que Schiller avait déjà clioisi un nouveau sujet. Le 10 mars 1804 il écrivit sur non journal : • Je me suis décidé pour Démetrius. • Mais l’exécution de ce dessein fut interrompue et retardée par un voyage à Berlin qu’il entreprit subitement vers la lin d’avril. 11 ]>artit de Weimar le 26, avec sa femme et ses deux lils, pas.«a par Leipzig, où il s’arnlta quelques jours, et arriva le 1" mai dans la capitale de la Pnisse. Il y passa seize jours. L’accueil qu’il reçut lui montra combien l’Allemagne était fière de lui, combien à la fois elle l’aimait et l'admirait, commonçaut dès lors à le reconnaître, entre tous ses poêles, pour le représentant le plus fidèle et l’expression la plus noble et la plus pure des seulimeuts et des instincts de la nation. Iftland lui montra la plus chaleureuse amitié, et, pour le fêter dignement, il lit représenter devant lui plusieurs de ses drames : WalleitsUin, la Fiancée de Messine, la Pucelle d'Orléans. Il joua lui-même le personnage de Wallenstein, de manière à mériter tous les sulTrages : le poêle, bien qu’il le préférât, comme nous l’apprend une de ses lettres, dans la comédie, fut particulièrement charmé de la façon dont il rendait les {larties touchantes du rôle, celles qu'attendrissent de douloureux pres.sentiments. Il retrouva, outre Iftland, plusieurs amis d’autrefois, s’en fit de nou-
I. Je me suis permis de reproduire dans celte appréciation quelques passages d'une étude sur Guillaume Tell que j’avais insérée autrefois dans le Journal général de l'ifuiruction publique.