VIK DE SCHU.DEH
veaux, renoua avec Fictile, et reçut de toutes |>arts (il ii 'était un inconnu pour personne) des marques d’affectueuse estime. I.ie prince Louis-Ferdinand de Prusse, qui, deux ans après, mourut de la mort des hraves à Saalfeld, le reçut ksa table. La reine Louise, qui l'avait déjà ra à Weimar, se le fit présenter de nouveau, lui témoigna la plus grande considération et le traita, lui et les siens, de la manière la plus aimable : < Mon petit Charles, écrit-il à Kœmer, a fait amitié avec le prince royal «
Ce n’était pas uniquement la curiosité, et le désir de recueillir des hommages et de jouir de sa gloire, qui avaient conduit Schiller à Berlin. « Tu croiras sans peine, dit-il dans la lettre que je citaisà l’instant, rue dans ce voyage je n’avais pas en vue mon seul plaisir. Mon objet était plus sérieux, et par le fait il dépend de moi maintenant d’introduire dans mon existence une amélioration essentielle. Si je n’étais obligé de penser à ma famille, c’est toujours à Weimar, il est vrai, que je me plairais le mieux. Mais ma ]>ension est peu de chose, et je dépense à peu près tout ce que je gagne en outre annuellement, de façon que les épargnes .se réduisent à jhîu. Pour laisser un petit patrimoine à mes enfants, il faut que je cherche le moyen de ])Ouvoir mettre de côté le produit de mes travaux littéraires, et à cet ('gard on me fait des ouvertures à Berlin. Je n’ai rien demandé, on a fait les premiers pas, et on m'invite à faire moi-méme mes conditions. » La reine Louise lui avait, en le recevant, témoigné le désir de le voir lixé à Berlin. Le ministre de Beyme prit la chose à coeur, et une ])ropositiou des plus honorables fut, dit-on, faite à Schiller, peu de temps après son retour à Weimar. Ou lui offrait, de la [>art du roi, s’il voulait demeurer dans la capitale de la Prusse, 3000 thalers de |iension annuelle, avec la libre disposition d’un équipage de la cour*. On lui résenait aussi, s’il faut en croire sa belle-sœur, Mme de Wolzogen, une place à l’académie,
• où il aurait pu, dit-elle, admirablement exécuter le plan qu’il avait formé autrefois d’écrire un Plutarque allemand. B avait de
1 . c’est le mi de Prusse actuel. Il était plus jeune d’environ deux ans que le OU aîné de Schiller.
Ccst sur le témoignage de Mme de Wolzogen, de la belle-sœur de Schiller (on la devait croire bien informée)f que la plupart des biographes ont mentionné cette brillante proposition. J’avoue qu’elle m’inspirait quelques doute.s. M. Palleske la nie. 11 résulte pour lui des recherches qu’il a faites dans les archivet) de Uerlia que la cour de Prusse n’a pas poussé aussi loin la générosité. Le ministre de Beyme ayant appris, par une sorte de Mémoire, assez tiède,
VIK DK SCHILLER.
tout tflmpR prévu le jour où il cesserait de cultiver la poésie dramatique, dans laquelle, selon lui, il n’était possible de réussir qu 'autant que l’esprit conserve sa juvénile vigueur. > Quelque brillantes que fussent ces offres et quelque attrait qu’eût pour lui un foyer de lumières tel que Berlin, il ne put se décider à dire oui. Sa santé, le pressentiment dont il ne pouvait se défendre de sa fin prochaine, les liens qui le retenaient à Weimar et surtout sa reconnaissance i>our Charlcs-Augnsle l'emportèrent sur toute autre considération. Renonçant an désir et aux es|M*rances qui l’avaient conduit en Prusse, et dont nous le voyions tout à l'heure faire confidence à Kœmer, il résolut de finir ses jours dans sa paisilde retraite. Le duc no pouvait lutter de générosité avec le roi, mais il se montra fort touché de la conduite de Schiller, et fit ce qui était en lui pour le dédommager de son sacrifice. Dans les premiers jours de juillet, le poète, achevant sa confidence commencée, écrit à Kœmer : • Quant à l’afiaire de Berlin, ce qu’il y a de décidé, c'est que je ne romprai, dans aucun cas, les licus qui m’attachent à Weimar. Le duc s’est montré fort généreux envers moi et a élevé mes émoluments k huit cents thalers, en me promettant de parfaire le chiffre de mille, à la première occasion. > Le duc avait fait plus : tout en doublant sa pension, il lui avait permis, comme nous l’ap]>reud la même lettre, de se partager entre la Prusse et la Saxe, si en Prusse on voulait se contenter de quelques mois de séjour tous les ans. « Mes affaires en cè cas, dit Schiller dans la même lettre, seraient sur un excellent pied. » Il s’y prenait un peu fard pour faire ce beau rêve, ün maître plus puissant que Frédéric-Guillaume et Charles-.Auguste avait disposé de son avenir.
Il était dans l’ûge où l’homme cherche les ressources de la vie et les utiles amitiés, opes et amicilias, mais ce qui surtout éveillait en lui la sollicitude du père de famille , et le faisait songer au lendemain plus qu’il n’avait fait encore, c’était la naissance prochaine d’un quatrième enfant. Le 19 juillet il partit avec sa famille pour léna, afin de confier sa femme aux soins du docteur Starke en qui
d'irnand, que Schiller consentirait peut-être à se fixer h Berlin, aurait invité notre poète, comme celui-ci le rapporte lui-méme dans la lettre h Kœrncr que nous avons citée, à faire ses conditions. Schiller dans une teliro du U juin aurait fait entendre qu’il ne pourrait s’établir à Berlin, y passer au moins plusieurs mois tous les ans, que si on lui assurait un revenu annuel de 20UÜ thalers. Cette lettre, qu'il avait dû lui coûter d'écrire, demeura, h ce qu'il parait, sans réponse.
elle avait particulièrement confiance. Dans une promenade en voiture qu’il fit un soir, trop légèrement vêtu, dans la jolie vaUée de Dunibuurg, il se refroidit. Pendant ]ilusiours jours decruelle.s douleurs d’entrailles le forcèrent à garder le lit. Il ne put même pas assister aux couches de sa femme, qui eurent lieu très-heureusement le S5 juillet. On lui apporta dans sa chamhre l’enfant nouveauné : c’était une seconde fille, il l’accueillit avec la plus vive joie. Le baptême fut célébré le 7 août ; l’enfant reçut les noms d'Emilie- Henriette-Louisc ‘ ; elle eut pour marraines la duchesse régnante de Schwarzbourg-Rudolstadt, et la princesse de Weimar, mère de Mme la duchesse d’Orléans. Les joies de la paternité rendirent à Schiller son humeur gaie et sereine, mais la nom'elle atteinte que sa santé venait de recevoir laissa des traces durables, et surtout une grande faiblesse, dont il ne se remit jamais entièrement. La couleur de son visage n’était plus la même, elle avait pris une teinte grise et blafarde, « qui souvent m’effrayait, • dit Mme de Wolzogen.
Cependant son esprit était toujours actif et ne perdait rien de sa vigueur. Quand il revint dléna à Weimar, on attendait dans la résidence l’arrivée prochaine de la grande-duchesse de Russie Maria-Paulowna, alors princesse héréditaire, depuis grande-duchesse régnante, et aujourd’hui grande - duchesse douairière de Saxe- Weimar. Goethe aurait voulu lui souhaiter la bienvenue au théâtre, la fêter par quelque prélude dramatique; mais il paraît qu’il ne se sentait point en verve alors, au moins n'était-il pas d'humeur à rien composer lui-même. U s’adressa à Schiller, qui d'abord hésita. Les pièces de circonstance, ces hommages qui d’ordinaire ne suniveiit pas au moment qui les produit, n’étaient point son fait. Cependant la réflexion lui fit peu à peu prendre goût au sujet; il sentit qu’il pourrait s’élever au-dessus des fades adulations et construire un monument durable qui l'honorerait autant lui-même que celle à qui il le dédiait. R prit la plume, et, en cinq jours, du 4 au 8 novembre, il écrivit l'Hommagedes Arls,['mie de ses œuvres les plus gracieuses. L’idée de la pièce est fort simple et le poète ne s’est pas tourmenté à créer un cadre d’une piquante nouveauté. Le génie des arts d’abord, puis les divers arts, tour à tour, viennent promettre à la jeune princesse d’adoucir et tromper ses regrets et de lui rendre cher son
1. La seconde ftlte de Schiller a épousé, en I8Î8, le haron Henri-Adelbert de Gleiclien-Russwurm. Elle a un flU né en 1836.
VlK MIC SCim.l.KK.
l'ii
nouveau si^jour. (jVtail |jour Schiller nue dernière occasion d’ex- |irimvr en beaux vers sa |ieiis<-e sur les arls ei la )K)ésie, sa |)enséi“ d(’'pafrêe de ces jin^occupalions didacliqnes qui obscurcissent jdiis d'un de ses anciens poèmes, sans que la vérité gaÿ'ne it cette rigueur exacte qu’ils affectent ce que la poésie y perd. L'Hommage îles Arls fut repnîsenté au théâtre de Weimar le 12 novembre, • et il réussit, dit l’auteur, bien au delh de ce rpie j’espi-rais. J’aurais pu m’appliquer des mois entiers sans agréer autant au public tout entier, que j’y stiis parvenu |sir ce rapide travail. » Celle h ipti s’adressait cet hoiuinage , uon moins digne qu’aimable, en garda un touchant souvenir. Dans une circonstance qui l'houore, elle y lit allusion avec un charmant îv-|)ropos. Elle avait consenti avec empressement à certaines réductions de dépense que le grand-duc avait jugées nécessaires. Comme Mme de \^’olzogen lui donnait délicatement h entendre combien ce facile acquiescement lui faisait d'honneur, à elle habituée dès l’enfance aux grandeurs d’une cour impériale : « .le songe souvent, lui dit-elle, à ces beaux vers que Schiller i:i 'adressait dans l'Hommage îles Arls :
Sachci-le, un cœur élevé
Met lui-même dans la vie la grandeur.
Et ne l'y cherche point. »
Schiller prit grand intérêt aux fêtes qui célébrèrent l’entrée de la souveraine future de Weimar; il les raconte à Krerner dans une longue lettre, où il se plaît h dire l'excellente impression qu’a fuite, h première vue, sur lui couuue sur tout le monde, celle qui était l'objet de ces solennités. • La priiici|>ale fête, en tout ceci, c’était la joie sincère, imiverselle, qu'excitait la nouvelle princesse. • Il trace d'elle un portrait où la recounaitront , à plus d’un trait caractéristique , tous ceux qui ont eu l'honneur de la voir. < Tout ce qu’elle dit, écrivait-il dès le 12 novembre, à sou beau-frère Wolzogen, est ilrae et es|>rit. » On sent., au ton simple et cordial des élpges, que la venue de cette auguste enfant du Nord éclaira d'un rayon de douce joie les derniers jours du j)oête, et ce doit être là pour la belle-fille de Charles-Auguste un cher souvenir '.
Nous avons dit que, dès le mois de mars, Schiller était occupé
t. La cour de Sa<e-VVelmar porte en ce moment le deuil de cette princesse. Iidle est morte au mois de juin, peu de temps après le jour où je lui consacrais ces lignes.
VIE liE SCHILLER.
(l’iiu nouveau drame. Drmrtrim était un sujet emprunté à l’histoire de Russie, et c’était sans doute la récente alliance contractée par la famille de Weimar qui lui avait donné la penst-e de puiser à cette source. Nous avons vu les distractions diverses qui successivement vinrent le détourner et l'empéclier. .\près avoir achevé l'Hommage des Arts, il aurait bien voulu se mettre à l’œuvre sérieusement; mais l'hiver était venu. Toujours lan^ruissant, attristé par les mauvais jours, il ne pouvait ni n’osait commencer un travail oripinal qui demandait une grande application et eût tendu tous les mssorts de son esprit. Pour prendre patience, sans rester oisif, il entreprit la traduction de Phèdre dont nous avons parlé, et l’acheva, en moins d’un mois, avec une facilité et une jierfectiou qui ne sentent guère rabattement et la maladie. La nécessité lui avait ajqiris, comme il l’écrit en ce temps-là à Goethe, à s’accommoder peu h jieu du triste état de sa santé. • Je suis maintenant charmé, dit-il dans la même lettre, d’avoir formé et exécuté le dessein de m’occuper d’une traduction. Re la sorte, ces jours de misère ont au moins produit quelque chose, et j’ai pendant ce temps vécu et agi. Je vais consacrer les prochains huit jours à voir si je pourrai me mettre dans la disposition nécessaire pour mon Démélriiis, ce dont je doute, je l’avoue. Si je n’y réussis pas, il me faudra chercher quoique nouveau travail, à moitié machinal. » Peut-être eût-il en ce cas traduit Brilannicus ; il nous apprend qu’il avait d’abord hésité entre cette tragédie et Phèdre, et c’était en vue d’une actrice dont il attendait beaucoup dans le rôle de Phèdre, qu’il avait donné la préférence h la .seconde pièce.
Les fragments as.sez considérables qui nous restent de Bémelritis sout, comme l’on .sait, le dernier travail de Schiller. On trouva sur sa table après sa mort le monologue de la czarine Marfa, qui commence par ces mots : « C’est mon liLs, je n’en puis douter.... » On ne peut contempler sans tristesse ces pierres d’atteqfe d’un magnifique édifice, ces riches matériaux, ces morceaux de sculpture, les tms ébauchés, les autres achevés, gisant çà et là comme les ruines du bel ensemble conçu par l’artiste et déjà construit dans sa pensée. A voir la majesté du plan, les beautés, les promesses qui abondent dans les parties exécutées ou esquissées, on a pu dire, je le comprends et je le redis volontiers, que cet tmvrage vraisemblablement n’eût pas été inférieur à Guillaume Tell, qu'il l’eût ]>eut-élre surpassé. Nous voyons par les plaintes dont sont remplies les lettres do SCHILLER. — poésies. 13
VIK DE SCini.LER.
ScliiJIer dans les premiers mois de 1 805 que, malgré lo vif désir qu’il avait do se consacrer tout entier à ce drame, qu’il appelait alors sa grande affaire, il ne ]iut pondant longtemps y travailler avec vigueur et persi-vérance. Depuis lo jour où il s’était décidé pour ce sujet, il y songeait constamment ; dès le müicu de 1804, il priait son beau-frère Wolzogen , qui se trouvait ù Saint-Pétersbourg, de lui procurer tout ce qui pourrait avoir rapport à l’histoire du faux Démétrius. « Des costumes du temps , des monnaies , des vues de villes, etc., seront, dit-il, les bienvenus. » Cependant, vers la lin de janvier, un autre dessein lui traversa l’es|)rit. S’en prenant peut-être ù son sujet même des obstacles qui no venaient que de sa santé , il écrivit lo 24 sur son calendrier : « Aujourd’hui je me suis mis aux Enfanis de la maison. » C’était un autre cadre dramatique, qu’il parait avoir conçu d’abord dans d’immenses proportions. Ce n’eût été rien moins, d’après sa première idée, qu’un tableau de la mystérieuse vigilance de la police de Paris, déjouant et châtiant les méraits, étendant sa trame invisible sur la populeuse cité, vaste foyer de la civilisation européenne. Peu à peu ce plan s’était réduit h un ensemble plus facile à embrasser, à une action déterminée, dont il eût tiré sans doute , à la hauteur où son génie s’était élevé, un admirable parti. A en juger par la rapide esquisse qui nous reste, et que Kœraer a publiée. Schiller, en exécutant ce projet, aurait ramené la tragédie à ces régions moyennes de la société dont, à son début, il a fait le théâtre d'intrigue et Amour, et en partie des Ürigaïuls et de Fiesque ; il y eût racheté sans doute par une saine et sobre vigueur l’enflure déclamatoire de sa première manière, et nous aurait laissé, en ce genre aussi, un noble et pur modèle. Mais la note que nous lisons sur le calendrier no fut qu’ime lantaisic d’infidélité : Démélrius resta, dans les derniers mois de sa vie, sa jiensée dominante, et il y revenait ou tentait d’y revenir toutes les lois que la maladie lui donnait quelque relâche, ce qui alors était bien rare. L’hîver fut très-rigoureux : « C’est le plus mauvais, écrit-il, que j’aie eu jusqu’ici. » Vers le milieu do janvier 1805, il fut attaqué d’une fièvre nerveuse catarrhale : c’est ainsi du moins que ses médecins nommèrent son mal. En même temps ses enfants furent atteints de la petite vérole ; sa maison ressemblait, dit-il luimême, à un véritable hôpital. Henri Voss, lo fils du célèbre traducteur, était alors profe.sseur au gymnase de Weimar. 11 consacrait à Scliillor, ([u’il aimait d’une respectueuse tendi'csse, tous les in-
VIE DE SCHIM.EU
stants que lui laiss^aient ses fonctions ; il veillait aupW>s de lui et lui rendait, à lui et aux siens, tous les services qui étaient en son pouvoir. Rien de plus touchant que les détails qu’il nous a donnés sur les derniers mois de la vie du poète*. U raconte que, durant cette Oèvre du mois de janvier, Schiller éprouvait de cruelles douleurs d’entrailles, qu’il était épuisé par une diète rifjoureuse, et que cependant il se montrait serein et même pai à la moindre occasion. Son plus grand honhour était de voir entrer dans sa chambre un de ses enfants; c’était surtout au plus Jeune, à sa petite Emilie, qu’il faisait fête, quand on la lui apportait. Un soir U se leva pour faire qucl(|ues tours dans sa chambre, et comme Voss le soutenait sous les bras, il lui demauda : • Suis-Je donc réellement si caduc? » et allant à la table il moucha la chandelle et s’écria en badinant : « ^'oss, Je ne suis pas énervé. J’ai pu moucher la chandelle le bras tendu. » Vers minuit, il se sentit plus agité et pria sa femme de s’éloigner. Comme elle tardait, il répéta d’une manière plus pressante, puis avec vivacité, son désir. A peine était-elle au bas de l’escalier, qu’il tomba sans connaissance dans les bras de \’oss. Revenu de son évanouissement, il demanda aussitôt : < Ma femme a-t-elle remarqué quelque chose? > Son Jeune ami le rassura par une réponse négative, et h peine se fut-il un peu remis qu’il reprit sa douce et bienveillante humeur.
Goethe alors était malade aussi. Schiller se rétablit avant lui, ou du moins parut se rétablir et se crut assez fort pour aller lui rendre visite. Les deux amis s’embrassèrent en silence^ puis, sans se dire un seul mot de leur santé, ils engagèrent un de ces entretiens qu’ils aimaient, sur les choses de l’esprh. La sortie de Schiller avait été prématurée sans doute. 11 eut de nouveaux accès de fièvre, qni furent accompagnés, dit-on, de crachement de sang. Cette rechute l’attrista profondément. « J’ai de la peine, écrit-il à Goethe, à lutter contre un certain découragement qui est, dans mon état, le mal le plus grand. Puisse votre santé s’améliorer de Jour en Jour et d’heure en heure et la mienne aussi, pour que nous nous revoyions bientôt avec Joie! > Pendant que le mal le clouait sur son lit ou sur sa chaise, son imagination était plus vagabonde que Jamais : il ne ré-
1. Malheureusement on ne peut pas accorder une aveugle confiance au réoit de Henri Voss. Certains faits qu’il rapporte dans ses Communications turSchilkr et G'.tthe sont contredits par lui-méme dans scs lettres. Voyez à ce sujet les ■ppemlices du tome II do M. l'alteske, p. 413.
VIE DE SC.HII.LER
vail que voyages. Il voulait rendre visite & ses sœurs, à Meiningen et eu Souabe; revoir Bauerbacb, y retrouver les chers souvenirs de sa jeunesse ; il voulait aller en Suisse, s’orienter dans le pays de Tell à l’aide de son drame, et comparer ses descriptions h la nature. Le désir de voir la mer l’occupait souvent aussi ; il étudiait son itinéraire, il cherchait, avec sa femme et sa belle-sœur, le chemin le ])lus court pour se rendre à Cuxhaven, h l’embouchure de l'Elbe. Puis, une fois lancé dans ces beau.\ projets, il s’écriait gaiement : « Je crois vraiment que j’irai encore en Chine. Sans doute ce ne sera l>as chose facile, mais si l’on pouvait m’enlever, avec une inflexible rigueur, mou espérance, cela me rendrait malheureux. » Et pourtant, quand les siens, flattant ses .souhaits, faisaient leurs plans devant lui, il les modérait en disant : « Les projets que vous formez pour moi, ne les étendez jms, de grâce, au delà de deux ans. » U no savait pas que désonnais ce n’était plus par années, mais par mois et par jours, qu'il fallait compter.
Pendant que la prison terrestre peu h peu s’écroulait, son âme semblait chaque jour s’épurer et s’élever. • Notre vie intérieure fut très-riche dans ce dernier hiver, dit Mme de Wolzogen. Une ineffable douceur pénétrait tout son être et se révélait dans tous ses jugements et ses sentiments. Une véritable paix de Dieu était eu lui. • ün eât dit que toutes les facultés de son esprit étaient devenues plus vives, toutes ses sensations plus délicates ; que de nouveaux aspects s’ouvraient à lui ; que le beau, le bien, sous toutes leurs formes, l’attiraient déjà par ces attraits ineffables qu’ils doivent avoir pour l’âme dégagée das liens du corps.
Avant de le frapper, la mort lui voulut laisser un dernier répit. Il parut encore une fois se rétablir. Il put encore reprendre sa tâche, se remettre à Démitrius. • Je me suis enfin cramponné à mon travail, très-sérieusement, écrit-il à Goethe à la fin de mars, et je pense que désormais je n’en serai plus si aisément distrait. U n’a pas été facile de reprendre position après une si longue pause et après ces malheureuses interruptions ; il a fallu que je me fisse violence. Mais maintenant je suis en train. * Eu train pour une bien courte traite, pour une voie de douleurs. Sous ces derniers fragments, sous ce labeur interrompu parla mort, il faut écrire l’épigraphe que Goethe, eu ce temps-là (il était lui-méme malade, nous l’avons dit.', proposait pour un de ses propres ouvrages : «Je puis, commejenesais quel peintre ou quel dilettante, écrire sous mou œuvre : In doluri-
bus pinxil. Je souhaite seulement que le lecteur n’en éprouve rien, comme aux facéties de Scarron on ne sentait pas ses douleurs do goutte. ■ Ce souhait est accompli daus les pages éj^rses du drame commencé : sereines, animées, la mort n'a rien pu sur elles que do les interrompre '.pendent opéra inlerrupta. Le travail le ranimait, le consolait ; c Pourvu, disait-il, que je puisse m’occuper, je me sens bien. » Si libre d’esprit, si maître de sa pensée, il se lais.saitalleràde passagères illusions. Dans une fort belle lettre, dat(^ du commencement d’avril, qui est sa dernière à G. de Humboldt, il parle de sa reconnaissance pour Charles-Auguste, de l’aisance dont il va jouir désormais; puis il ajoute ; • Comme j’ai fait aussi de bonnes conventions avec Cotta et avec les théâtres, je me vois en état d’amasser quelque chose pour mes enfants, et je puis espérer, si je continue seulement ainsi jusqu'à ma cinquantième année, de leur assurer l’indépendance nécessaire. » 11 comptait que chaque drame dorénavant, et il se proposait, nous l’avons vu, d’en faire un chaque année, lui rapporterait 670 thalers environ. « Vous voyez, coiitinue-t-il, que je vous entretiens en vrai père de famille ; mais un petit troupeau d’enfants, comme celui que j’ai autour do moi, peut bien porter à réfléchir. » Dans cette même lettre, il dit que sa tragédie l’occupera vraisemblablement jusqu’à la fin de l’année, et il expose, se flattant assurément de les appliquer encore avec succès, les tliéories, fruit de l’expérience, qu’il s’est faites sur le drame, les concessions au goût public qu’il croit légitimes. • J’es])ère que jusqu’à présent, dans ma voie de poésie, je n’ai pas fait de pas en arrière ; peut-être eu ai-je fait un de cûté, vu qu’il peut m’être arrivé de faire quelques concessions aux exigences matérielles du monde et du temps. Les œuvres du poète dramatique sont plus vite que toutes les autres entraînées par le torrent du temps ; il entre même, contre son gré, en un multiple contact avec la masse, lequel ne vous laisse pas toujours pur. D’abord il plaît de jouer le rôle de dominateur des Ames ; mais à quel dominateur n’arrive-t-il pas de devenir, en revanche, le serviteur de ses serv iteurs, pour maintenir sa domination T et de la sorte il peut s’être fait aisément qu’en remplissant les scènes aUemandes du bruit de mes pièces, j’aie aussi pris quelque chose des scènes allemandes. * Dans une lettre du même jour à un peintre allemand établi à Rome, il semble également renaître à la vie ; < Ma faible nature, lui dit-il, a failli succomber sous la rigueur de ce dernier hiver. Maintenant, avec le printemps, revient la sérénité et
l’amour de vivre , et , comme la terre au soleil, l’âme se rouvre à l’amitié. >
Le 28 avril, douze jours avant sa mort, il alla encore â la cour. • Je l’aidai à se parer, nous raconte Voss, et je me réjouis de son air de santé et de sa noble mine dans son habit vert de gala. > Le 29, il alla pour la dernière fuis au théâtre. Il s’apprêtait à sortir pour s’y rendre, quand Goethe, dont cette visite était la première sortie, entra dans sa chambre. Après quelques moments d’entretien, les deux amis descendirent ensemble, et ils se quittèrent, pour ne plus se revoir, à la porte de la maison de Schiller. A la fin de la représentation, Henri Yoss vint dans sa loge , pour le reconduire , selon son habitude : il le trouva agité d’une lièvre ardente, les dents lui claquaient. Rentré chez lui, il se lit faire un pimch, comptant ainsi ranimer ses forces. Le surlendemain, l" mai 1805, Voss lui rendit visite. H le trouva étendu, languissant, sur son sofa, dans un état qui tenait le milieu entre la veille et le sommeil : * Me voilà de nouveau couché, » dit-il d’une voix creuse. Les enfants vinrent et l’embrassèrent. Il ne leur témoigna nul intérêt et ne donna aucun signe de contentement. C’était le début de sa dernière maladie, qui s’annonça comme une de ces lièvres catarrhales auxquelles nous étions habituées, dit Mme de Wolzogen, à qui j'empi-unterai en grande partie le triste récit qu’il me reste à faire. U se remit jusqu’à un certain point de cette langueur que nous venons de décrire, et ne parut pas se sentir d’abord plus sérieusement malade que dans les autres accès de même nature. Il reçut quelques amis dans sa chambre et sembla prendre plaisir à leur entretien. La visite de Gotta, qui s’arrêta à Weimar en allant à Leipzig, le réjouit : il fut convenu qu’à 'son retour on terminerait les affaires. Comme la parole le fatiguait et redoublait sa toux, on cherchait à le maintenir dans un parfait repos : il n’était d’ailleurs jamais plus content que lorsqu’il n’avait auprès de lui que sa femme et sa belle-sœur. Voss s’offrit à venir le veiller, mais Schiller pi^éféra que Rodolphe, son fidèle domestique, restât seul la nuit à ses côtés. Son Démétriiis occupait toujours sa pensée, et il regrettait vivement d’être interrompu dans son travail.
Jusqu’au 8 mai il garda la tête parfaitement libre. Il ne {graissait {Mts croire au danger. < J’ai beaucoup réfléchi, dit-il, à ma maladie, pendant ces derniers joui-s, et je crois avoir trouvé une méthode qui certainement ajuéliorera mon état. > Rien ne montrait
VIE DK SCIllLI.ER.
qu’il pensât à l'avenir des tiens, si ce n’est qu’il désirait ardemment le retour de son hean-frère Wohogen, qui avait accum|>a(^ic à Leipzig la duchesse héréditaire : peut-être eût-il voulu l’entretenir de ses dernières volontés. Le 6 , vers le soir , il commença h jjarler avec moins do suite, mais sans délire. « Donnez-moi, dit-il, des contes et des romans de chevalerie; c’est là que se Iront ont les matériaux du beau et du grand. » Dans la soirée du jour suivant, il voulut, selon sa coutume , engager une conversation avec sa helle-sumr sur des sujets de tragédie et sur la manière d’éveiller et de touclier les plus hautes facultés de l’âme hmuaine. Comme Mme do Wolzogcn, qui ne voulait pas le tirer de son repus, lui répondait avec moins de vivacité ((u'à l’ordinaire ; « Kh bien, s’écria-l-il, si personne ne me comprend plus, et si je ne me comprends plus moi-même, mieux vaut me taire. » Peu de temps après, il s’assoupit, mais il parla beaucoup |iendant .son sommeil. « Est-ce là votre enfer? est-ce là votre ciel ? » s’écria-t-il avant de s'éveiller ; ]iuis il leva les yeux avec un doux sourire, comme si une apparition consolante le vi.sitait. Il mangea un peu de soupe et quand sa belle-sieur prit congé de lui : « Je compte, dit-il, bien dormir cette nuit, s’il plait à Dieu. »
D avait assez bien passé la matinée du 8, demeurant silencieux et souvent assoupi. On lui avait ajiporlé sa petite lille, et il l’avait regardée d'un air ému et content. Quand Mme de Wolzogen vint le soir et lui demanda comment il se trouvait ; « Toujours mieux, répondit-il, en lui serrant la main, toujours plus .serein. » Ce furent les dernières jiaroles qu’il lui adressa. Il demanda qu’on ouvrit le rideau : il voulait, disait-il, voir le soleil. Vingt-sept ans plus tard, un vœu semblable fut l’adieu de Cuethe à la vie ; uu volet était fermé, l’auteur de i'aust expirant le lit ouvrir pour qu’il entrât plus de lumière dans la chambre. Dans la nuit du 8 au 9, comme le rajiporta le lendemain son fidèle Rodoljihe, qui le veillait, il parla beaucoup, surtout de Démètrius, dont il récitait des morceaux ; quelquefois aussi il priait Dieu de le garder d’une lente agonie. Le 9, vers 10 heures du matin (c’était un jeudi), il perdit connaissance et commença à délirer, à prononcer des paroles sans suite, surtout des mots latins. Le médecin ordonna uu bain, qu’il parut prendre avec réqiugiiaiice ; puis, pour ranimer ses forces qui s’épuisaient do plus eu plus, lui ht donner un verre de vin de Champagne. Il souiïrait d'oppressions dans la poitrine, mais (jui ne paraissaient pas très-douloureuses. Quand elles le prenaient , il laissait tomber sa tète sur son
coussin , et regardait autour de lui , l’œil fixe et égaré , sans reconnaître ceux qui étaient là. Il voulut, raconte Voss, demander de l’éther {naphtha}. N’ayant jm prononcer que la première .syllabe , il essaya d’écrire , mais ne réussit à fomer que trois lettres.
Vers trois heures, il tomba dans une extrême faiblesse, et sa respiration commença à s’embarrasser. .Sa femme était agenouillée auprès de son lit : elle dit plus tard cpx’il lui avait encore serré la main. Mme de Wolzogen se tenait, avec le médecin, au pied du lit, et plaçait des coussins chaulTés sur ses pieds glacés. Tout h coup il sraebla qu’une commotion électrique passait sur tous ses traits. Sa tête tomba en arrière, et le plus parfait repos transfigura son visage : on eèt dit qu’il dormait d’un |>aisibie sommeil. U était six heurps du soir. Schiller était âgé de quarante-cinq ans, cinq mois et vingt-neuf jours.
Après l’autopsie, l'un des médecins dit à Mme de Wolzogen que s’il avait guéri de cette fièvre , il n’aurait guère pu vivre plus de six mois. Il ne respirait plus qu’avec le poiuuon droit, qui lui-même était eu partie adhérent.
L’enterrement eut lieu dans la nuit du samedi au dimanche 12 mai. On ne put attendre, comme cela avait été convenu d’abord, jusqu’au lendemain matin, parce que la décomposition du ççu'ps était trop rapide. Douze jeunes gens de hoiiue maison voulurent remplacer les porteurs ordinaires et portèrent le cereueil au lieu du dernier repos. « C’était , dit Mme de Wolzogen , une douce nuit de mai. Jamais je n’ai entendu le chant des rossignols aussi soutenu , aussi plein , que cette fois. • Il faisait clair de lune, mais de sombres nuages couvraient le ciel. On raconte qu’au moment où l’on déposa le corps devant le caveau funèbre, la lune sortit tout à coup du sein des nuages et éclaira le cercueil, où était gravé le nom de Scliiller ; puis à peine fut-il descendu dans le caveau, qu’elle dis|iarut de nouveau. Le dünanclie, dans l’après-midi, on célébra les fuut*railles dans l’église de Saint-Jacques. Le requiem de Mozart fut exécuté par la chapelle ducale, et le surintendant Vuigt prononça un discours. Les enfants de l’illustre défunt étaient présents : au milieu du sermon, la petite Êmilie se mit à rire et par le contraste de son innocente ignorance émut vivement toute l’assemblée.
La dépouille mortelle de Schiller resta jusqu’en 1826 dans le lieu
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de sépulture où elle avait été d'abord déposée. A cette époque on l’exliuma pour la transporter au nouveau cimetière de Weimar, dans le caveau de la famille ducale, où elle repose maintenànt auprès de Charles-Auguste et de Goethe. Le duc est placé entre les deux poètes.
Dès que la nouvelle de la mort de Schiller s’était répandue dans Weimar, elle avait plongé la ville dans une consternation et tm deuil unanimes, aiuquels l’Allemagne entière s’associa bientôt, en y mêlant les hommages d’une admiration pleine d’enthousiasme. L’on s’était empressé de prodiguer de toutes parts ù la veuve et aux orphelins les témoignages de la plus cordiale sympathie. La duchesse héréditaire assura Mme' Schiller, dans les premiers jours de son veuvage, qu’elle prendrait soin de l’éducation des enfants, < et c’est ce qu’elle a fait, dit Mme de Wolzogen, de la manière la plus libérale. » Dalberg, alors prince primat, lui fit une j>ension d’un chiffre très-honorable. Le libraire Cotta se conduisit aussi très-généreusement, et dès lors et toujours depuis, envers les héritiers de Schiller, et il ne contribua pas peu, si nous en croyons encore le témoignage de Mme de Wolzogen, à leur procurer cette aisance que le poète, à la veille de sa fin prématurée, regrettait douloureusement de n’avoir pu leur assurer lui-même'.
Goethe, qui , bien qu’alors sa santé parût ébranlée , devait survivre de longues années à son ami, éprouva, en apprenant sa mort, un profond chagrin. L’année 1805 avait couuuencé pour lui par de douloureux j)ressentimeuts. Ayant écrit à Schiller, le matin du I" janvier, un petit billet, il s’aperçut avec eflroi, en le relisant, qu’il lui souhaitait, par une étrange distraction, au lieu de la muvelle, la dernière bonne année. Le jour même, il avait raconté sa méprise à Mme de Stein et ajouté qu’il pressentait que lui ou Schiller ne verrait pas la fin de cette année. Après sa dernière visite à Schiller, que nous avons mentionnée, il fut obligé de nouveau, pendant quelque temps, de garder la maison. Yoss le rencontra un jour dans son jardin, et remarqua que des larmes brillaient dans ses yeux. Après avoir écouté avec un vif intérêt les tristes nouvelles que Voss lui donna de la santé de leur ami commun, il se hâta de passer
I. Mme Schiller mourut à Bonn, le 9 juillet 1836, vingt et un ans après son mari, trois ans après sa mère. Sa sœur, Caroline de Wolzogen, plus âgée qu’elle de près de quatre ans, lui sunécut longtemps. Elle mourut le 15 janvier 1847 à léna. Elle avait perdu son mari, Guillaume de Wolzogen, à la fin de 1809.
k nn sujet moins affligeant, et se contenta de dire : « Le destin est inexorable, et l’homme pen de chose. » Le soir de la mort de Schiller, le peintre Meyer était auprès de Goethe. Quand on apporta le douloureux message, on fit prier Meyer de sortir, mais celui-ci, après l’avoir reçu, n’eut pas le courage de rentrer dans la chambre et se retira sans prendre congé. Personne dans la maison n’osa communiquer la nouvelle à Goethe. L’air embarrassé de ses gens, qui paraissaient l’éviter, lui inspira de l’inquiétude. « Je m’aperçois, dit-il k la fin, que Schiller doit être bien malade; • mais il ne ül point de question; on eût dit qu’il ne se sentait pas la force de supporter ce coup : pendant tout le reste de la soirée, il demeura renfermé en lui-méme. La nuit, on l’entendit pleurer. Le lendemain matin, il demanda k une amie : « N'est-ce pas? Schiller était hier très-malade? • Elle ne lui répondit que par des sanglots. « Il est mort? » ajouta-t-il d’une voix ferme/ • Vous l’avex dit vous-méme,» lui répliqua-t-on. « Il est mort! » répéta-l-il en se couvrant les yeux de ses deux mains. Dans les jours suivants, personne encore n’osa lui parler de Schiller, et il évita lui-méme avec soin ce sujet d’entretien : il n’avait ni le calme ni le courage nécessaires pour l’endurer. Quelques semaines après il écrivait k Zelter : « Je croyais que j’allais me perdre moi-même, » il faisait allusion k sa propre maladie, < et voilk que je perds un ami, et dans cet ami la moitié de mon être. A bien dire, je devrais commencer tme nouvelle manière de vivre; mais k mon âge il n’y a plus moyen. Aussi je regarde tous les jours tout droit devant moi ; je vis au jour le jour, sans penser k ce qui doit suivra. >
Schiller avait conféré avec Goetlie du plan de son Démitrius. L’auteur de Favst résolut d’achever ce drame interrompu par la mort. Ce projet le pénétra, nous dit-il lui-méme, d’un véritable enthousiasme. «J’étais libre de tout travail; quelques mois m’auraient suffi pour tenniner la pièce. » Déjk il la voyait jouée sur tous les théâtres de l’Allemagne k la fois ; « C’eût été Ik la plus magnifique de toutes les fêtes funèbres. » Malheureusement il renonça tout k coup k ce beau dessein. La tâche, a-t-on dit, eût été pour lui impossible '. n me répugue, je l’avoue, d’employer ce mot en parlant de
t. M. rraaçnis de Msltiz ne l'a pas jugée telle pour lui-même. Son Dtfmétriui, composé sur le plan et l'esquisse' de noire auteur, a été publié, comme supplément aux Œuvres de Schiller, dans un cahier qui contient en outre la correspondance de celui-ci avec le baron de Dalberg.
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Goethe et de poésie; mais je comprends qu’il lui eût été difficile, sans se dépouiller de lui-même, de continuer et de parfaire le drame, dans l’esprit où Schiller l'avait conçu et commencé. Malgré leur intimité littéraire, le monde réel et le monde idéal se réfléchissaient dans ces deux génies sous des couleurs trop différentes pour tpi’ils pussent se mettre à la place l’un de l’autre et s’identifier au point de produire sans disparate une œuvre commune et indivise. Ce qui est certain, c’est que Démétrius resta inachevé, et que Goethe ne tint pas la parole qu’il s’était donnée. Il fallait cependant, et de toutes parts on demandait, que le théâtre de Weimar rendit au poète qui l’avait illustré un solennel hommage. Pour cela Goethe, oubliant l’ancienne malice de Kotzebuo, ou plutût se souvenant peut-être de l’opposition que lui-méme y avait faite, fit représenter, sous forme dramatique (vraisemblablement le 10 novembre 1805), le poème de la Cloche, que depuis l’on s’accoutuma à reprendre tous les ans à l’anniversaire de la naissance de Schiller. U composa pour cette représentation un touchant épilogue, qu’il modifia dix ans plus tard, lorsqu’on eut la pensée de réunir en une même solennité la fêta théâtrale d’iffland, né le 26 avril, et de Schiller, mort au commencement de mai. Cet épilogue, d’un ton grave et doux, et où respira une tendre admiration pour l’homme et pour le jioéte, est certainement, entre tous les monuments élevés à la gloire de Schiller, un de ceux qui eussent été le plus .selon son cœur. Nous ne pourrons mieux terminer celte biograpliie , ni mieux résumer l’impression tpie nous voudrions qu’elle lais.sâl au lecteur, qu’en e.xtrayant de ce lyrique hommage les éloges qui nous ont paru à la fois les plus justes, les plus expressifs et les plus sincères ;
c H fut nôtre ! Puisse cette fière parole dominer la bruyante douleur! U a voulu chez nous, dans un port a.ssuré, s’accoutumer, après la tempête fougueuse, à la paix durable. Cependant .son génie s’avançait puissamment vers l’éternel domaine du vrai, du bon, du beau, et derrière lui gisait, vaine apparence et néant, le commun, le vulgaire, qui tous nous assujettit....
« Sa joue s’enflammait, de plus en plus brillante, de cette jeunesse qui jamais ne s’envole; de ce courage qui tût ou tard triomphe de la résistance du monde obtus; de cette foi qui, toujours plus haute, tantôt s’avance avec audace, tantôt s’insinue patiente, pour
soi
que le bien agisse, croisse et soit utile, pour qu'enfin vienne le jour de tout ce qui est noble....
« Vous l’avez connu, vous savez conune, à pas de géant, il parcourait la sphère du vouloir, de raccoiuplisscmeiit ; comme, h travers les temps et les lieux , il lisait d'un regard serein le livre des pensées et des mœurs des peuples. Mais aussi, comme au milieu de nous, haletant de sa course, il languissait dans la maladie et guérissait péniblement : c’est ce que nous avons éprouvé, dans ces années tristement belles, souffrant avec lui, car il fut nôtre....
€ De bonne iieure il avait lu l’austère sentence , il était famiUer avec la souffrance, avec la mort. Et voilh qu’à la fm, comme souvent nous l'avions vu guérir, nous le vîmes quitter ce monde ; voilà qu’à notre effroi s’accomplit ce que depuis longtemps nous avions redouté. Mais déjà son être glorieux, lorsqu’il abaisse ses regards vers la terre, se voit ici transfiguré. Ce qu’autrefois regrettait, blâmait en lui le monde contemporain, la mort, le temps l’ont ennobli.
* € Plus d’un esprit qui lutta avec lui, et né reconnut qu’à regret son grand mérite, se sent aujourd’hui pénétré de sa force, volontairement enchaîné dans sa sphère.' U s’est élancé vers les hauteurs sublimes, étroitement ap]>arenté à tout ce que nous prisons. Fêtez-le donc! car ce que la vie n’accorde à l’homme qu’à moitié, la postérité le lui doit donner entièrement.... »
Ce cri du cœur ; < U fut nôtre ! » l’Allemagne aujourd’hui tout entière le répète. Jamais nation n’adopta un poète et ne l’appela sien, je ne dis pas avec tant d’admiration, mais avec un si tendre amour. Et il a mérité cette adoption, il est digne de sen’ir de modèle par son culte du beau, identifié avec le bien; par ses vives aspirations à tout ce qui est grand et généreux et utile aux hommes , ou du moins à tout ce qui lui paraissait tel ; par la haute idée qu’il s’était faite de la mi.ssion du génie en ce monde , par son dévouement sans bornes à cette mission , et enfin , ]iar le progrès simultané de l'esprit et du cœur qui marqua toutes ses années. Redisons-le avec Goethe : • Ce que d'abord on put regretter, blâmer en lui , la mort, le temps l’ont ennobli. » Et c’est justice, parce qu’il avait luiméme commencé cet ennoblissement, qu’il avait su lutter avec cou-
VIE DE SCHILEER.
rage, que chaque jour son ftine devenait plus pure, plus sincère et s'élevait davantage
Sur cette échelle d'or qui va se perdre en Dieu.
Il fut du bien petit nombre de ceux que la gloire rend meilleurs, qu’elle enivre , non d’eux-mèmes, mais d’un plus ardent amour du bien et du beau. Plus il s’avance dans la carrière et grandit en talent, plus il devient exigeant envers lui-même. Sa tâche l’ab.sorbe; son génie, c’est lui tout entier ; il se donne sans rien retenir. Dans cette natnre aussi dévouée que puissante, aussi libérale que riche, pas de divorce entre l’homme et le poêle ; il appartient à la poésie et aux nobles fins qu’il lui assigne de toute .son âme , de tout son cœur, de toutes ses forces, et sans que le moi, la vanité, l’ambition, le bienêtre fassent leurs réserves. Ce qui achève la sympathie qu’excitent et son génie et son caractère , c’est qu’il avait lu de bonne heure, comme dit encore l'Épilogue, l’austère sentence qui condamne l’homme k la peine, et qu’il fut malheureux et soulfranf. Nul, dans les poètes des derniers temps, n’a été plus que lui peut-être transfiguré par la gloire, mais , sous l’auréole même, une douce mélancolie tempère son visage , et ceux-là surtout qui pleurent s’écrient à sa VTie : • Il fut nôtre ! »
» Il fut nôtre! » peuvent dire aussi tous ceux qui ne se laissent pas emporter au tourbillon des choses visibles et des intérêts matériels ,. et cherchent leur refuge ailleurs qu’en ce bas monde ; car à qui mieux qu’à lui peuvent s’appliquer ces belles paroles que j'entendais ap])laudir il y a quelques .semaines ; « L’extérieur de la création , si beau qu’il soit, ^ si beau qu'il le vît, ajouterai-je, « n’était jwur lui qu’un reflet de sa beauté véritable? Sous l’apparence il voyait, il cherchait le réel, le vrai réel, c’est-à-dire l’idéal*. » C’est là un do ces mots qui tranchent les querelles , en définissant les termes et attribuant aux choses leur vraie naluie. Non , les vains rêveurs, ce ne sont pas ceux qui s’attachent à ce qui est étemel, absolu, immuable , à ce qui est par excellence, plutôt qu’aux objets éphémères. Seulement n'oublions pas que l’art lui-même, tout pur, tout céleste
1 . Réponse de M. Vitet, directeur de l'Académie française, au discours de réception de M. de Laprade. ~ ScliiUer, dans la dissertation sur VL’sage du chœur dans la tragédie quM a pincée en tête de &a Fiancée de Messine, eiprime une pensée semblable à celle-ci quand il dit que « lart de l’idéal, comme il l’appelle, est plus vrai que toute réalité, plus réel que toute expérience. •
qu’il est, ne forme que les degrés qui mènent au sanctuaire, et ne l’adorons pas comme notre Dieu. C’est surtout au génie , quand il s’arrête en clieinin et qu’il est tenté de confondre le moyen avec la fin, qu’il faut crier avec le poète ; • Montez, montez encore! >
POÉSIES DÉTACHÉES
POÉSIES DÉTACHÉES'