‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 181 sur 311 · I.ES DIEUX DE LA DRÈCE · texte numérisé non relu

I.ES DIEUX DE LA DRÈCE

Ouand le voile magique de la poésie entourait encore gracieusement la vérité.... alors par toute la création coulait la plénitude de la vie, et ce qui jamais ne sera sensible sentait. Pour la presser sur le sein de l’Amour, on donnait à la nature une plus haute noblesse; tout, aux regards initiés, tout montrait la trace d'un Dieu. •

Où maintenant, comme le disent nos sages, ne se meut plus qu’un globe de feu sans vie, Ilélios, dans sa paisilde majesté, conduisait son char d’or. Ces cimes, les Oréades les peuplaient; dans cet arbre vivait une Dryade; et des urnes des aimable.s Naïades jaillissait l’écume argentée des torrents.

Ce laurier autrefois s'est tordu implorant du secours; la tille de Tantale est muette dans ce rocher; la plainte de Syrinx s’échappe de ce roseau , la douleur de Philomèle de ce bocage. Ce ruisseau reçut les larmes que Cérès pleura sur Proserpine, et de cette colline Cythérée appelait.... en vain, hélas! son ami charmant.

Alors les habitants des rieux descendaient encore parmi la race de Deucalion. Pour triompher des belles filles de Pyrrha , le fils de Latone prenait la houlette du berger. Entre les hommes, les dieux et les héros, l’Amour nouait de beaux nœuds; tes mortels, les héros et les dieux ensemble portaient leurs hommages à Amathonte.

La gravité sombre et le triste renoncement étaient bannis de ' votre culte serein; tous les cœurs devaient battre heureux et contents, car les heureux vous étaient alliés. Rien alors n’était saint que le beau; le dieu n’avait honte d’aucune joie, là où la .Muse, rougissant avt>c pudeur, où la Crûce commandait’.

1. A la place ilo celle sixième slroplie, on lit dans la première édilion les quatre suivantes ;

« A genoux licvanl 1rs autels des Grâces, l'aimable prêtresse priait; elle adressait ses inuels désirs'à Cythéiée, et son vœu de vierge à la Grâce. Ia; noble orgueil de commander dans le ciel même lui apprenait

POÉSIES nÉTACIIÉES.

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Vos temples étaient riants comme des palais; les jeux des luVos vous cék-braient aux fêtes de l’Isthme, riches en couronnes; et les chars tonnaient roulant au hut. S’entrelaçant avec grâce, des danses pleines de vie entouraient l’autel splendide. Des guirlandes triom])hales ornaient vos tempes; des couronnes, votre chevelure parfumée.

I.e joyeux Évohé de la troupe armée du thyi-se, et le superhe attelage des panthères annonçaient l’approche du grand dieu (|iii a|)porte la joie; le Faune et le Satyre marchent en chancelant devant lui; autour de lui bondissent les .Ménades en délire ; leurs danst!s louent son vin, et les joues hrunies du divin héto invitent gaiement à vider la coupe.

En ce temps-là, un hideux squelette ne se dressait pas devant le lit du mourant. Un baiser recueillait le dernier souffle sur les lèvres; un Génie retournait son llambcau. Aux Enfers même, la sévère balance de la Justice était aux mains du pelit-lils d’une mortelle, et la plainte touchante du poi'te de Thrace attendrissait les Euménides.

L’ombre heureuse retrouvait ses joies dans les bosquets de l’Elysée; l’amour lidèle, son fidèle époux, et le conducteur de

ît garder son rang divin, et la ceinture sainte des attraits qui domptait juslju'au Dieu du tonnerre.

c t'élesie et immortet était le feu qui coulait dans les Bers hymnes de Pjndare, roulait impétueux sur la lyre d’Arion, se répandait dans la pierre de Phidias. Dos êtres meilleurs, de plus nobles Ggures rappelaient la première et suprême origine. Les dieux qui descendaient du ciel le revoyaient s'ouvrir ici-bas.

I Chaque don de la nature devenait, par la bonté d'un dieu, plus précieux et plus cher. Sous le bel arc d'iris, la campagne, pleine de perles, ileurissait plus riante. Plus splendides brillaient les couleurs du matin sous le voile rose d'Iléincra; plus tendre résonnait la flûte dans la main du dieu des bergers.

I La jeunesse se peignait plus aimable, plus florissante, dans l’image de Ganymède; la vertu plus héroïque, plus divine, avec l’égide de Minerve. L'éternel lien des cœurs était plus doux, pins sacré, lorsque Hymen le nouait encore. Même le Bl fragile de la vie glissait plus mollement par la main des Parques. •

LES DIEUX DE LA GnÈCE.

char, sa carrière; la lyre de Linus fait entendre ses chants accoutumés; Admète tombe dans les bras d’Alceste ; Oreste reconnaît de nouveau son ami; Philoctète, ses flèches.

De plus nobles prix fortifiaient alors le lutteur dans le rude sentier de la vertu. D’iiéroiques auteurs de grandes actions gravissaient au rang des Immortels. La troupe muette des dieux des Enfers s'inclinait devant celui qui venait réclamer les morts. Du haut de l'Olympe, le couple des Gémeaux éclairait le pilote parmi les vagues.

Monde charmant, où es-tu? Reviens, aimable printemps de la nature! Hélas ! ce n’est que dans le pays de fées de la poésie que vit encore ta trace fabuleuse. La campagne est triste et dépeu- ]»lée ; nulle divinité iie s’offre à mon regard. Hélas! de cette image, toute chaude de vie, l’ombre seule est restée.

Toutes ces Heurs sont tombées au souffle glacé du nord. Pour enrichir un seul entre tous, ce monde de dieux a dû périr. Je cherche tristement sur la voûte étoilée.... ô Séléné, je no fy trouve plus. .le crie dans les bois, dans les Huis.... hélas! le vide seul me répond !

Ignorant les joies qu’elle donne , n’étant jamais ravie de sa propre grandeur, ne connaissant pas l’esprit qui la gouverne, ne jouissant pas de ma félicité, insensible même à la gloire de son auteur, la nature, dépouillée de sa divinité, obéit servilement, comme le battement mort de l’horloge, à la loi de la pcv santeur.

Pour renaître demain , elle se creuse aujourd’hui son propre tombeau , et les lunes, d’elles -mômes, s’enroulent et se déroulent sur un fuseau éternellement pareil. la's dieux oisifs s’en sont allés chez eux, dans le pays des poètes, inutiles désormais à un inonde qui, trop grand maintenant pour qu’ils le mènent à la lisière, se soutient par .son propre balancement.

Oui, ils s’en sont allés chez eux, et ils ont emporté tonie

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POESIES DÉTACHÉES

loauU', loutp trrandeiir, toutes les couleurs, tous les tons de la vie, et il ne nous est resté que la parole inanimée. Arrachés au déluge du temps, ils flottent, sauvés du naufrage, sur les hauteurs du Pinde : ce qui doit vivre immortel dans les chants des poètes , est condamné à périr dans la vie réelle.

LES A?iTI8TES‘.

O homme! que tu es beau, la palme de victoire à la main, debout sur la pente du siècle, dans ta noble et hère virilité, le sens ouvert, l'e.sprit fécond, plein d’une douce gravité, dans un calme actif, homme, fils du temps et son fruit le plus rnér, libre par la raison, fort par les lois, grand par la mansuétude, et riche des trésors que ton sein longtemps te cacha , roi de la nature, qui aime tes chaînes, qui exerce ta force en cent combats, et qui, sous ton empire, s'éleva radieuse du sein de la barbarie!

Knivré du triomphe que tu as conquis, ne désapprends pas à

1. Ce poûme didactique, commencé à RudolsUdt, dans l’automne de 1788, et fini à Weimar en 1789, fut d’abord publié dans le Mercure aïlemand. C’est, pour le fond comme pour la forme, une pièce très-remarquable, et les critiques d'outre-Rbin ont raison de la vanter pour la manière dont le sujet y est conçu, développé et rendu. Elle a cependant, si je no me trompe, un défaut : c'est de demander pour être comprise trop d’attention cl d'étude, trop de connaissance de certaines idées particulières de philosopbie dont 1 auteur était alors occupé. La tiaduction jKiurra paraître obscure en maint endroit; mais pour lui donner cette clarté transparente qui manque également à l’original, comme le prouvent les inlerprélaiions qu'on a cru devoir en publier même en Allemagne, il eût fallu paraphraser au lieu do traduire et ôter au poème, avec sa concision et la hardiesse des images dont les abstractions y sont revêtues, le caractère qui le distingue et en fait surtout le mérite. Traduire, ce n'est pas commenter, cl une traduction ne doit pas prétendre à plus de clarté que Torigiiial.

LKS AUTISTES.

bénir la main qui , sur la rive inculte de la vie, trouva l’orplielin pleurant, délaissé, jouet des fougueux caprices du sort; la main qui de’bonne heure commença à diriger en silence ton jeune cœur vers la grandeur morale où il devait atteindre , et écarta de ton tendre sein la convo'Cise qui souille : ce guide bienfaisant qui forma, en jouant, ta jeunesse aux nobles devoirs, te lit deviner, dans de faciles énigmes, le secret de l'auguste vertu , et qui ne confia son favori à des bras étrangers , que pour l’y reprendre plus mûri.... Ah! ne descends pas, par d’indignes désirs, jusqu’à ses servantes avilies! L’abeille peut, pour la diligence, te faire la leçon; un ver le servira de maître pour l’habileté; ta science, tu la partages avec des esprits supérieurs; mais l’art, o homme, loi seul tu le possèdes.

Ce n’est que par les portes du beau, portes de l’orient, que tu pénétras dans le champ de la connaissance. Pour s’habituer à un plus haut éclat, l'intelligence s’exerce sur ce qui charme et plaît. Ce qui, aux accords de la lyre des Muses, te pénétra d’un doux frémissement, développa dans ton sein œtte force ’ qui finit par s’élever jusqu’à l’Esprit de l’univers.

Ce que la raison vieillissante n’a découvert qu’après des mil- ' liers d'uns écoulés, était enfermé dans le symbole du beau et du grand, qui le révélait d’avance à l’entendement encore enfant. L’aimable image de la vertu nous fit aimer la vertu même; un sens délicat se révolta contre le vice, avant qu’un Solon eût écrit la loi qui produit lentement ses pâles fleurs, liien avant qu’à l’esprit du penseur se présentât l’idée hardie de l’éternel espace.... qui, dites-moi, leva les yeux vers la scène étoilée, sans deviner et sentir l’immensitéï

Celle qui, la face ceinte d’une auréole d’Orions, n’est contemplée, dans sa majesté sublime, que par de plus purs esprits que ceux d’ici-bas, qui s’avance éblouissante par delà les astres, emportée sur son trône radieux , la redoutable et souveraine Lranie.... la voilà qui, déposard .sa couronne de feu, se présente à nous.... sous l’apparence de la beauté! Enlacée de la ceinture de la Cr.ice, elle st! fait enfant, pour que les enfants

I la comprennent. Ce que nous avons senti ici-bas, comme beauté, I un jour nous apparaîtra comme vérité.

Onand le Créateur reléprua l’homme, loin de sa face, dans la mortalité, et lui piwcrivit de trouver, par le rude sentier du monde des sens, un tardif retour à la lumière; quand tous les étras céle.stes détournèrent de lui leurs regards : elle seule, humaine, s’enferma généreusement, avec le banni délaissé, dans la mortalité. Mlle plane ici-bas, abaissant son vol, autour de s<jn favori, près du monde sensible, et, par une illusion charmante, lui peint l'Élysée sur les murs de sa prison.

Uuand riiumanité, dans son enfance, reposait encore dans les tendres bras de cette nourrice, alors la sainte fureur du meurtre n’attisait point de llamme; nulle part alors ne fumait I un sang innocent, l.c cœur qu’elle mène à sa douce lisière dédaigne la servile direction des devoirs; son sentier lumineux, serpentant seulement par de plus beaux détours, descend dans I la radieuse carrière de la moralité. Ceux qui vivent sous sa chaste loi , nul penchant vil ne les tonte , nul arrêt du sort ne les fait pâlir: comme soumis à une .sainte puissance, ils recoui vrerit la vie pure des esprits, le droit précieux de la liberté.

Heureux ceux (pÉelle a voués à son ciilte.... les plus purs entre des millions!... dans le sein desquels elle a daigné placer son trône, par la bouche de qui elle commande souverainement, qu’elle a choisis, pour nourrir le feu sacré sur ses autels éternellement enllammés, ceux à qui seuls elle apparaît sans voile, qu’elle réunit autour d’elle dans une douce alliance! Réjouissezvous de ce degré d’Iiomieur où vous a placés l’ordre suprême! vous fûtes, pour monter au monde des esprits, le preinier degré de l’huninnité!

Avant que vous eussiez apporté dans le monde l’harmonieuse symétrie, à lacpielle tous les êtres obéissent avec joie.... la création apparaissait à l’homme encore sauvage, comme un édilice immense enveloppé du crêpe sombre de la nuit : il voyait tout près autour de lui, à la tueur de pâles rayons.

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I,KS AUTISTES.

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commp une lrou[ e tie spcrtres liostilcs, qui tenaient scs sens dans les liens de l’escUivage, et qui, rudes comme lui, comme lui insociables, dirigeaient contre lui mille foçces diverses.... .Mtacliê aux pliénoiut-nes par les seules chaînes de l’avi uglc convoitise, la belle âme de la nature lui t'diappait, sans qu’il en jouit, ni la sentit!

fit comme elle passait dans sa fuite rai)iile, votre main saisit sans bruit, avec un sentiment délicat, les ombres voisines; vous apprîtes à les marier ensemble, par les liens d’un harmonieux accord. Le regard se sentait attiré en haut par le port élancé du cèdre, et d’un vol léger s’élevait à sa cime; le cristal de l’onde en reflétait agréablement la flottante imago. Ccinment pouviez-vous négliger ces signes charmants que vous faisait la nature, secourable et prévenante? L’art, (our lui dérober son ombre par l’imitation, vous montra l’imago qui nageait sur la vague. Sé|iarée de sa substance, devenant l’aimable fantôme d’elle-raâsme, la nature se jetait dans les (lots argentés, pour s’offrir à son ravisseur. A cette vue, la belle puissance de rendre les formes s’éveilla au dedans de vous. Trop nobles déj.’i, ne voulant pas sentir oisivement, vous reproduisîtes sur le sable, dans l’argile, l’ombre gracieuse, et saisîtes son être en traçant ses contours. Alors naquit le doux plaisir de produire, et la p.remière création sortit de votre sein.

lleteniK s et lixées par l’observation , enlacées en tous sens |)ar vos regards attentifs, les'formes vous devenant tamilières, trahirent le talisman par lequel elles vous avaient charmés. I.es lois du heau, aux magiques elfets, les trésors découverts de la grôce et du charme, l’esprit inventif les réunit en un léger faisceau dans les œuvres de votre main. Alors s’éleva l’obélisque, la pyramide ; alors se dressèi'ent les hermès, et s’élancèrent les colonnes; la mélodie delà forêt coula du chalumeau, et les hauts faits vécurent dans les chants.

L’élite des fleurs d'un champ émaillé, liées en un bouquet par un choix habile : tel le premier art sortit de la nature. Bientôt, des bouquets furent tressés en guirlandes, et un second

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POÉSIES PÉTACHÉES.

iirt, un art plus élrvc', naquit à son tour dus crAalions de la main de riiomtne. L’enl'ant de la beauté, se suflisant à lui-niéine, et sorti parfait de votn; main, perd, dés qu’il a re<;u l’existence, la couronne qu’il portait. Il faut que la colonne, soumise à la symétrie, se range, voisine bienvenue, auprès de ses .soeurs. 11 faut que le héros se confonde dans une armée de héros : la harpe du chantre de Méonie ouvre la marche et donne le ton.

bientôt les barbares étonnés se pres.sèrent, attirés par ces nouvelles créations. « Voyez, criaient leurs troupes joyeuses, regardez, c’est l’homme qui a fait cela! » Puis la lyre du poète les entraîne après elle, en couples heureux et plus sociables; du poète qui chantait les Titans, les combats de géants, les dompteurs do lions, et ces récits, tant que le chantre parlait, faisaient de ses auditeurs des héros. Pour la première fois, l’esprit jouit, récréé par des joies plus paisibles, qui ne le reiiaissent que de loin, que son ardeur avide ne s’approprie pas avec violence, qui ne meurent point dans la jouissance môme.

Alors Pâme libre et belle .se dégagea du sommeil de la sensualité’. Délivré par vous, l’esclave du souci s’élança dans le sein de la joie. Alors tomba la sombre barrière de la vie ani- ’ male : rhumanité apparut sur le front serein de l’homme, et de son cerveau émerveillé jaillit la sublime étrangère, la pensée. Alors l’homme se dressa, et montra aux astres son royal visage. Déjà son œil éloquent remerciait, à de sublimes hauteurs, la lumière du soleil. Ix? sourire s’épanouit sur ses joues; l’organe expressif de la voix se dévelopjpa , s’éleva au chant; dans ses yeux humides nagea le sentiment, et, par une aimable alliance, le plaisant uni à ;la grâce découla de ses lèvres animées.

11 était enseveli dans l’instinct du ver de terre, étoullé sous les désirs des sens; mais vous reconnûtes dans son sein le noble germe de l’amour des esprits. Si des instincts grossiers des sens se dégagea le germe plus pur de l’amour, c’est au premier chant pastoral que l’homme le doit. Élevée à la dignité de la pensée, la passion plus pudique découla mélodieusement des lèvres du

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