‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 2 sur 311 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

L’aïeul el le bisnîeul paternels de Schiller furent, run après l’autre, boulangers dans le village de lültenfeld, près de la ville wurtembergeoise de Waiblingen. Son père, qui se nommait Jean- Gaspard, comme celui de Goethe , fut mis de bonne heure eu apprentissage chez un chirurgien barbier, et à l’àge de vingt-deux ans, en 1 745,|)endant la guerre de la succession d’Autriche, il partit pour les Pays-Bas, avec un régiment de hussards bavarois, en qualité de chirurgien, ou, comme l’on dit en allemand, de € barbier de campagne. » Brave et actif, préférant, dit-on, le sabre à la lancette et au rasoir, il obtint d’étrê employé, en diverses occurrences, comme sous-officier, et d’accompagner de petits détachements chargés de quelque expédition. A la paix d’Aix-la-Chapelle, il rentra dans son pays et s’établit àMarbach, où il épousa, âgé de vingt-six ans, Élisabeth Dorothée Kodtveiss, fille d’un aubergiste du lieu, k l’enseigne du Lion , qui cumulait avec son industrie les fonctions d’inspecteur et mesureur juré du bois. Un curieux inventaire nous a conservé le détail des modestes apports des deux époux. .Jean-Gaspard, outre ses instnnnents de chirurgie, une bibliothèque de sept volumes, et un assortiment de drogues médicinales, e.stimé 7 florins, 30 kreulzers, possède un cbilfre très-hounéle d’économies, s’élescmu.ta. — POÉSIES. 1

VIK DE SClIILI.En.

vant h plus de 200 florins complanl. Elisabelli n’a point d'arpent, mais sa dot est un morceau de terre, un luohilier de peu de pièces, mais solide cl durable, et un trousseau où le beau, comme plus tard dans l’esprit du poète, tient, ce semble, jilus de i)lace que l’utile : il renferme sept bonnets, dont plusieurs ù dentelles d’or et d’ai-geut, des colliers de perles, de prenat, d’agate, et l’on n’y compte que quatre paires de bas, trois de colon blanc, et une de laine.

Les temps étaient durs, le métier do l’épou.\ peu lucratif. Cependant le jeune méu.age, tant tpi’il ne fut que de deux personnes, se tira d’affaire comme il put. Mais au bout de buil ans de mariage, il naquit une lille, Elisabeth- Clirislopliinc-Frédéri([ue. Ee père alors prit une résolution héroïque. Frédéric le Grand rccommem;ait la guerre. Le duc do ^\'urtemberg , Charles-Eugène, prenait les armes comme allié de l’.\utriche,el levait des troupes. En sa qualité d'ancien soldat, le chirurgien Jean-Gasiiard obtint le grade d’enseigne et d’adjudant dans le régiment du prince Louis, et partit pour la Ilobéme , quittant sa famille pour la faire vivre avec sa solde. Deux ans plus tard, pendant l’auloinue de 1759, nous le retrouvons dans un camp de manu'uvres, avec le grade de lieutenant. Sa femme, à qui il avait fait, de temps en temps, de rares et courtes visites, l’y était venue voir. Elle était grosso pour la seconde fois, et ce fut dans sa tente que de premières douleurs l’avertirent que sa délivrance était proche. Elle n’eut que le temps de retourner à Marbach , auprès de ses parents, et c’est là qu’oHo mit au monde, le 10 novembre 1759', le fils unique qu’elle avait porté dans les larmes, pauvre et délaissée, et qui devait être sa gloire et celle de l’Alle magne, Jean-Christophe-Fbédéric Schiller’.

L’enfant avait quatre ans quand la paix d’IIubertsbourg lui rendit son père, qui vint tenir garnison d’abord «h Ludwigsbourg, puis k Cannsladt, et fut envoyé, deux ans plus tard, en 1765, comme officier de recrutement, ù Gmünd, en Souabe. Le duc de Wurtemberg

1. Quelques biographies placent la naissance de Schiller au 11 novembre: c*est la date que porte le registre <ie la paroisse; mais nous savons que Schiller et sa famille céIébr^renl toujours le 10 novembre, et, d’ailleurs, cette date est confirmée par un document irrécusable, des annale.s de famille écrites jiar le père du poêle, et où il avait marqué, entre autres choses, les jours de naissance de ses enfants. La date du 11 est évidemment celle du baptême.

2. Le prénom de Jean était, depuis plusieurs générations, celui du chef de la famille; les deux suivants, que porte aussi sa so ur aînée, lui furent donnés par son noble parrain , le colonel Chrislophc-Fréfiéric de La Gal>elenl/, qui commandait le régiment où servait le père de Schiller.

VIK niî SCHIM.ER.

lui donna à celte occasion rang de capitaine, et lui permit de sVlablir avec sa famille dans le village voisin de Lorch, sur la frontière du Wurtemberg pro])re. Là le petit Frédéric, enfant très-délicat de corps , d'esprit et de cœur, trouva dans la personne du pasteur Moser un premier maître, dont la figure h la fois austère et douce, et le noble caractère, firent sur son âme ime salutaire impression et y laissèrent un ineffaçable souvenir. .\u milieu des agitations violentes de sa première jeunesse, qu’il traduisit en déclamations fougueuses dans son drame des Bviijands, sa pensée se reporta, nou sans regret sans doute, sur sa pure et tendre enfance, et sur l’homme vénéré qui était demeuré pour lui un touchant idéal de vertu, et il donna le nom de Moser h l’un des personnages de sa pièce, an ministre du Seigneur venant parler à l’impie du Dieu juste, qui est paiieut parce qu’il est éternel. Moser devint l’ami de la famille Schiller et admit l’enfant prédestiné aux leçons que recevaient ses propres fils. Dès l’âge de six ans il l’initia aux premiers éléments de la langue latine, et l’imnée suivante h ceux de la langue grecque.

Je n’ai nulle envie de faire ici de notre naïf écolier un génie précoce, digne de figurer parmi les enfants célèbres. Il était bien doué, avait l’esprit curieux, vif et facile, le coeur bon, tendre, aimant, mais sans rien d’extraordinaire, rien qui fit de lui une brillante exception. Il commença par être comme tout le inonde. Les dons merveilleux que lui avait faits la nature se développaient en lui, à son insu, à l’insu des hommes. Les cheveux d’un blond clair qui flottaient sur sa tète n’avaient point d’auréole ; ses yeux d’un bleu limpide, point de regard d’aigle. J’aime mieux le voir ainsi, je l’avoue, le voir tel que nous le montrent les souvenirs les plus dignes de foi, simple et naturel, point bizarre, préservé des dangers de la vanité et de l’admiration de soi-même, qui offusque l’esprit et gâte le cœur, que de m’extasier devant le petit prodige que nous peignent certains récits fabuleux qui nous le représentent • jierché, rêveur, au haut des toits, et plongeant de là un profond regard dans l'arsenal de la création. » Laissons du moins à ces hommes qui régnèrent par la pensée et qui souvent, dans le reste de la vie, payèrent si cher le privilège du génie, la douce insouciance et la sérénité de l’enfance, yuelle que doive être la carrière, c’est là le meilleur début. Pourquoi donc une nature à part, dès l’entrée dans le monde, à ceux qui ne furent grands que pour avoir possédé plus pleinement, plus richement, la commune nature, les vraies qualités humaines?

VIE DE SCIilLI.EH.

Le village de Lorch est situé dans une paisible vallée d’où l’œil s'étend à perte de vue sur une contrée aussi riche que variée, que borne dans un lointain brumeux la Forêt-Noire. Les environs les plus proches ont un aspect h la fois minable et sévère. Un cours d’eau, la Rems, serpente dans de vastes prairies, au ])ied des hauteurs couvertes de noirs sapins. Le cône escarpé du Stauffen (der bolie Slauffen) domine majestueusement les collines et les vallons. Au spectacle imposant de la nature, toujours semblable à elle-même, s’associent les souvenirs divers du passé. Une des montagnes voisines est un Calvaire où la piété d'un autre Age a représenté, de station en station, par des groupes sculptés de bois peint, le chemin de la croix et les scènes touchantes de la Passion de l’Homme-Dieu. Plus près du village, dans le couvent de Lorch, des tombes illustres, celle du fondateur de la puissance des Hohenstaufl'en, reportent la pensée au point culminant du moyen Age et rappellent l’éclat et la vanité des terrestres splendeurs. Çà et là sont des ruines de tours, de châteaux forts, qui racontent une histoire moins ancienne, les guerres des paysans, la guerre de trente ans. Et à tous ces lieux, aux grandes scènes de la nature comme aux monuments des annales humaines, l’imagination populaire, si féconde, si poétique dans ces contrées, attachait de belles et fantastiques légendes, que, dans l'humble demeure où s’élevait notre poète, la mère racontait à ses enfants, tandis que le père, à peine revenu de la guerre, leur disait ses campagnes , mêlant ainsi les tableaux réels et animés d'un présent qu’il avait vu à l’idéale épopée d'autrefois.

Lejeune Fritz' et sa sœur Christophine s’abreuvaient, avec l’avidité de leur âge, à toutes les sources de poésie. C’étaient deux bonnes et pieuses natures, très-ouvertes à tout sentiment d'entbousiasme. Christophine nous a conservé un touchant souvenir de leurs premières années, qui nous peint h la fois la mère et les enfants. Il est antérieur au séjour de Lorch et du temps où la famille demeurait à Ludwigsbourg. La maman conduisait le dimanche le petit Schiller et sa steur chez -ses parents à Marbach, et en route elle leur expliquait l’évangile du jour. « Une fois, comme nous allions avec notre mère chez nos chers grands-parents, elle nous lit passer ]>ar la montagne. C’était un beau lundi de Pâques, et en marchimt elle nous raconta l'histoire des deux disciples (jue .lésus rencontre, puis

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