C’est le dlminutir allemand lie Kiédéric
.iccompague, sur la route d'Euimaüs. Sa parole et son récit s’animèrent de plus en plus, et quand nous arrivâmes au haut de la montagne, nous étions si émus que nous nous jetâmes tous trois à genoux et nous mimes à prier. Cette montagne devint pour nous un Thabor. » Le père no combattait point par ses discours ou ses exemples, comme cela se voit si souvent dans les familles, la pieuse influence maternelle, ün a trouvé dans les papiers de sa veuve une sorte d’hymne en vers rimés, aiiqtiel elle avait, de sa main, ajouté la note suivante : « Papa a lui- même composé cette prière, et il la récitait tous les matins. » C’est une pièce qui ne manque ni de poésie ni d’onction, et qui renferme des sentiments vraiment chrétiens, et non p.as seulement une de ces invocations v.agues et déclamatoires à l’Être suprême, comme il s’en est tant fait ttlors et depuis. Il y est.queslion de pénitence et de conversion, de la faiblesse de l’homme abandonné à ses propres forces, de la nécessité do la grâce divine, des pièges du tentateur. Elle se termine ainsi : « Mais faut-il pour cela désespérer de devenir meilleur? me plaindre toujours au bon Dieu de mon impuissance? Non, je veux reprendre courage. Esprit de grâce, assiste-moi, pour que ma conduite aujourd’hui et toujours t’agrée â toi seul. Mène-moi par une voie unie, dirige-moi par tes chemins. Donne-moi atissi, dans l’ordre temporel, la nourriture, le vêtement, la protection et la bénédiction. Tout ce que je suis et tout ce que j’ai, je le remets à ta garde. Fais que ma vie soit bonne, et bonne ma fin. »
Les actions répondaient aux paroles. Le père et la mère étaient des modèles de probité, d’ordre et de modération. I.æs enfants, à si bonne école, se montraient dociles, véridiques, heureux de bien faire. Le petit Schiller n’avait, dit-on, qu’un seul défaut opiniâtre, une seule passion que ses parents ne pouvaient point, hélas ! encourager, celle de donner tout ce qu’il avait , livres, habits, etc. Un jour le digne capitaine remarque que les souliers de son garçon n'ont ])lus leurs petites boucles et sont attachés avec de simples cordons. Il l’interroge, et l’enfant répond ; « J’ai donné mes boucles de tous les jours â un pauvre petit: il ne les mettra que les dimanches. Vous savez, j’en ai, moi, pour les dimanches, une autre paire. »
ün trouvera peut-être que j’insiste trop sur ces souvenirs d’un âge SI tendre ; mais je suis do l’avis des anciens et je crois que le poète, plus encore que l’orateur, se forme dès le berceau. Les premières influences sont décisives ; c’est surtout au début de la vie, quand les
VIE DE eCHlLEER.
yeiu commencent à voir, l’oreille h entendre, l’espril h comprendre, que l’àme , plug passive encore qu’active , fuit sa provision pour le voyage d’ici-bas : l’expérience chaque jour accroîtra le trésor , mais le premier fonds , le fonds inépuisable , ce seront toujours , presque toujours, les images, les sensations des premiers temps. Les pluies, les orages gonflent le lac, mais sous les ondes est le même lit, audessus le même ciel qui d’abord s’y refléta. Dans Schiller en particulier, ces heureuses impressions de l’enfance me paraissent avoir laissé des traces profondes. Il ne se rencontre plus dans le reste de sa vie aucune iiiOuence au.'si salutaire, aucune qui, après sa généreuse nature, nous ex|)lii{ue aussi bien, ce me semble, cet tuiiour du beau et du bien qui l’anima toujoure , au milieu des tendances les plus diverses, ce fond pieux, on peut le dire, cet idéal d’humaine perfection, qui font le charme de la plupart de ses œuvres.
En janvier 1766, la famille s’accrut d’une seconde fille, Louise- Dorothée Catherine. Le père, qui, depuis trois ans, à ce qu’il parait, n’avait point reçu de solde et qui , pendant tout ce temps, avait été réduit à vivre de son modique avoir et des secours, nous dit-on , de quelques proches, adressa une requête au duc et lui peignit sa situation. Sa plainte fut entendue : il obtint de passer dans la garnison de Ludwigsbourg, et lui paya son arriéré de solde. Notre poète fut aussi de ceux, on le voit, que « la dure pauvreté, » sæva pati perlas utiles heUo tulit, « fit bons pour la guerre, » pour cette lutte avec soi-même qui forme et achève le génie. Heureusement, il était alors à un ftge où la pauvreté, quand elle ne va pas jusqu’aux privations cruelles et aux tortures de la misère, n’ôte ni la sérénité ni les douces joies de la vie.
. - A Ludwigsbourg, Schiller fut envoyé h l’école latine. Il parait qu’il montrait alors un désir assez vif d’être un jour, comme son maître chéri , Mosor, pasteur de l’Église luthérienne , il laquelle appartenaient ses parents. Cette vocation enfantine rendait sa mère bien heureuse, et son père ne s’y montrait pas contraire. Elle se révélait dans les jeux du petit écolier. Affublé d’un tablier noir en guise de manteau, d’un petit chiffon blanc qui imitait le rabat, il aimait, dit-on, à grimper sur une chaise et do là, comme d’une chaire, il édifiait, très-sérieux vraiment, et exigeant qu’on le fût comme lui, la famille attentive, par des bribes de sermons, sans oublier ni les divisions en règle, ni les citations bibliques.
L’école latine justifiait bien son nom. Dans la première classe, ou
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classe inférieure, et dans la seconde, on n’enseignait que le latin. Le Tendredi seni était consacré à l'allemand , que l’on n’étudiait guère que dans les catéchismes et dans des livres religieux d’ime sévère orthodoxie. Dans la classe supérieure, où ceux qui aspiraient à devenir théo- ^ logiens, apprenaient, outre le latin, un peu de grec et d’hébreu, Schiller s’appliqua surtout aux vers latins et l’emporta dans cet exercice sur tons ses condisciples. Dans les occasions solennelles , c’était lui qu’on chargeait des harangues poétiques. C’est ainsi qu’il eut à fêter l'installation d’un nouveau professeur qui s’appellait ll in/er, mot qui en allemand veut dire hiver. • C’était un hiver, disait le compliment, qui promettait à l’école un beau printemi>s. » On a consen’é du temps où il débutait dans les études classiques et n’en était qu'aux premiers éléments, un petit essai, nécessairement fort banal, du jeune écolier : des strophes allemandes , avec une traduction en prose latine, d’une latinité assez équivoque, adressées k Papa et à Maman, h l’occasion du jour de l’an. Un de ses camarades d’enfance rapporte un souvenir postérieur de trois ou quatre ans ù ce compliment de bonne année. Un jour, c’était à la veille de sa confirmation, sa pieuse mère, l’ayant vu rôder dans les rues l’air insouciant et distrait , lui fit des reproches sur son indifférence. Affligé de cette réprimande, et son cirur protestant contre ces apparences, il se relire à l’écart, et dans une pièce de vers allemands, propre à réjouir celle qu’il venait d’attrister , il exprime avec effusion sa ferveur et ses bonnes résolutions. * Es-tu devenu fou, Frédéric? » s’écria son père, quand on le mit dans la confidence de cet accès poétique, qui était en effet le prélude d’un délire si glorieux (comment l’eùt-il prévu?) pour son modeste nom.
Ludwigsbourg était , dans ce temps-là, la résidence ordinaire du duc de Wurtemberg , qui y menait joyeuse vie. Un opéra italien, un théâtre français , des ballets, des danseurs de corde animaient la petite ville et montaient, comme bien l'on pense, la télé des écoliers. Le nôtre ne prêchait plus, il jouait la tragédie. Christophine lui peignait des décorations, des personnages. Des chaises vides représentaient le parterre et les loges. Sans doute, parfois aussi , quelques camarades préférés étaient admis à la représentation. Nous savons par un compagnon d’étude de cette époque que Schiller dès lors n’avait point le cœur banal , et ne s’attachait qu'à un petit nombre (Tamis intimes , mais tous le considéraient, et c’était généralement lui qui donnait le ton dans les jeux. Il était pétulant, de bonne
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humeur, el n’avail jamais peur de rien. Vers la fin do son séjour à Ludwipsliourp.il devint pauche et timide, ou plutôt farouche, et se passionna pour l’élude. Ses raaitres étaient obligés de le modérer.
On restait dans l’école latine jusqu’à l'àpe de quatorze ans. Les théologiens futurs allaient subir tous les ans un examen à Stuttgart, devant le consistoire, et ceux qui obtenaient do bonnes notes et étaient reconnus capables , passaient , pour continuer leurs études, dans les écoles ([u’on appelait claustrales. Schiller se distingua dans ces diverses épreuves. Ses progrès en latin, en grec, en hébreu, lui méritèrent, pour chacune de ces langues, un double .\ ou double Ihen. Encore une preuve, s’il en fallait, et ici il ne s’agit pas d’un de ces génies que nous nommons en France régulieis et classiques, encore une preuve, dis-je, que la vigueur, la liberté, la fougue même de l’esprit n’excluent pas nécessairement l’application, et, d’un autre côté , que l’étude des lettres antiques ne coupe pas les ailes et qu’elle peut être une bonne discipline même pour qui doit s’ouvrir des voies nouvelles.
Le duc de Wurtemberg, Charles-Eugène, dont nous avons déjà parlé , et que nous verrous figurer successivement dans la vie do Schiller comme bienfaiteur et comme persécuteur, avait fondé, en 1770, h la Solitude, près de Stuttgart, un « orphelinat militaire » (ce fut le premier nom de cette maison), où devaient être élevés des enfants pauvres, particulièrement des fils de soldats. Le fondateur se prit bientôt d’une belle passion pour cette école, en étendit la destination, y admit des élèves de toute condition , de préférence des enfants d’ofliciers, et changea le nom d’orphelinat en celui de « séminaire » ou « pépinière, » puis, à la fin do 1772, éleva l’établissement à la dignité d’Académie. Il ne s’en tint pas là. En novembre 1775, « l’École de Charles, » die Karisschule, pour la désigner par le nom qu’elle a gardé dans l’histoire, et sous lc(|uel le théâtre et le roman l’ont célébrée, fut transférée à Stuttgart, dans une ancienne caserne, qui était située derrière le château ducal, et qu’on avait appropriée, en l’agrandissant, à son nouvel usage. Les bâtiments étaient vastes; le prince n’avait rien épargné pour son institution favorite, et il suffit de jeter les yeux sur le plan pour se faire une idée de l’importance qu’il lui avait donnée. L’enceinte de l’école, sans parler de la grandeur et de la beauté des dortoirs, des classes, du réfectoire surtout et de la salle d’exercice, contenait une bibliothèque, un théâtre, un cabinet d'histoire naturelle, des ateliers pour
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les artistes, nn bain d’hiver. Un jardin, où chaque élève avait son petit parterre, qn’il cultivait lui-même, des bassins de natation, des manèges, etc., complétaient ce bel ensemble. Même avant la trans lation de l’Académie îi Stuttgart, le duc y attirait, par tous les moyens, les meilleurs sujets de toutes les écoles du pays. Ayant appris par une des enquêtes qu’il ordonnait de temps en temps, les grandes espérances que le jeune Schiller, fils d’officier, donnait à ses maîtres, il offrit h son père de l’admettre gratuitement k l’École militaire et de fournir h tous les frais de son éducation. Mais dans ce séminaire ducal, bien que les études y fussent très-variées, et qu’on y préparât, malgré l’épithète de • militaire, • à des carrières fort diverses, on n’enseignait point la théologie. La faveur offerte contrariait les vues des parents, de la mère surtout, et ce ne fut qu’à la troisième demande du duc qu’ils consentirent à lui donner leur cher Frédéric. « Donner » était le mot, dans la pensée de Charles-Eugène; il promettait de bien placer son pensionnaire à la sortie de l’École, mais à la condition (et les parents durent plus tard s’y engager par écrit) qu’il se consacrerait entièrement k la maison de Wurtemberg. Le temps n’est pas loin oh, comme nous le verrons, il parut au porte qu’on avait, par cette clau.se, payé trop cher sa pension.
La date de l’admission de Schiller est le 17 janvier 1773. L’Académie , k cette époque, était encore à la Solitude, c’est-k-dire au milieu des bois, dans un château isolé, d’où la vue s’étendait sur une vaste contrée. Il choisit pour objet d’étude et pour carrière (c’était de bonne heure, il n’avait que treize ans) la jurisprudence ; mais d’abord, il poursuivit ses progrès dans les langues classiques. Il devint, en peu de temps, dit-on, assez habile en latin; en grec, il remporta un premier prix. Quant aux matbémaliques, k la géographie, et même k l’histoire, qu’il devait plus tard enseigner et écrire avec tant d’éclat, il y prit peu de goût. La muse dès lors le hantait k son insu, et l’attirait ailleurs, vers le monde qui ne se mesure ni ne se raconte. Ses loisirs, et plus que les loisirs sans doute, étaient consacrés k la lecture des poètes allemands. Celui qu’il préférait entre tous, c’était le plus allemand, le plus germain de tous, Klopstock, sa üessiade et ses odes ; il se pénétrait, en le lisant, de ferveur, de solennel enthousia.snie, de patriotisme. On raconte que, dans ce temps-lk,il épanchait souvent son cœur en ardentes prières, et qu’il aimait k se livrer, avec quelques intimes, k des exercices de recueillement et de dévotion. Déjà il avait choisi son sujet d’épopée sainte.
VIE DE schiu.kh.
nn grand et austère sujet : il travaillait k un poème biblique, dont Moïse était le héros. Bientôt au démon de l’épopée vint se joindre celui du drame. A la Messiade il associa, dans son admiration, une tragédie de Gerstenberg, l'gotino, h peu pr?-s oubliée aujourd’hui, mais que le prince de la critique allemande, l’illustre Lessing, avait beaucoup vantée au moment où elle fut publiée, et qui parait avoir fait sur notre écolier une vive et profonde impression. Sans délai, il ajoute d’autres cordes k sa lyre, et entreprend un drame intitulé • les Chrétiens, p C’étaient sans doute leschrétiens do la pnmitive Église, les martyrs de la foi naissante, qu’il voulait célébrer en prenant pour modèle le chantre de la Bédeinption.
Quand on admettrait que tout est dans tout, ce n’était pis Ik, il faut en convenir, la voie la plus courte pour exceller dans la jurisprudence, ni la preuve qu’il l’étudiât avec ardeur. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de voir, en 1775, après la translation de l'École k Stuttgart, lorsque le duc ajouta aux autres branches d’étudè des chaires de médecine, le jeune Schiller renoncer sans peine aux Institnteset aux Pandectes. Il se fit inscrire, avec six de ses camarades, sur la liste des élèves qui devaient suivre l’enseignement médical. Ce ne sont pas non plus Ik les frais bocages, les sentiers solitaires qui invitent le poète; mais, s’il s’écrie : 0 ubi cnmpi Sperchiusijue! n*ajonte-t-il pas aussitôt :
Félix qui potuit rerura cognoscere causas?
Et parmi les mystères de ce monde en est-il do plus propres k tenter la curiosité de l’esprit que ceux do l’organisation humaine? que ce microcosme dont la grande merveille, pour qui ne s’arrête pas oii atteint le scalpel, est l’union de l’âme et de la matière, l’influence réciproque de ces deux natures, que le poète dans ses chants, quand il colore et façonne le sentiment et l’idée, marie et assemble avec harmonie? Il est facile, on le voit, de tout expliquer, chez les hommes illustres, par de grandes raisons, d’heureux instincts. Mais, sans chercher si loin, l’inconstance de la jeunesse, le dégoflt qui vous prend si vile pour une étude qu’on néglige, et le désir d’étre agréable au duc qui trouvait que les cours de droit étaient trop suivis , suffisent amplement k nous rendre compte de ce nouveau changement. Au reste, il parut d'abord avoir plutôt déserté le droit qu’adopté la médecine. A part les études anatomiques, il ne suivait les cours qu’en apparence, ou du moins n'y était guère
VIE DE SCIIU.EER.
présent que de corps. Ses ailes poussaient et de plus en plus l'emportaient loin de sa cage. C'est, à ce qu'il parait, vers ce temps qu'il fit connaissance avec Shakspeare. Dans une leçon de philosophie , celui de ses maîtres dont il garda toujours le plus cher souvenir, le professeur Abel, avait lu, comme exemple, un morceau d'OlMlo. [I £lonné, plut&t que ravi, à la vue de ce nouveau monde qui s'entr'onvre à ses yeux. Schiller, à la fin de la leçon , prie son ntiiitre de lui prêter le livre. Il le lit , le dévore en cachette , en subit la puissante influence , mais non sans se défendre contre elle. Une vérité si réelle, si entière, si profonde, n'est point le fait d'une imagination de seize ans. < Habitué à chercher l'auteur dans son œuvre, à y rencontrer son cœur, il m'était insupportable , a dit lui-méme plus tard l'auteur de WalUnstein , de ne piouvoir ici nulle part saisir le poète. Je n'étais pas encore capable de comprendre la nature de première main. >
Si plug tard il la comprit ainsi et en admira sincèrement le peintre inimitable, jamais cependant ce regard à qui rien n'échappe, cette langue qui dit tout et mêle tous les tons, ce génie sans ménagements qui vous plonge soudain de la lumière dans les ténèbres, du haut des sommets les plus élevés dans les plus profonds abîmes, vraiment unique pour voir ce que nul n’a vu et ce que chacun pourtant reconnaît anssitét , jamais cette manière si multiple , où le lie.'iu touche au laid, le sublime à l'étrange, l’ironie à l’entbousiasme, ne dut avoir, ce semble, entièrement et sans réserve, les sympathies du poète qui tendit et s'éleva, chaque jour davantage, à l’idéal le plus pur, le plus choisi, et, si je l'ose dire, le plus homogène.
Un des professeurs de l'École de Charles publiait un recueil littéraire appelé le Magasin de Souabe. C’est lù que notre étudiant débuta, en 1776, par une pièce descriptive et lyrique intitulée le Soir, qu’il ne signa pas, bien entendu : qu'eût dit le Duc, à qui rien n’échappait? Ce n’est pas un chef-d'œuvre ni une inspiration bien originale, mais un exercice de style et de rbylhme qui promet, et l’on ne s’étonne pas de lire, dans une note de l’éditeur, qu’il lui semble que l’auteur, qui n’a encore que seize ans, pourrait bien avoir quelque jour os magna sonalurum. La flatteuse prédiction l’enivTa-t-elle? Voulut-il, gonflant la voix, la justifier sans retard? On le dirait vraiment en jetant les yeux sur un autre poème , sur une imprécation qui a pour titre le Conquérait , et qui parut l'année d’après dans la même Revue. Quand on lit cette déclamation gigantesque, on se demande : Est-ce présage de génie ou de folie? Il est grimpé sur
VIE DE SCHlI.I.En.
des cchasses cl eu proie au vertinc ; le moyen de ne pas tomber et tomber de façon ii ne plus se relever? Nous le verrons faire, avant de trotiversa voiccld’assnrcrsa marche, bien d’autres tours périlleux. Oetle lièvre lui venait du dehors , c’était une contagion. TjBs lettres allemandes étaient dans cette période qu’on a nommée, d'après le titre d’une pièce médiocre de Klingcr, ilie Stiirm-iiiul l)ran;iperio<le, « période de tempête et d’anleur irrésistible. » En France, la révolution approchait de plus en ])lus; le volcan fumait et bouillonnait, la lave cherchait des issues : encore quelques jours et elle jaillira du sommet de la raontapne dans la plaine, des hauteurs de l’esprit dans les champs de la vie politique et sociale ; la théorie se traduira en faits grands et terribles, en institutions nouvelles. En Allemagne, les têtes fermentent tout autant, plus encore peut-être; mais l’agitation ne sortira pas du domaine de l’intelligence et de l’imagination, dont nos voisins ont moins de peine , ce semble , à étendre les limites qu’à les franchir pour passer à la pratique. Tandis que chez nous les innovations et les réformes ébranleront la société dans ses fondements, ils s’en tiendront eux h une révolution littéraire et philosophique. Notre manifeste, ce seront les Droits do l’homme; le leur, Gælz de Kcrlkhinocn , Werthtr, les Brigands.
Goethe avait publié Ga'lz en 1773; M'erlher, en 1774. Schiller, après deux nouveaux essais qu’il détruisit, et dont l’un, inspiré par Werther et intitulé l’Èludiant de \nssau, était l’histoire d’un suicide, l’autre une tragédie, Corne de hfèdicis, commença en 1777 son drame des Brigands.
Il en prit l’idée dans un récit de Schubart, inséré deux années auparavant dans le Magasin de Souabe, et c abandonné au génie, disait l’auteur, comme un beau sujet do comédie ou de roman, » avec invitation h qui le traiterait de ne pas transporter timidement l’action en Italie ou en Espagne, mais de la placer en Allemagne, où elle s’était pa.ssée réellement. Au commencement de 1777, Sclmbarl, poète plein de verve et journaliste audacieux, avait été attiré trailrensement par Charles-Eugène .sur le territoire de Wurtemberg et enfenné dans le château fort d’Asperg, pour y expier, dans un cachot, quelques mordantes et trop spirituelles épigrammes. Cet acte de perfide tyrannie avait naturellement appelé sur le captif l’intérêt de tous les cœurs généreux, et une vive attention sur ses écrits. Je m’explique qu’un poêle de di.x-huit ans ait voulu lui devoir son premier sujet dramatique, débuter au théâtre sous ses auspices, et sa
sympalbic pour ce martyr de la liberté n'est sans doute pas étranfîère à l'amère violence qui respire dans toute sa pièce. Dans l’bisloire racontée par Scbubart, qui est une variante, moderne, et réelle, s’il faut l’en croire, de la parabole de l’Enfant prodipue, Charles, le Fils perdu (c’est le titre que Scbiller donna d’abord aussi k son drame), ne devient pas chef de brigands et ne déclare pas la guerre k la société. Cette partie du rôle et le personnage d’Amalie, aimée des demi frères, sont deux inventions de notre poète écolier. Mais ce n’est pas le moment d’apprécier son œuvre ; attendons (ju’il l’ait achevée. On s’accorde k dire, il est vrai, qu’il choisit son sujet et commença de le traiter en 1777, mais il parait qu’k la fin de cette année il interrompit son travail, ou du moins cessa pour un temps de s'en occuper volontairement et sciemment. Laissant l’étrange mixture, une fois faite dans sa tête, bouillir seule, sans qu’il le sût en quelque sorte, sur la flamme allumée, qui ne devait plus s’éteindre, il reprit sérieusement ses études de médecine. Il avait, comme nous l’avons dit, deiu sœurs; au mois de septembre il lui en était né une troisième, Caroline-Christiane. 11 savait qu’il serait un jour leur 1 seul appui : c’eût été tenter Dieu que de les vouloir nourrir et doter avec sa poésie en vers et en prose ; il fallait songer k sa carrière, k | son avenir et au leur. Ce dut être un héroïque effort; car, en com- 1 pagnie de quelques camarades qui partageaient ses goûts, tels que ü. de Hoven, J. Petersen, F. Scharffensteiu, Ch. Haug, etc., il voguait déjk bien loin de la rive, bien loin du monde réel, ün s’essayait dans tous les genres : toute une collection était prête, odes, dithyrambes, satires, épigrammes, et n’attendait qu’un éditeur. Nous savons que Schiller avait fourni, pour sa pai't, uu poème, bien lugubre sans doute, k en juger par le titre : la Crypte des Rois, et par le premier vers, le seul qui se soit conservé : < J’allai naguère avec l’esprit des sépulcres...; * puis une ode, également perdue, intitulée le C/uiiU de triomphe de l’Enfer, où Satan énumérait toutes les ruses qu’il avait imaginées , depuis le commencement du monde jusqu’au temps présent, pour perdre le genre humain : les démons attentifs l’interrompaient en chœur )>ar des chants blasphématoires. Ûn a supposé que la ballade : le Comte Eberhard, pourrait être aussi de ce temps; mais j’avoue que j’ai peine k le croire.
Su résolution une fuis prise, il se remit courageusement k l’étude, de concert avec Hoveu, ipii, comme lui, se destinait k la médecine.
VIE UE SOlMLLEn.
Le cours était de cinq années. Pan’enu au bout de la quatrième, Schilltir espérait pouvoir passer son examen par faveur avant le lem|>8. Dans cette vue, il composa une thèse, que nous n’avons plus, et dont le titre était : Philosophie de la physiotoyie. Les professeurs la trouvèrent troj) hardie de toute manière pour en autoriser l’impression. Le duc, après l’avoir lue, confirma leur jugement et déclara « qu’il serait fort bon pour l’auteur de rester un an de plus à l’Académie, où il pourrait pendant ce temps modérer encore un peu son feu, de façon à devenir assurément un jour un très-grand sujet. «
C’est peu de jours a|)rès cette sentence, qui le jeta dans un profond découragement, que Schiller vit pour la première fuis deux hommes à la renommée desifuels la gloire devait plus tard associer son nom. Le duc de Saxe-Weimar, Charles-Auguste , vint avec Giethe visiter ri-icole et assister è la distribution des prix, le 14 décembre 1779. Schiller en remporta quatre. Quand on proclama son nom, quand il alla les recevoir et qu’il buisâ humblement un pan de l'habit du duc de Wurtemberg (les cavaliers, ou fils de nobles familles, étaient seuls admis à l’honneur de baiser la main ducale}, qui eût deviné dans la personne du pauvre étudiant qui avait vaincu ses condisciples dans deux sujets d'étude aussi réels que la iMaliére médicale et la Médecine pratique (c’étaient deux de ses prix), le futur créateur des figures éthérées de Alax et de Thécla?
Il avait consacré deux années, exclusivement, il nous l’apprend lui-méme, aux études de médecine. C’étaù assez, trop sans doute, à ses yeux. En 1780, sans les négliger entièrement, il se jiermit mainte distraction, l’amii les cours professés k l’École, il en fréquenta deux qui avaient pour objet, l’un Homère et l’autre Virgile. Homère, qui, avant cela, avait eu peu d’attrait pour lui, le charma et l’émut vivement. La traduction en vers iambiques de Bürger, dont le professeur lut quelques chants dans ses leçons, lui plut beaucoup aussi, et l’on a pensé que cette lecture pouvait bien lui avoir inspiré son petit opéra de Sémélé, qui du moins par la versification a beaucoup de rapjiort avec la manière de Biirgcr. Quant k Virgile, il lui rendit hommage plus directement, et traduisit, en hexamètres pleins de hardiesse, un morceau du premier livre de V Enéide. Cette traduction parut dans le Mayasin de Souabe (1780), sous ce titre : la Tempête dam la tmr Tyrrhénienne.
L’inlluence des deux épopées antiques, modèles si parfaits de
VIE riE SCHILLER.
(;randenr à la fois et de mesure, ne se montre guère dans le chant de deuil, la Fantaisie funèbre, comme il l’appelle dans le sens allemand du mot, qu’il composa cette même année pour pleurer la mort d’un condisciple plein d’espérance et chéri de tous, du frère de son ami le plus intime, G. de Hoven. C’est d’abord comme une affreuse vision, puis une sorte d’a|>othéose : on y sent passer ce souffle dont il est parlé dans le livre de Job, qui donne le frisson et glace le coeur, et l’on s’étonne qu’une affliction réelle puisse s’accorder avec une telle audace de style et d’images. Et pourtant la douleur du poète était vive et sincère ; pour s’en assurer, il suffit de lire la lettre touchante et grave, plus grave qu’on ne l’attendrait de çet âge, qu’il adresse au père de celui qui n’est plus.
Je ne parle pas d’autres distractions de ses études qui, volontaires ou imposées, sont à peu près de la même époque ; de l’étude du rôle de Clavigo, dans la pièce de Goethe qui porte ce nom, rôle qu’il joua sur le théâtre de l’Académie, eu présence de la cour et de la ville, avec une violence qui excita, dit-on, les rires de l’auditoire; d’un pompemi compliment prononcé, peu avant cet échec dramatique, au nom de toute l’École, en l’honneur de la comtesse de Hnhenheim, (|ui fut d’abord la favorite de Charles-Eugène, puis son épouse, et que Schiller avait eu h célébrer précédemment déjà en vers et en prose. C’était le duc lui-même qui donnait le sujet de ces éloges; celui qu’il indiqua en 1780 était c la Vertu considérée dans ses effets'. > Bien que la comtesse, on s’accorde h le dire, usât noblement de sa poissante influence, il était difficile, ce semble, d’oublier l’origine de cette faveur et de la comprendre, quel qu’en fût l’emploi, parmi les effets de la vertu. Heureusement, il n’y a rien d’élastique comme les grands mots, quand ou ne les définit pas; les points d’exclamation ne coûtent guère aux orateurs de vingt ans, et que d’hommages moins naïfs ont célébré le vice auguste, sans même que le présent, comme ici, rachetât le passé!
Le jugement sévère porté sur sa thèse; sou échec duus Clavigo, plus sensible peut-être, si l’on se re)>orte à sou âge ; la contrainte qu’on lui faisait subir en le retenant dix mois encore à l’Ecole, dont
I. Ce morceau d’étoquenoe s’est reti-ouré dans les papiers de la comlesse de Hohenheim, et il a été publié par un de ses héritiers, sous le titre de Prtmitr écrit de la jeunettr de Schiller. L’éditeur n’est pas d’accord arec U. Palleske, daus sa t'ie de Schiller, sur l’année où ce discours fut prononcé : it le place non ù l'an nsü, mais à 1775.
VIK DE SCIlILI.En.
le jûiig (li'sürmais lui pesait chaque jour davaulape; la douleur où l’avait jjloiigé la iiîorl de sou ami ; la Huilerie déclamatoire succédant, par une sorte de jeu ironique des circonstances, aux plaintes ftinchrcs ; la lâche qui lui fut inqmsée un peu plus tai-d, comme ît un des élèves les jdus avancés dans le cours de médecine, de soigner un camarade hvpocoudria(|ue (nous avons encore les rapporLs qu’il lit sur son étal); la peine ((u’il eut à le préserver du suicide; les soupçons que scs chefs manifestèrent, h celte occasion surtout, sur ses opinions et dispositions jiersonnelles ; la défense qu’il dut écrire pour les repousser et où respire çà et là une généreuse indignation : tout semblait se réunir pour développer les germes d’exaltation qui fermentaient déjà dans son sang, dans sa tête, dans son cieur'. Il retourna à ses Iti-iijauds ; il reprit son drame, oublié, négligé du moins dejmis deux ans, pour y jeter ramcriume, la révolte, toutes les violences dont tout son être débordait, et y soufller à jileius poumons ces souffles de tempête qui alors agitaient, ici le monde jwliliqiie, là l’empire des lettres. Il y travaillait mystérieusement, en conspirateur, se (h'robant avec soin à la vigilance des surveillants. Plus d’une scène fut écrite à la lueur d’une lampe de nuit, à l’inlirmorie (le seul lieu de la maison où il lût permis d’avoir de la lumière, passé une certaine heure) ; il se donnait pour malade alin d’échapper aux ténèbres du dortoir et de prolonger scs veilles.
Quand un morceau était achevé, il le lisait au petit conciliabule de camarades dont nous avons parlé, et qui se réunissait, pour l’entendre, tantôt dans quehpie cachette du vaste édifice ou dans un coin du jardin, tantôt, aux jours de promenade, au pied d’un rocher, sous de vieux arbres, dans qiiehjue retraite favorable au mystère. Un de CCS auditeurs préférés nous a conservé, dans une estjuis.se, que son fils’ a |)his tard rejtroduile j>ar la gravure, le souvenir d’une de ces réunions furtives au milieu d’un petit bois, nommé le Tiopserwieldchen. Les amis du poete, tous moulés alors au même ton que lui, écoutaient
1. J’ai lu dans un journal de Weimar, la Feuille du Dimanche, un article anonyme assez inlércs.sant, qui a pour objet do montrer, par rexcmple de ce qui a manqué i Goethe et é Schiller dans leur enranco, que la meilleure manière (1 élever la jeumsseest de combiner l’éducation domestique et celle qu’on reçoit dans les écoles, et qui fait voir, en particulier, qu'un régime tel que celui de l'.Vcadéniie militaire était nécessairement antipathique et funeste é une nature comme celle de Schiller.
î. M. Ch. de Heidelotr. Sa gravure sc trouve en tête do l’Ilisloire de t'Keole de Charlec, de M. Wagner.
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ces lectures avec enthousiasme. Les sd'nes les plus fouf^euses, les plus hardies , étaient les plus applaudies. Ces têtes folles s’étaieut dit, comme, dans la pièce, Grimm, l’un des futurs bri(;ands : < Il nous faut fnir^un livre que run'condamue à être brûlé pur la main du bourreau. > Ce qui charmait aussi l’auditoire, c’étaient, çà et là, des allusions au monde où ils vivaient , des mots, des idées, des traits de caractère, où ils reconnaissaient leur entourage. L’auteur s’était donné certaines licences de l’ancienne comédie, et avait emprunté è des camarades les noms mêmes de queh|ues-uns de ses brigands, ceux de Moor, par exemple, et de Schweizer.
Pendant qu’il chargeait ainsi secrètement dans sa prison la bombe incendiaire, on peut le dire, qui devait bientôt éclater avec fracas sur toute l’Allemague, il se préparait en même temps h l’épreuve finale qui allait lui ouvrir la ]>orte de cette prison. Des deux sujets qu’il offrit de traiter : 1* De l'étroite connexion de la luiture animale de l'Iiomme et de sa nature physique; 2* De la liberté et de ta moralité de l’hotnine, les professeurs choisirent le premier, et ils lui donnèrent en même temps ù développer en latin un autre thème plus technique ; De differentia febrium inflammatoriarum et putridarum. La dissertation latine ne fut pas jugée digne de l’impression. L’allemande, qui panit, avec autorisation, chez Chr. Fr. Coda, figure, depuis 1838, dans les Œuvres complètes; Schiller l’en avait exclue. C’est, selon toute apparence, à en juger par les titres des chapitres, qui, avec un fragment du chapitre premier, sont tout ce qui nous reste de la thèse rejetée l’année précédente, un remaniement fort adouci et amorti do la Philosophie de la physiologie. Parmi les idées développées dans ce morceau, il en est qui contrastent avec celles que l’auteur adopta plus tard, mais la doctrine qu’il y professe, la tendance qu’il y montre, éclairent et expliquent plus d’une poésie de sa jeunesse. 11 est en verve et se donne carrière, citant, à l’occasion, ses auteurs favoris : Shakspeare, le drame d'L'golino, et, avec une impudente et narquoise sécurité, ses propres Brigands, déguisés sous le titre étrange de Life of Moor, tragedy by Krake. Il avait placé en tête une dédicace au duc, où s’est glissé, entre les protestations de dévouement et de reconnaissance, comme un pressentiment de son trop procliain avenir : « Il ne se trouverait ù plaindre, dit-il, ([ue si jamais ses propres efforts contrariaient les vues du meilleur des princes. »
Pour sortir do l’école, il ne lui restait plus qu’ù soutenir les
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dpreuveR orales. Il disputa en latin contre un de ses professeurs, dans une séance solennelle, en présepce du duc. Au nombre des assistants se trouvait un jeune nuisiçibn, Streiclier, que nous verrons reparaître bientôt dans cette biographie, ^qpi, de ce-jaur-lh, comme il nous l’apprend lui-même, conçut pou^ le poète,” qu’il n’avait jamais vu, dont il ne savait même pas le nom, une inaltérable amitié, n paraît cependant que l’objet de cette soudaine et tendre affection n’avait, à première vue, rien de bien séduisant. Le portrait que Streicher nous trace du jeune étudiant n’est certes point, à part les cheveux d’or peut-être {si c’était bien l'or antique), celui d’un Apollon. Son aspect n’offrait pas cette fleur de beauté pure et correcte dont brillait l’auteur de Werther ; mais cela n’empéche point que sa physionomie, ses manières, toute sa personne inspirèrent une vive sympathie h l’artiste enthousiaste et s’emparèrent de toute son attention. € Ses cheveux rougeâtres, nous dit-il, ses genoux qui se rapprochaient l’un de l’autre, le rapide clignement de ses yeux quand il discutait vivement, son fréquent sourire pendant qu’il parlait, mais surtout son nez bien formé, son regard d’aigle, profond et hardi, qui brillait sous un front très-plein et largement bombé, tirent sur S. (le narrateur cache son nom sous celte initiale) une profonde impression. Il ne détourna plus les yeux de dessus le jeune homme. Tout son être et toute sa nature l’attirèrent tellement et gravèrent si bien au dedans de lui ce spectacle que, s’il savait dessiner, il pourrait encore aujourd’hui, après quarante-huit ans, représenter tonte cette scène de la manière la plus frappante. » Pour compléter la description, il faut ajouter que Schiller avait la vue courte et, comme Streicher nous l’apprend ailleurs, les yeux malades. Ce portrait a été l’objet de vives discussions ; car rien de ce qui concerne son poète bien-aimé n’est indifférent à l’Allemagne : elle le voit des yeux d’une amante. On a nié, par exemple, le regard d’aigle. On a rappelé que Goethe avait parlé de la douceur des yeux de Schiller, et que Petersen, son camarade, avait dit qu’il ne portait point dans le regard la marque distinctive du génie. Ceux qui ont voulu concilier ces jugements divers, en ont appelé au plus ressemblant des bustes de Dannecker. Si ce n’est pas le feu du regard, ont-iLs dit, c’est l’ensemble du front, du nez, des sourcils, qui justifie l’expression de Streicher. Quoi qu’il en soit de cette partie de la physionomie do Schiller, puisqu’ici l’occasion s’est offerte de parler de ses traits et de sou extérieur, ce qui me paraît ressortir de tout ce
qu’on raconte sur sa personne et des représentations qui nous restent de lui, c’eat d’abord que sa ligure était de celles qui invitent plutôt le ciseau que le pinceau, et qu’un buste ou une médaille font mieux valoir qu’une toile; puis que l’art a eu peu à faire pour l'idéaliser et pour créer d’après un tel modèle, sans aucune modilication qui dénature, un de ces types aimés et vraiment personnels que les peuples adoptent et qui répondent à l’attente de qui cherche dans les traits l’ôme et le génie propre. Une autre remarque que suggèrent les images diverses de Schiller et leurs dates, c’est que l’àme, chez lui, n’a cessé de façonner le corps, et qu’il semble que le progrès intérieur que ses œuvres nous rendent sensible se soit manifesté au dehors, embellissant de plus en plus et ennoblissant son aspect.
Mais j’ai mal choisi mou temps |>our le contempler et le décrire, pendant qu’il argumente, et en latin encore, et qu’il gagne son diplôme à la sueur de sou front. Hâtons-nous de terminer l’épreuve et de lui ouvrir enfin les portes de l’école pour le suivre dans le monde.
Le duc de Wurtemberg avait promis, ou s’en souvient, aux parents de Schiller de bien placer leur £ls à la fin de ses études. Grut-il tenir sa parole en l’attachant au régiment de grenadiers du général Augé, en qualité de chirurgien, avec un traitement de 18 florins, environ 40 francs, par mois? On peut se représenter le brillant début que fit dans la vie le jeune docteur ' ainsi pourvu ! Il alla louer à l’une des extrémités de Stuttgart une petite chambre plus que simple, ornée d’une grande table avec deux bancs, et d’un autre meuble économique, mais tout aussi élégant, dit-on : d’un compagnon de demeure, ancien camarade d’école, qui payait la moitié du loyer; il était lieutenant d’infanterie et jouissait d’une réputation assez équivoque. Hans la même maison habitait la veuve d’un capitaine, Louise Viscber, une blonde aux yeux bleus, êgée de trente ans et mère de deux enfants. C’était elle, on le suppose, qui souslüuait à Schiller et à sou associé leur modeste garni : relation bien prosaïquede quittances et do comptes, de créditetde dettes peut-être. Elle
1. On ne pouvait te satuer du titre de docteur que par formule de bénéTote politesse. Il n'avait pas pris ses degréa. L’Académie militaire fut élevée au rang d’Uulversité ipo ir trois facultés), à la Un de 1781, par l’empereur Joseph II. Elle prit alors U nom de « Haute Ecole de Cbarlea, > et put, de ce moment aeulomeiit, conférr r les grade»
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