LE SOIR
Le soleil, achevant sa course, pareil à un héros , montre à la vallée profonde sa face du soir.... pour d'autres mondes, oh! plus heureux, c'est sa face matinale.... Il tombe du ciel azuré, invite l’activité au repos ; son adieu apaise le tumulte du monde et marque au jour sa fin.
Maintenant le génie du poète s'élève ’i des chants divins. Donne-leur de couler. Seigneur, de la source des nobles sentiments; que l’inspiration agite ses ailes hardies pour tendre vers toi, vers toi le but de son vol sublime! Donne-moi de monter
1. CeUo pièce fut publiée dans le Magasin de Souabe de 177G. Scliiiler avait alors seize ans. C'est !a première poésie que nous connaissions de lui, car on ne peut guère appeler du nom de poésie un compliment rimé qu'il offrit à scs parents pour la nouvelle année de 1769, c’csl à-dire à Pâge de neuf ans, et que MM. Hoffmeister, Viehofî, etc., ont inséré dans leurs Suppléments, avec une traduction en latin d’écolier dont il l'avait accompajrné; et quant ù la fVin/ure de la lie humaine f qu'on trouvera plus bas, je partage l’opinion de M. YieboiT, et suis bien tenté de la considérer comme postérieure de quatre ou cinq ans & la date de 1775 qu’on lui assigne. Plus tard Schiller exclut de scs œuvres ce poème du « Soir, • ainsi que tous ceux que contient notre Appendice.
Si nous publions ici la traduction d'un certain nombre de morceaux que l'auteur avait lui-méme rejetés, ce n’esl pas que, pour la plupart d’entre eux, nous trouvions trop sévère le jugement qu’il en a porté; mais il nous a paru que la Comparaison de ces premier essais avec les chefs-d’œuvre qui l’ont illustré, pourrait offrir quelque intérêt : Schiller est du petit nombre de ceux dont chaque pas, pour ainsi dire, fut un progrès, et on aime ù le suivre depuis l'enirée de la carrière Ju.squ'au but de la course.
saituER. — t>OltSlF.S.
Ii98 POÉSIES DÉTACHÉES,
vers les deux , par delà les s])hères , emporté par les grandes pensées ! de louer, inondé d’une sensation céleste, le soir et le créateur du soir! Pour les rois, pour les grands, elle est peu de chose; elle ne visité que les humides.... O Dieu! tu m'as donné le sentiment de la nature, partage ejitre eux les mondes.... ne me réserve, ô père , que les chants!
Ah ! comme les rayons fatigués de l’astre qui nous dit adieu peignent les nues voyageuses! Comme là-bas les nuages du couchant se baignent au sein des Dots argentés! Grand spectacle, comme tu me ravis ! L’or du soir , tel que les blondes vagues des blés mûrs , l’or se réjftnd autour de toutes les collines : dorés sont les sommets des chênes ; dorées les cimes des montagnes ; une mer de feu flotte dans la vallée ; la haute étoile du soir rayonne du milieu des nuées qui flamboient autour d’elle , comme le rubis dans les cheveux d’or qui flottent autour du visage de la reine.
Vois comme l’éclat du soleil illumine la ville royale, et comme au loin rit la verte bruyère; comme ici tout le ciel , dans une juvénile splendeur, descend en brillant crépuscule; comme à présent le torrent de pourpre du soir, pareil à un parterre de ro.ses du printemps , cueillies dans l’Élysée , l’inonde en tous sens , répandu .sur les nues d’or.
La source argentée la plus pure ruisselle, claire comme un miroir, du rocher dans l’herbe, et abreuve le troupeau, abreuve le pasteur. Près du bouquet de saules repose le berger, dont la chanson résonne par tout le vallon et se répète dans le vallon '. L’insecte bourdonne à travers l’air paisible." Perché sur une branche, le rossignol cliante, et son chant de maître rend toutes les oreilles attentives. Charmées par ces sons divins, les feuilles des arbres n’osent plus bruire, et la cascade tombe plus doucc*ment. Le frais zéphyr caresse de son souffle la rose qui vient de fermer son sein ; il aspire son divin parfum et en remplit l’air du soir.
Ah! comme tout ici fourmille et vit de mille vies, qui toutes. Être infini, t’exaltent, fondues en un chant mélodieux! Comme
1. Peul-éîrc cette répétition^ im Tkafc^ a dans le vallon,» est-elle une faute d’impres.sion, et faut-il lire, comme l’a conjecturé un commentateur, tm IfoWc, B dans la forêt. »
APPENDICE
il résonne, ce chant céleste de jubilation ! Comme il résonne, l’auguste son delà joie! Et moi seul, je suis muet.... Non, résonne aussi , ô ma harpe! Helentis , louange du Seigneur, sur la harpe de sa créature , humble poussière !
Fais silence alentour, ô Nature, et écoute la harpe sublime, car c’est Dieu même qui jaillit de ses cordes vibrantes. Cesse, Vent, de murmurer dans te reuillage; cesse, fleuve, de mugir dans la campagne, et écoutez , adorez avec moi : C'est Dieu qui fait que, dans lescieux lointains, les planètes fourmillent et les comètes , et que les soleils tounient autour de leurs axes et effleurent la terre dans leur course ; Dieu encore.... qui fait que l’aigle fend les nues, s’élance fièrement des sommets dans les vallées profondes, puis remonte vers le soleil ; Dieu toujours.... qui fait que le zéphyr agite une feuille , que sur la feuille un ver remue , qu’une vie anime le ver , et qu’en lui coulent des courants féconds où nagent d’autres jeunes vers, dans chacun desquels vit une âme.
Et quand tu le veux. Seigneur, le cours du sang s’arrête , les ailes de l’aigle tombent , le zéphyr ne détache plus les feuilles , la course rapide du fleuve s’arrête, le bruit des mers soulevées se tait, nul ver ne se lord, nulle sphère ne tourne.... O poète , tais-toi! Auprès de l’hymne des myriades invisibles qui se baignent dans ces mers et dont nul œil encore n’a pénétré l’existence, ton chant le plus ardent n'est qu’un néant inanimé.
Bientùt pourtant tu t’élèveras vers le trène sur les ailes de pourpre ; ton hardi regard pénétrera des profondeurs encore plus profondes, et ta harpe d’ange rendra des sons encore plus éclatants. 1.0 il n’est plus de soir , plus de ténèbres , là est le Seigneur et l’éternité.