A LAQUELLE IL DUT RENONCER, SANS AVOIR RIEN FAIT
(Tiré d'une vieille chronique et mis en rimes plaisantes, par Siméon Krebsaug, bachelier.)
Dans Juda, raconte la chronique, il y avait jadis un roi à qui, de Dan à Berséba, presque tout était soumis; et c’était en outre un brave prince : rarement tu trouveras son pareil.
Or naguère, comme l’on sait, il était allé faire sa cour, et avait ramené une jolie petite femme du pays de Chaldée, une femme qui a le ciel dans son cœur.... dans son regard : je l’embrasserais sans hésiter.
Le jour du mariage était déjà fixé, les habits de noce tout prêts. Le fiancé, vif comme un héros, attendait le jour fortuné, quand tout à coup.... ma plume l’écrit en tremblant.... une fièvre attaqua ce noble seigneur.
Un grand seigneur, chacun le sait, n’est pas comme un de nous.... Quand notre âme s’en va plus loin, il n’est guère personne qui s’en inquiète; mais qu’un grand se plaigne d’un rhume de cerveau , le bruit en circule aussitôt dans le monde.
Aussi dame Renommée, qui jamais ne chôme, détache son cor de sa nuque (vous connaissez tous sa grande bouche et ses joues rebondies) ; • Le prince Josaphat est cloué sur sa couche par un mal mortel, « va-t-elle trompetant par toute l’Asie.
I. Co poêmo parut sans nom d’auteur dans une feuille do Meiningen, les Snurelles hebdomadaires, au mois de février 1*83. M. Hoffmeister l’a publié d’après un manuscrit de Schiller, è la marge duijuel Iteinwald, beau-frère du poêle, avait écrit ce qui suit : « Poème satirique de Schiller, relatif auv préparatifs militaires dirigés par la cour de Save-Cobourg contre le pays de Meiningen , à l'occasion de la maladie du duc George, en 1*83. >
POÉSIES DÉTACHÉES
La triste nouvelle frappe aussitôt le prince Sanhérib, son cousin.... Il a son trône à Assur et adore des dieux étrangers.... Ce ballot de mensonge vient bien à souhait à notre idolâtre.
« Il y a là quelque chose à pécher.... que le diable m'emporte! » Et soudain il dresse les oreilles. * Si Josaphat meurt, j'entre tout droit par les portes d'ilébron. Il prend médecine.... il n’ira pas loin, et Juda est une grasse proie. »
Au.s.sitôt part du château, circulant par la ville, dans la garde montante, l’ordre d'éveiller sans pitié la troupe paresseuse des célibataires. Déjà, jetées en fonte, les bombes jaillissent des moules et se réjouissent d'entrer bientôt en danse.
La garde de la porte a des ordres précis, que pas une âme ne s’échappe sans visite, sans grognante apostrophe. • .Montrez vos portefeuilles et vos patentes.... sinon, mes.sieurs, marche!... à la maison des fous! •
« Ami , d’où venez-vous? » hurle sur tous les tons la sentinelle, apostro|ihant les étrangers. « Votre destination? Où descendez-vous? One cachez-vous sous votre chemise?... Holà! hé! le commis de la porte! — Monsieur reste ici! On lui dira quand il sera temps de poursuivre sa route. »
Or, maint voyageur devient suspect au caporal. L’enquête va, peu s’en faut, jusqu’à la torture; mais Dieu est tout-puissant. On visite un à un les paquets, et l’on n’y trouve rien.... que du tabac à priser.
Cependant le zèle des racoleurs envoie des recrues, nombreuses comme le sable du rivage. Les voilà , bleu , rouge et blanc, qui se rangent en armée. Ixîs machines de guerre.... croyez-moi hardiment.... dévorèrent dix sachets d’argent*.
Le prince Sanhérib déjà racontait aux dames ses victoires. Pour boire à la prospérité du nouvel État, les cruches volaient d’une table à l’autre. Déjà l’on meuble le nouveau château.... Et le bourgogne coule de plus belle.
Qu’il sera superbe, le roi Saidiérib, dans son riche habit de gala, faisant caracoler son fier cheval blanc, et chevauchant à
1. « D'aprl'S notre monnaie, 2ÛÜ0 lhalcrs. • (Sole de l'auteur.) — Il joue sur le mot. Scckel signiRe à la fois « petit sae (Sûckel), » et < sicle, > poids et monnaie en usage cliez les Hébreux.
APPENDICE. 513
travers la Judée! les James à sa suite en carrosse, d’un train à rompre, peu s’en faut, et roues et timon!
Comme déjà fièrement, du haut de son trône, il admet au haisemain les scribes de Juda! Eux lui jurent fidélité.... et tout le peuple, le front dans la pou.ssière, crie < Ilosanna! » au roi.
Mais pendant que déj'i ton cousin lorgnait ta couronne, que déjà sur ton trône, encore occupé, il pinçait la harpe de David, toi, dans ta couche.... ô prince.... pleuré du pays, tu étais.... encore sain et sauf dans la main de Dieu.
Dieu se tenait en haut du Sinai, et tournait les jeux vers la terre. Déjà il voyait un paradis créé par ton sceptre, et regardait aussi avec un calme auguste tout le tumulte de ton cousin.
Promptement il dépêche un chérubin et dit avec un doux sourire ; « Va, Piaphael.... et récrée de ton souffle le prince que voil’i. Il est mon fils.... mon serviteur fidèle. Qu’il vive!... car je suis juste. •
Soumis à la volonté de Dieu, Daphaël descend ici-bas, prend la forme d’un médecin et guérit le mal ]idr un miracle. Ton prince ressuscite.... triomphe, palriç!... sauvé par la main du ciel.
La nouvelle s’achemine vers l’.tssyrie, où règne Sanhérib. 11 vient tout juste de ramener sa dame d’une course en traîneau.... « Votre Altesse! un courrier! — Qu’il entre! Ce seront sans doute des lettres de deuil. »
Vivement il ouvre la lettre et lit; il lit.... ah! des nouvelles la plus triste!... que Josaphat est en vie; et, maugréant, il dit à sa bien-aiiiiée : « La guerre est finie!... la peste soit de toi! Les deux mille thalers m’affligent. ■
ÉP1THAL.\ME POUR LE JlARlAGE DE HENRIEI’IE •"AVEC ”*
PAn IN AMI DE LA FIASCÈE '.
Pour la première fois , après un long repos , je reprends, aimable enfant, pour saluer ton hymen, la plume du poète.
I. Celle ode i»t <le 1783, du temps où Scliiilcr demeurait à Bauerbacli, auprès do Meiningen, chez Mme de Wolzogen, (]ui lui arait offert un asile lors-
SCmLLEa. — POÉSIES. 33
POÉSIES DÉTACHÉES
L’houre du berger sonne de nouveau pour moi.... mes chants coulent du cœur sur ma lyre qui longtemps chôma.
Dans tes jours d’allégresse, osera-t-elle, la sagesse austère, venir aussi à toi? Elle vient du sein de ton ami. La sagesse est sœur de la joie , elle ne la trouble point , mais la fait plus durable et sourit au plaisir permis.
Quand les vertus gagnent la couronne, de mes yeux jaillit une larme de joie et je pense au monde meilleur.... Si rarement la fortune récompense le plus digne ! Souvent la vertu pleure dans les fêtes que célèbre le vice couronné.
Toi , lille au noble cœur , tu as de la pitié pour la douleur étrangère, de la sympathie pour la joie d’autrui.... Ne rougis pas.... J’en vois des preuves.... Et ma lyre, demande-le aux grands du monde.... ma lyre est tière , elle ne (latte jamais.
Avec quelle peine la nature sensible se fraye sa voie à travers la splendeur du rang et des ancêtres! L’affectation étouffe le sentiment. Souvent des dignités, payées du repos de l’âme, accablent et broient, tels que de lourds rochers, le petit cœur des grands.
Ton cœur, que l’envie même jamais encore n’a blâmé, ton cœur pur t’a anoblie, et ta vertu force le respect.... Je passe à la hâte devant la cour et sa magnificence, j’aime mieux m’arrêter auprès d’une âme à qui ses généreux sentiments tiennent lieu d’ancêtres.
Oui fut l'ange de la jeunesse? qui préserva ta jeune vertu? As-tu déjà pensé à Elle? à l’amie que Dieu t’a donnée? Son vrai litre de noblesse, c’est sa belle vie.... je hais l’autre, qui n’est ((u’iin héritage.
Elle t'arracha du milieu des âmes vulgaires.... Ta prière nuptiale le racontera à Dieu!... Tu la suivis et devins bonne. Elle t’a créée pour faire le bonheur d’un époux; semblable au soleil du printemps, elle échauffa ton jeune cœur et le forma à la vertu.
Comme elle s’élançait, avec sa bonté de mère, au secours de chaque fleur fraîche éclose, jusqu’à ce que la vie eût pénétré
qu'il s'enruit de Stullgarf. Elle est adressie à une Jeune fille élevée d.vns la maison de cette dame, et c'est Mme Caroline de Wolaogen, belle-fille de la noble amie du poète, qui l'a publiée dans les Souvenir» de la lie de Schiller.
APPENDICE
dans la racine ! Comme elle soignait , avec un zèle ardent , le tendre bourgeon, jusqu’à ce qu’il montât dans les airs, mùr et fier rejeton !
Marche donc à l’autel de l’hymen ! L’amour te montre des ans filés d’or..,. Ma bénédiction cordiale t’y précède. Tu connais les devoirs de l’épouse, tu as un cœur pour en goûter les joies, et je nomme lieurenx ton époux.
Ou’il est beau le lien de l’amour! il nous attache, vrai ressort du monde , éternellement an Créateur. Quand les yeux s’insinuent dans tes yeux, (|ue les larmes se marient aux larmes! déjà la IwHe alliance est conclue.
Quel plaisir doux et divin, d’étre pressé sur le cœur d’un époux ! qu’il est doux de jouir du bonheur ((u’oii lui donne , plus doux encore d’éprouver pour lui des tourments ! La douleur enchaîne aussi les belles Ames, et cette souH'rance est pleine de volupté.
Tu partageras avec une aimable ardeur le destin de ton mari, et bientôt tu verras dans son Ame. Avec quelle tendresse , quel tendre empressement tu iras au-devant des moindres vœux , de tous les rêves, dès qu’ils peindront dans son sein !
Quand sous les fardeaux accablants du souci et des devoirs du citoyen ton époux lassé succombera , ton aimable sourire , comme un souffle bienfaisant, le rafraîchira.... et il les portera, en se jouant , au but.
Quand la douleur sévira dans son sein , quand sur lui pèsera la noire mélancolie , quand les orages gronderont dans son cœur, alors, avec ton visage serein, tu viendras, pareille à la lumière du soleil, jeter un regard consolateur dans la brume de son chagrin.
Si le doux fardeau de la volupté même devenait trop pesant pour son Ame solitaire. .. le plaisir veut aussi partage et assistance.... tu en porteras la i)lus belle moitié, et ton œil seulement lui dira combien est grande la plénitude du bonheur.
Oui.... m’est-il peimis de voler par delà les années, de lever le voile de l’avenir?... oui, une joie nouvelle t’attend! la plus grande que riiomme éprouve , qui ne trouve de modèle que dans les deux.... la joie d’étre mère d’un enfant !
D’ètre mère d’un enfant!., ce qu’il y a de plus doux là-haut et
POÉSIES DÉTACHÉES, sur la terre. Ce mot délicieux comprend tout.... Ce petit être.... quel ravissement !... le bercer dans le sein maternel ! Oue peutil y avoir de plus beau dans le ciel t
Üuelle béatitude.... tu la connaîtras.... quand tes enfants te nommeront en bégayant, et cordialement courront au-devant de loi!.... La Joie inquiète.... les doux tourmenls.... Vains efforts! un jeune homme ne peut les peindre... . ici Je Jette mon pinceau.
Ce que les chants n’osent chanter , demande-le à la meilleure des mères : « Est-il rien qui ressemble au bonheur maternel ? » Tu as entendu résonner ses soupirs, tu as vu tomber ses larmes , tu l’aimes , et c’est pour cela que Je t’aime. •
Que la meilleure des mères te dise comme toutes les artères divinement palpitent, dès que le nom de l’enfant retentit, comme le paysage même prend des couleurs plus belles, comme te ciel même rayonne avec plus d’éclat, le ciel suspendu audessus de ses enfants !
Combien est doux le chagrin pour des riens, combien douce cette crainte ; » 11 pourrait souffrir !» et la larme répandue en silence, et l’impatience de voler à lui! combien intolérable le lilaisir dont l’enfant n’a point aussi sa part !
La volupté d’ètre reine du monde , celle de pleurer pour son enfant.... laisse-lui le choix.... que fera-t-elle? Elle Jette à terre la couronne, et vole avec un geste de triomphe, vole vers son cher enfant..
RéJouis-toi donc.... ce paisible bonheur dont tant d’autres sont privés, tu en Jouiras.... Oue te souhaiterai-Je?... ne le profane Jamais ! Et l’amie qui a adouci ton cœur , qui a fait de toi une bonne mère.... que te souhaiterai-Je?... ne l’oublie Jamais!
Ne l’oublie Jamais !... Quand tes bien-aimés autour de toi s’exerceront à leurs Jeux d’enfants , conduis-les à celle qui est bonne entre toutes. Qu’ils tombent à ses pieds , que leur bouche innocente lui bégaye : « Tu nous as donné notre bonne mère ! •
APPENDICE
CHANT FINÈBRE
SI B LA TOMBE DE PHILIPPE-FRÉDEHIC DK RIEOER'.
L’épouvante broie encore nos membres.... Rieger mort! Ce tonnerre liurle encore dans nos oreilles.... Rieger, Rieger mort! Comme un éclair allumé au couchant disparaît déjà au levant, le héros a volé vers Dieu! Faut-il que des plaintes retentissent autour de sa dépouille, des plaintes pour le grand homme? ou de chaudes larmes doivent-elles tomber de nos yeux, des larmes pour l'homme bon et chéri ? Pouvons-nous pleurer avec les fils de Rieger? nous unir aux patriotes? Oh! célèbre donc, chant de deuil et de larmes, le coucher d'un .soleil!
Haut fut ton rang, ô Rieger! et grand ton esprit pour ta grande mission ; mais plus grand fut.... ton cœur. Une angélique bienveillance, une divine pitié ouvraient tes bras à tes amis. Dans le sage aux cheveux argentés riait encore la gaieté badine, toujours innocente. Le feu de la'jeunesse brûlait encore dans le vieillard. Dans le guerrier priait le clirétien. Bien au-dessus du sourire de ton prince, dont tant d'autres, hélas! sont altérés avidement, bien au-dessus pour toi était l'Eternel.
Non , ramper humblement autour des dieux de la terre, acheter la faveur des princes par les malédictions des sujets, ne fut jamais ton ambition. Défendre les malheureux auprès du prince, prier auprès du trône pour l'innocence, tel fut ici-bas ton orgueil. Le rang et le pouvoir, clinquants risibles, se détachent et tombent au jour du jugement; ils tombent comme les feuilles pendant l'orage, et la pompe.... n’est rien!... Guerriers de Charles', permettez-moi de m’arrêter ici; avancez, vétérans couverts de lauriers.... que Tardent remords enflamme la conscience!... Du cercueil de votre Rieger, la Mort, d’une voix
1. Le général wurtcmbcrgeoiis Rieger mourut en 1783. Il était alors commandant de la prison d'État Holienasberg. 11 avait été précédemment captif, pendant plusieurs années, dans la forteresse de Hohcntwiel. ^ Ce chant funèbre parut d'alK>rd dans un ,4/^um dft Dames ^ publié à Tübingue, chez Colla , par Huber, Lafontaine, Pfeffcl, etc.