VIE DE SCIIIU.ER
(■tait aimable et bonne, quelque peu musicienne, et ne manquait point d’esprit; mais il eût fallu pour la trouver belle un goût peu diilicile. Heureux les poédes dont on ne connaît que les œuvres et dont la vie échappe aux regards d;ms un vague lointain ! Heureux aussi leurs lecteurs et fl des commérages qui désenchantent! Qui reconnaîtrait la divine Laure des premières poésies, l’objet de ces fougueuses ardeurs, de ces ravissements inénarrables, « la musicienne dont les accords enchaînaient les astres au plus haut des deux, > dans cette bonne voisine, comme ou en a partout, qui, dans les intervalles de loisir que lui laissaient le ménage et les enfants, exécutait quelque sonate sur son clavecin'? Et le poète lui-mème, h l’âme brûlante, aux visions extatiques, qui se consume aux pieds de son idole, quand il ne s’envole point par delà les sphères, qui l’irait chercher sous l’uniforme roide et grotesque du pauvre chirurgien, tel que nous le décrit un de ses camarades, malin railleur qui n’oublie rien, ni le petit chapeau couvrant h peine le sommet de la tête, ni la grosse queue qui de là descend sur un long cou, emprisonné dans un col étroit et bas, ni les cheveux roulés en boudins sur les deux côtés de la face, ni la base de la statue, les guêtres rembourrées qui lui font les jambes plus grosses que les cuisses? Mettez donc une lyre dans les mains d’un tel Orphée !
Je lui pardonne vraiment la déclamation de ses odes des premiers amours, ses élans gigantesques pour échapper à une telle réalité, ses efforts surhumains pour transfigurer et l’amant et l’amante. D’un autre côté, on peut, sans pruderie, trouver bon, ce me semble, dans l’intérêt du beau non moins que du bien, qu’im peu de ridicule châtie ce lyrisme effréné, et que quelques grimaces, enlaidissant cette ivresse, la rendent moins contagieuse. C’étaient, disent quelques admirateurs de bonne volonté, de platoniques amours. Bien que leurs raisons soient peu concluantes et contredites par des témoignages moins bénévoles, je veux bien dire comme eux : seulement les sens, si leur rôle n’est ici que poésie et métaphore, tiennent, il faut l’avouer, une bien grande place dans ce délire. Après cela, une telle ardeur, quand on en sait l’objet, s’explique mieux peut-être comme une simple aspiration, moins à Louise ou à Laure qu’à tout sou sexe, et comme la fièvre des premières espérances et des premiers désirs, que comme le chant de triomphe d’un vulgaire et facile ^ amour.
Une poésie d’un tout autre ordre, que j’aurais dû mentionner avant ces débauches d’esprit en l’honneur de Laure, c’est l’AVêi/iV
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sur la mort iCun jeitni homme, écrite, aussilùl après la sortie de l'École, surie cercueil d’un camarade, d'un ami, J. Ch. Weckerlin. Kile fut imprimée, au moyen d’une souscription, et comme elle contenait, parmi des plaintes touchantes, quelques hardie.sses, queUpies invectives amères qui sentaient l’eSprit fort (le régime, l’esprit, les exemples de l’Académie, sans parler des tendances presque universelles de l’époque, n'étaient guère propres îi former des chrétiens), elle souleva dans une certaine partie du public de grandes clameurs.
« 0*1® kh®'t nt® soit en aide! s’écrie le poète, dans une lettre en argot d’étudiant (c’est le mot) écrite h G. de Hoven. Ce maudit petit rien (j’adoucis les termes) m’a fait dans tout le pays plus de renommée que vingt ans de pratique médicale. Mais c’est un nom comme celui de l’homme qui a brûlé le temple d’Ephèse. • Qu’eût-ce été donc si l’on avait tout su, si l’on eût fouillé dans le portcmante.'iu du chirurgien, si l’on y avait découvert l’œuvre des ténèbres, cet insolent défi à la société, ce drame incroyable qui a nom les Brigatuls * Le secret ne tardera plus à éclater.
« Qu’est-ce que tu possè‘des en propre î » demande quelque part Épictète. « Mon imagination, l’usage de mes fantaisies, et voilà tout, » aurait bien pu répondre avec lui Schiller, débutant dans la vie. La mine était riche, il est vrai, et il avait jeté à pleines mains dans le pamphlet dramatique et métal et scories. Mais n’en fait pas de la monnaie qui veut, c Mon principal motif, écrit-il à son ami j Petersen, de désirer la publication des Brigands, c’est le puissant Mammon, qui n'a nul penchant à loger sous mon toit, c’est l’argent. • Une seconde raison, c’est qu’il voudrait savoir quel sort l’attend, auprès du public, comme auteur, comme poète dramatique. Une troisième, bien sincère alors sans doute, quoiqu’elle ne s’accorde guère avec la seconde, c’est que, voulant devenir professeur de médecine et de physiologie, et prévoyant que la poésie, le drame, etc., ne peuvent que faire obstacle à sa carrière, il tient à déblayer sans retard sa route, à se débarrasser de ses Brigands, pour n’y plus penser. Mais les éditeurs sont moins faciles à trouver que les raisons de publier. Après s’être adressé vainement aux libraires de Stuttgart et de Mannheim, il lui fallut entreprendre la publication à ses frais et à ses risques, et ])our cela emprunter, sous la caution d’un ami, une somme d’argent, qu’il eut dans la suite bien de la peine à rembourser, et qui lui rendit souvent fort amère sa première, gloire - Qu’importe î la pièce parut, sans nom d’auteur, sous la double ru-
brique de Francfort et de Leipzig', moins mal imprimite que ne le disent la plupart do ceux qui mentionnent cette première édition, et ornée d'une double vignette, dont l’une représente la scène do la tour où est enfermé le vieux Moor, l'autre César dans la barque de Charon et Brulus prêt à y entrer.
On était alors dans l’été de 1781 . Tout était paisible en .Allemagne, surtout h Stuttgart. Au milieu de ce repos, le cri de révolte de Charles de Moor éclata comme un coup de tonnerre et excita dans tontes les têtes une fermentation qu’on a peine h s’expliquer en relisant aujourd’hui ce drame, audacieux sans doute, excessif, emporté, mais qu’ont vaincu depuis, eu hardiesse, en déclamation furieuse, tant d’autres défis jetés h la société du haut de la scène. L’effet qu’il produisit dès sa première apparition , et qui ne fil que s’accroHre quand, peu après, il fut représenté sur le théâtre , rappelle vraiment celte épidémie dramatique des habitants d’.Abdère, cette fièvre, décrite par Lucien , qui , après des saignements de nez et d’abondantes sueurs, éclaUiit en iambes, en tirades tragiques, en une rage universelle de déclamation théâtrale.
Tout occupé, dès sa sortie de l’Ecole, des espérances qu’il fondait sur son drame, Scliiller, on le comprend, ne pouvait prendre beaucoup de goût h sa profession. Le seul livre de médecine qu’il acheta pendant tout le temps de sa pratique chirurgicale, ce fut VMmmweh tics apothicaires pour l’année 1781. Le seul souvenir, en quel(|ue sorte, qu’on ait gardé de cette pratique, c’est la cure hardie, aventureuse, disaient ses anciens, de plusieurs de ses grenadiers, qn’il guérit du typhus contre toutes les règles. Son projet de professer un jour n’a pu être bien sérieux. Au lieu de s’y préparer, il s’était chargé de la rédaction d’une feuille politique insignifiante qui paraissait deux fois par semaine h Stuttgart. A la veille de publier les Brigands, en mars 1781, il inséra dans ce journal, qui l’aidait à vivre, une ode chaleureuse qui fêtait le retour de Charles-Eugène et où était contenue {variiim et miitabile musa !) la strophe suivante : « Dis-nous, terre étr.ingère, ne regardes-tu pas d’un œil d’envie les campagnes bienheureuses du AVurlemberg? Ne porteriez-vous pas volontiers des chaînes, républiques, si vous l’aviez poursouverain.... luit » Le moment est proche où ces chaînes qu’il bénit lui parat-
1 . • C’est toujours là, dit un journal du temps, le lieu de l’impression , quand on ne veut pas dire le véritable. »
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Iront bien lourdes. Le succès des Brigands va le forcer à le.s rompre.
Pendant l’impression de la pièce, Schiller en avait envoyé, en épreuves, les sept premières feuilles au libraire Schwan Je Mannheim , personnage important, et sorte de Mécène, décoré du litre de conseiller auliqne des finances. Celui-ci n’eut rien de plus pressé que de les aller lire au baron Wolfgang Héribert de Dalberg, (jui avait fondé en 1779 le Tbéâtre-National de Mannheim et le dirigeait alors avec le titre d’intendant. Dalberg, homme d’esprit et de sens, vit sur-lechamp le succès populaire et les bonnes recettes que promettait cette œuvre brillante et paradoxale, et il écrivit è l’auteur pour lui proposer de mettre son drame sur la scène, s’il voulait le retravailler en vue de la représentation. Schiller, ravi de cette offre, oublia volontiers qu’il avait déclaré dans sa préface que Us Brigands ne convenaient pas au théâtre et n’en avaient pas besoin, et consentit avec empressement , après une courte négociation , k les remettre sur le métier pour y faire les coupures, additions et changements nécessaires. Le 6 octobre 1781, il envoya à Dalberg son nouveau manuscrit, la pièce appropriée au théâtre au moyen de modifications très-notables et parfois très-heureuses, auxquelles, à la demande du baron, il en ajouta quelques autres encore : une, en particulier, qui parut lui coûter beaucoup et qui consistait â transporter à la fin du moyen âge la date de l’action, qui, dans le drame sous sa première forme, était le temps présent. La version théâtrale fut imprimée sans retard, et mise en vente chez Schwan aussitôt après la représentation. A peu près en même temps parut, avec le nom de l’auteur cette fois, une seconde édition de la version originale et littéraire, de celle que reproduisent les Œuvres complètes '. En tète de celle-ci était une vignette représentant un lion qui se dresse et lève une griffe menaçante, avec cette devise : < In Tirannos {sic). >
C'est au commencement de 1782, le 13 janvier, que les Brigands furent joués pour la .première fois sur le théâtre de Mannheim, devant une foule pressée de spectateurs, accourus de près et de loin. L’affluence était telle, que, si l’on n’avait réservé une place au poète, il eût pu difficilement lui-méme assister h la représentation. Il s’y était rendu de Stuttgart en secret et sans avoir demandé de congé :
I. On trouvera dans te tome II de notre traduction, dans VSppendire aux Brigaadt, las additions et modifications tes plus remarquables de la vemion théâtrale.
Digltized
le
YIK OH SCmU.IOH.
ii craignait un refus. Le rideau se leva dès cinq heures. La pièce était bien montée, plusieurs des râles du moins étaient confiés h des acteurs distingués, élèves d’Ekhof, du régénérateur de l’art dramatique en Allemagne. Le éélèbre Iflland, alors âgé de vingt-trois ans, jouait Franz; Beil, le brigand Schweizer, et Beck, Kosinsky. Malheureusement l'acteur qui représent.iit le héros du drame , Charles de Moor, laissait, dit-on, beaucoup à désirer. Bük (c’était son nom) ne convenait bien à ce râle ni par son visage et toute sa personne , ni par .sa déclamation et son jeu. Les trois premiers actes ne produisirent pas l’effet qu'on s’en était promis; mais les grandes scènes des deux derniers, surtout la lutte de Franz avec ses terreurs et ses remords, électrisèrent l’assemblée. Ce fut un triomphe, un enthousiasme comme on en avait- rarement vu an théâtre, et qui firent sur l’auteur une profonde et durable impression. « Je crois, écrivait-il quelques jours après à Dalberg, que, si l’Allemagne doit avoir un jour en moi un poète dramatique, c’est de la semaine dernière qu’il me faut dater cette espérance. »
L'enthousiasme des premiers jours s’est refroidi , mais non éteint en Allemagne. Aujourd’hui encore de graves critiques vont jusqu’à trouver trop sévère le jugement de Hegel qui voyait dans Charles de Moor un idéal non mûri, conçu par un jeune homme. Aujourd’hui encore on s’évertue à défendre , au point de vue de l’art même et de la scène, la subtile et monstrueuse perversité de Franz, le caractère et la passion d’Amalie, où se mêlent aux vaporeuses aspirations de si libres et sensuelles ardeurs ; on admire ou du moins l’on veut justifier tout ce fracas dramatique , les excès de tout genre , le désordre, la confusion, le mélange mal fondu de tous les tons, du trivial impudent et de l’emphase déclamatoire, mélange qui est tout autre chose que la simplicité se mariant à la noblesse, et que le familier, le trivial même, associé, avec art et mesure, au vrai sublime. La pièce est restée populaire, elle est demeurée au théâtre'. De grands acteurs, liïland et Louis Devrient dans le râle de Franz, Fleck, à Berlin, dans celui de Charles, y ont attiré la foule. Le succès durable, la faveur constante du public, si mêlé, si mobile, sont de forts arguments pour une pièce de théâtre, et l’on ne peut nier qu’un drame qui émeut, intéresse, captive une génération après
1. L’année ilernièrc encore on a célébré, sur le théâtre de Weimar, le jour anniversiire de ta naissance de Schiller (10 novembre 1858) par la représentation des Brigands,
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l'autre, qu’une grande et intelligente nation nun-seiilement tolJ're et absout, mais ne se lasse pas de goûter et d’applaudir, ne soit une oeuvre , sinon belle, au moins forte, une œuvre qui remue puissamment de grands ressorts de l’ûme humaine. Mais propre k remuer, à passionner, et vraiment grand et vraiment beau , ce n’est point même chose. Il y a dans notre âme des régions diverses. Les génies les plus puissants sont peut-être ceux qui régnent dans toutes à la foi.s; les plus purs sans contredit, ceux qui ne veulent dominer que dans les plus hautes, au-dessus des nuages du moins et des vapeurs immondes. Hâtons-nous de dire que si, dans ses Brigands, Schillor, trop souvent, trop longtemps, nous retient dans ces couches infimes où s’agitent les instincts mauvais et grossiers, parfois au.«si il perce les nues sombres , et, s’il n’atteint aux .sereines hauteurs, nous les montre du moins, et s’élance, et y aspire avec la foi ardeute de qui se sent lait pour y monter. On a souvent dit que, pour juger une œuvre littéraire, il fallait se reporter au temps où elle fut composée, savoir la vie, les antécédents de l’auteur, les tendances de son époque , le milieu où il vivait. Cela est vrai , j’en conviens ; icibas tout est relatif et il est bien de plaider en toute cause les circonstauces atténuantes. N’oublions pas cependant qu’autre chose est d’apprécier l’ouvrage en lui-même, autre chose déjuger l’auteur, de voir ce qu’il a pu et dû faire , les circonstances une fois données. En pareille matière, soyons, tant qu’on voudra, indulgents pour le créalenr, mais demeurons sévères pour la création, et ne concluons pas, du mérite relatif de celui-là, le mérite absolu de celle-ci. Ici par exemple, quand je songe à l'éducation de Schiller, à son inexpérience, à ses relations, à ses habitudes d’alors, à l’esprit de son temps, aux approches de la grande tempête politique , sociale, religieuse, qui allait ébranler le monde, à la corruption de la plupart , des petites cours de l’Allemagne , au despotisme tracassier que cette corruption rendait plus odieux, aux emportements effrénés qui étaient de mode dans les lettres et la poésie et qui avaient succédé à une médiocre et servile routine : quand je considère tout cela , je comprends le bouillonnement d’idées , le pêle-mêle de sentiments qui s’agitent dans une tête d’écolier, dans un cœur de vingt ans, je m’explique cette éruption de lave ardente où sont tondus ensemble les éléments les plus nobles et les plus vils; je puis prévoir, si vous voulez, en contemplant ce chaos, que celui qui l’a créé le débrouillera un jour et l’ordonnera, y remarquer même des parties
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dt‘j h ébauchées et qui plaisent à voir ; mais de là à admirer sans réserve , à reconnaître pour œuvre d'art le chaos avant la création , il y a loin. Cet exemple est un de ceux qui montrent le mieux à quiconque a du sens le danger qu’il y a à ouvrir, à briser le creuset, à lécher le métal, avant que le moule soit fait et prêt à le recevoir. Depuis Schiller, bien d'antres, moins illustres, moins forts, mais non moins impatients et présomptueux , se sont essayés avant le temps , et, pour essai, ont déclaré la guerre , à la façon des géants, à toutes les institutions et traditions divines et humaines. Quand on vent escalader le ciel , au moins faut-il être de force à entasser des montagnes. L'auteur des Brigands en remue , lui , çà et là dans son drame, déployant, hélas! la même vigueur, j’en conviens, pour soulever parfois des grains de sable. Mais .que dire de ceux qui , singes des géants dans des corps de pygmées, n’ont en tout et pour tout que des taupinières pour figurer Pélion et Ossa?
Malgré l'ivresse bien pardonnable du succès. Schiller ne se fit pas complètement illusion sur son œuvre. 11 publia lui-même, sous le voile de l’anonyme, dans le Répertoir» wurtembergeois, qu’il avait fondé avec son maître Abel et son camarade Petersen, un compte rendu de la représentation et une spirituelle critique, où l’éloge ou plutôt ladéfense tient sans doute une grande place, mais se mêle aux aveux implicites et explicites de qui se sait appelé à mieux. La pièce fut bientôt jouée à Hambourg, à Leipzig, à Berlin. A Leipzig (c’était le temps de la foire) on la défendit, parce que les voleurs, les héros à la manière de Spiegelberg, pullulaient dans la ville. A Munich, de jeunes garçons s’associèrent pour former une bande de brigands, et leur projet n’avorta, dit-on, que parce qu’un des enrôlés voulut, avant de partir pour la forêt de Bohême, dire adieu à sa maman. A Fribourg en Brisgan, on découvrit une conspiration plus sérieuse, à ce qu’on rapporte , de quelques jeunes écervelés électrisés par Charles de Moor. Dans les journaux, la plupart des critiques tonnèrent et contre l’auteur et contre le scandale d’nn tel triomphe. On publia, dans l’intérêt de la morale et des âmes sensibles, des remaniements du drame, adoucis et expurgés. A l’étranger, les traducteurs, les imitateurs se mirent à l’œuvre, s’enthousiasmant à l’envi pour l’original. L’un d’eux, dans sa préface, prévoit que les âmes froides ou refroidies crieront au mauvais goût, à la barbarie, au délire I > Mais d’autres âmes fortes, pittoresques, sentimentales, pourront en appeler.... Oui, le livre de ScItyUer {sic) deviendra celui des âmes fortes,
VIE DE SCHIDLER.
des jeunes pens, et peut-être des femmes ; oui, des femmes* ! • Le roman, qui toujours glisse sur la pente que la mode lui montre, alla naturellement chercher ses héros au gibet et sur la roue et ne fabriqua plus que redresseurs de torts et sublimes égarés. Il parait que Schiller lui-même songea & donner une suite à son drame ; mais heureusement il n’exécuta pas ce projet. Un bas bleu, vingt ans plus tard, l’accomplit h sa place, et publia < un tableau d’bumanité sublime > en six actes , sons le titre de s Charles Moor et ses compagnons, après la scène d’adieux près de la vieille tour. •
Notre poète n’avait pas jeté toute sa fougue exubérante dans sa tragédie des Brigands. Elle débordait tout autant , plus librement peut-être, malgré les entraves du mètre, dans ses premières fantaisies lyriques. Il les réunit, jointes aux essais assez médiocres de quelques amis , en un volume, qu’il fit paraître k ses frais (nouvelle dette, nouveau souci pour l’avenir), avec ce titre étrange ; « Anthologie pour l'an 1782, imprimée dans l’imprimerie de Tobolsk » En tête du recueil était une dédicace à la Mort, qu’il apostrophe sons le nom de « Czar tout-puissant de toute chair, sans cesse occupé k diminuer le nombre de ses sujets, as.sonvissant éternellement dans tonte la nature sa faim insatiable. » Les poésies k Laure, dont nous avons parlé, figuraient dans la collection, avec les chants funèbres mentionnés aiis.si plus haut, et avec beaucoup d’autres poèmes de genres très-divers, et dont plus d’un a des apparences assez vâolentes pour qu’on puisse ranger le poète, dit-il dans sa dédicace, sur un ton de lugubre plaisanterie, » parmi les collègues et cousins des Damiens et des Ravaillac. • Entre ces productions de sa muse novice , Schiller a fait plus tard un choix qui se trouve dans les Œuvres complètes au nombre des poésies dites • de la première période. » C’est un mélange étonnant de beautés et de défauts, de sentiment vrai et de déclamation , de naturel et d’enflure , de hardiesses heureuses et excessives. De la lecture de l’original (ici la traduction est souvent presque impossible) on garde cette impression , que l’auteur est encore plus
I. Ut Voleurt, tragéilio eu prose, en cinq acte», par ScivjUer, imitée de l'allemand par A. C. D. P. — On a peine à s’expliquer, sous la plume d’un lel admirateur, ce titre ignoble des Voleurs, si propre à éteindre tout d’abord l'enthousiasme des imes « let plut pUloresgues. » — Robert chef dt Brigands , par le citoyen la Marteliére (Paris, 1"94), imitation entreprise à l'instigation do Beaumarchais, faisait meilleur eUet sur Padiche.
7. le n’ai pas vu l’édition originale de l’Anthologie, mais je possède la réimpression très-fidèle qui en a été faite en ISôü par les soins de M. Ed. Butow, k Heidelberg (Bangel et Schmilt).
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riclie que prodigue, que ces folles dépenses ne le réduiront pns h la misère, comme elles ont fait tant d’autres : l’exemple est dangereux!
Puis, dans cet amas de bien et de mal , de noble et de trivial , de beau eide laid, on admire, non pas seulement des étincelles de génie, de grandes promesses de style poétique et de parfait langage, mais des pièces entières, bien voisines déjh de la perfection pour l’ensemble et la composition comme pour les détails, la ballade du coiule FMrhard, par exemple, qui a inspièé îi Ary Sclicffcr deux de scs plus énergiques tableaux, et la Balaille, ce drame lyrique si entraînant, qu’on croirait écrit au milieu de la mêlée, comme Vernet copiait, dit on, la tempête, attaché au màt, sur le navire qu’elle ballottait. Schubart, du fond de sa prison, applaudit à celte vene plus déchainée encore et plus puissante que la sienne. Il adressa à l’auteur une ode de remerciments, où il lui dit qu’il s’est abreuvé h ses chants, « ù ce torrent de feu, • avec autant de délices que le voyageur, « fermant les yeux avec volupté, » étanche sa longue soif dans l’onde fraîche du ruisseau.
ticliiller fit lui-même, dans le lléperinire u'urlcmberfieois , la critique de VAnlholorjie, comme il avait fait celle des Brigands, avec le même mélange d’orgueilleuse indépendance et de modestes aveux. « I.Æ ton de ces poèmes est, dit-il, trop individuel, trop profond, trop viril, pour qu’il convienne à nos bavards et bavardes sucrés.* 11 place les chants ù Laure au-dessus des autres, mais trouve qu’ils sont outrés et traliissent une imagination trop indomptée; « je remarque aussi en divers endroits, ajoute-t-il avec trop de raison, des traits de lubricité sensuelle, enveloppés dans un pathos platonique. » Outre cet article, il inséra dans cette Revue, qui ne vécut pas longtemps (il n’en parut en tout que trois cahiers) , une dissertation sur l'Èlat artuel du thédlre allemand; un essai philosophique, la Promenade sous les tilleuls, et une nouvelle intitulée Une action généreuse du temps présent, trois morceaux admis dans les Œuvres comjilètes, qu’ils ne parent ni ne déparent.
Les licences littéraires, politiques et morales, des poésies lyriques et des Brigands n’étaient pas faites pour plaire au due de Wurtemberg. Un maître tel que lui, et il faut le dire, un maître quelconque, surtout en ce temps-lh^ se serait indigné et inquiété ù moins. Il manda son ancien élève, lui témoigna, avec bonté, son déplaisir, lui montra les écueils de la voie qu’il suivait. Schiller fut touché de ses conseils; mais, lorsque le duc y ajouta l’ordre de ne
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plus imprimer aucune u-uvre poétique qu'il ne la lui eût montrée d’abord, il refusa de prendre cet engagement. Sans parler de la conscience exaltée qu’il avait de ses droits , des mille projets, lointains ou prochains, qui fermentaient dans sa tète, un motif tout actuel l'empêchait de se soumettre à ce commandement du prince. L’obéissance l’eût condamné, à l'instant même, à un trop cruel sacrifice. Il avait déjà commencé un nouveau drame, la Conjuration de Fiesi/ue, qui lui faisait concevoirles plus belles espérances, et auquel il eût fallu renoncer tout d’abord, car il était facile de prévoir qu'il ne serait pas beaucoup plus que ses Brigands du goût de l’auguste censeur. A ce refus, le poète joignit bientôt un autre sujet de plainte. Il composa, à l’occasion de la mort subite du général Bieger, qui avait été tour à tour l'instrument détesté et la victime du despotisme de Gharle.s- F.ugène, un chant lunèbre, où, à l’éloge du mort, dont on pouvait s’étonner après avoir lu V Anthologie , se joignaient quelques traits blessants pour le prince. Une dernière cause acheva d’irriter ce dernier. Des plaintes s’élevèrent au sujet d’un passage des Brigands, où Spiegelherg, le plus vil scélérat de la bande, appelle le pays des Grisons, ■ l’Athènes actuelle des Larrons. » Tout le canton s’émut de cette injure, et décerna solennellement le diplôme de bourgeoisie à deux journalistes allemands, qui av.aient, l’un à Hambourg, l’autre à Coire même, relevé, comme un attentat de lèse-république, cette boutade bien innocente, où le poète, qui depuis la supprima, n’avait fait que se conformer à un dicton populaire et n’avait guère eu vue (|u’un endroit très-mal lamé du pays. Mais quel beau prétexte pour les malveillants! Un petit chirurgien do régiment venir créer à sa patrie des embarras diplomatiques, aigrir les relations du Wurteml>erg avec des voisins déjà peu commodes, à qui les moyens de vengeance ne manquaient pas, et chez qui plus d’une fois on avait publié des attaques fort déplaisantes contre le gouvernement et la cour de Charles-Eugène ! Le remède était simple. Le duc lit signifier, sans retard, au poète l’ordre de se taire désormais, de ne plus rien imprimer, à moins que ce ne fût «[uelque œuvre médicale, et de cesser tout commerce avec le dehors, c’est-à-dire de renoncer au théâtre; car celui de Stuttgart, alors d’ailleurs peu brillant, lui était naturellement fermé, même avant la dernière injonction du prince : il lui eût fallu s’imposer la plus timide prudence, et se dépouiller en quelf(iie .sorte de lui-même pour obtenir d’y être joué. Dans la disposition d’esprit où était Schiller, une telle exigence Ini parut naturel-
lement ]e conible de la tyrannie. Le vouloir mettre en cage et lui défendre d’y chanter ! 11 n’y avait pas de temps à perdre ; il fallait , avant qu’on lui coupât les ailes , prendre son vol vers de meilleurs climats. U son$^ à Mannheim, h Dalberg. L’illustre Leasing avait été poète du tliéftlre de Hambourg; Klinger, de celui de Leipzig. Un mot, un signe de Dalberg devaient suffire pour lui faire à Mannheim une position semblable. A la fin de mai 1782, il se rendit, toujours sans congé, comme l’on peut croire, dans cette ville, en compagnie de Mme Vischer, dont nous avons |tarlé, et de Mme deWulzogen, dont nous parlerons bientôt, et assista avec elles à une nouvelle représentation des Briyatuls. Puis, tout enivré, encore une fois, de l’enthousiasme du public, qui ne se lassait pas do l’applaudir, il alla conter b l’intendant grand seigneur ses peines et ses espérances. Dalberg parut touclié, lit de belles promesses, mais ne lui dissimula pas que la difficulté était plutôt de ménager b l’amiable sou départ de Wurtemberg, que de l’employer, une fois libre, b Mannheim. De retour b Stuttgart, il écrit au baron la lettre la plus pressante, lui trace, avec une naïve confiance, la voie qu’il faut suivre pour persuader le duc, et se remet, plein d’espoir, b travailler b son Fiesque, au nouveau drame avec lequel il compte inaugurer les fonctions qu’il rêve, de poète théâtral. Mais voilb qu’uu nouvel orage éclate soudain sur sa tête. U avait trop compté sur la discrétion de ses compagnes de voyage : son colonel et le duc ont appris su désobéissance, tous les détails de son escapade. Le duc s’em|)orte, le maude, lui adresse de sévères reproches, renouvelle sa double défense, en le menaçant cette fuis des plus durs châtiments en cas de désobéissance, puis lui ordonne d’aller sur-le-cliam|i b la grande garde de la ville, de rendre son é])ée, et de tenir les arrêts pendant quinze jours. Heureuses, dit-on, ces petites souverainetés où le prince peut étendre sa sollicitude sur cliacun de ses sujets! Je le veux bien, mais b une condition toutefois : c’est que cette sollicitude ne deviendra point tracassière, et que la toute-puissance inoccupée ne changera point, dons son petit cercle, le moindre incident en affaire d’Etat. Ici, du reste, le fréquent retour de l’intervention personnelle du maître s’explique et par le Udent du cou|>ahle, et par sa qualité d’ancien élève de l’Académie. Charles-Eugène voyait en lui, non pas seulement une tête opiniâtre à dompter, mais un ingrat b punir. C'était, disait-il, une éducation b reprendre, b achever : dans un cachot, sans doute, comme celle de Echuhart. Il ahnait b régenter autant qu’ù
régner, et se mettait peu en peine de varier ses moyens de discipline et de les approprier aux personnes. Sehiller voyait bien que, désormais, il n'y avait plus guère d'accommodement h espérer, et surtout qu'on ne lui accorderait pas de bonne grice son congé, ni la permission d'aller vivre ailleurs. Il n'oubliait pas la reconnaissance qu'il devait an duc, mais on n'éteint pas par obéissance, par gratitude, le feu sacré, on n'étouffe pas la voix du génie, on ne renonce {U» è soi-même. Plutôt rompre avec éclat et se soustraire au joug par la fuite que de se réduire, exclusivement (et, qui sait? pour le reste de ses jours peut-être), è panser et à droguer ses grenadiers. Toutefois, il écrivit encore è Dalberg, reçut encore de lui de bonnes paroles; il le revit même un peu plus tard, à la veille de fuir, dans un voyage que le baron fît b Stuttgart, et il le pria uue dernière fois d’intervenir auprès du duc. Ce fut peine perdue. Dalberg ne voulut pas, dans l’intérêt de son théâtre et de la gloire future de son protégé, risquer de déplaire au duc de Wurtemberg. 11 était homme de cour et fîn diplomate. Trop de cœur ne va pas à ce double rôle. Puis, soyons justes, qui pouvait dans les Brigands deviner l’antenr de Tett et de Wallenstein ?
Réduit à lui-même, découragé, voyant le présent et l'avenir sons le jour le plus sombre. Schiller était en proie è une amère tristesse. Son caractère s’aigrissait, son humeur devenait chaquejour plus dure et plus farouche ; il sentait que bientôt son abattement ne lui laisserait même pas la force de se résoudre. Plus d'autre salut qu’un prompt et secret départ. Il s'ouvrit b Streicher , au jeune musicien dont nous avons parlé plus haut, et qui, depuis le premier jour où il avait vu notre poète, lui avait témoigné une amitié de plus en plus ardente et dévouée. Streicher se disposait b partir prochainement pour Hambourg, où il voulait achever auprès de l'illustre Bach ses études musicales. H se montra prêt b avancer son voyage, pour accompagner son ami et le seconder dans sa iuite. Schiller mit aussi dans sa confidence sa sœur aînée , Christophine, qui, loin de le dissuader, approuva bravement son projet, et lui dit que, le duc ayant ai mal rempli la promesse qu’il avait faite de le bien pourvoir b sa sortie de l’école, tout ce qu’il ferait lui-même pour s'affranchir était honnête et légitime. Une fois résolu, bien irrévocablement. Schiller eut assez d’empire sur lui-même et de liberté d'esprit pour se remettre vaillamment b son Fiesque. Il n'avait encore exécuté tout au plus que la moitié du plan de sa pièce . et il fallait qu’avant
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son départ elle fût fmie ; c'étaient ses lettres de crédit pour Mannlieim.
Cependant on attendait & Stutipart le prand-duc de Russie Paul, avec sa femme, nièce du duc de Wurtemberg. Ce dernier s'apjjrèlait à faire aux augustes voyageurs le plus magniiique accueil et à leur donner des fêtes brillantes. Il ne se doutait guère alors qu'on ne se souviendrait un jour de l'éclat de ces fêtes, et ne les mentionnerait dans l’histoire, que parce qu'elles servirent h favoriser et à voiler la fuite du pauvre praticien de régiment, qu'il croyait sans doute avoir réduit k né:mt,et dont il ne voulait même plus entendre jiarler. C'était dans la première moitié de septembre 1782 que le prand-duc devait arriver. Le 1" jour du mois, Schiller, pour tenter un dernier effort, adres.sa k Charles-Eugène une supplirjue res|)ectueuse, où il le priait de révoquer la double injonction qu’il lui avait faite, de ne plus rien écrire de littéraire et de n'entretenir aucune relation avec le dehors. Le prince refusa de recevoir cette lettre et lit défendre au poète, sous peine des arrêts, de lui adresser désormais aucun écrit. Des amis lui avaient conseillé de fléchir le courroux de son niaitre et seigneur en le célébrant, k l'occasion des solennités qui s'apprêtaient , dans quelque dithyrambe, où on lui eût permis sans doute de se donner carrière et où l'exaltation déclamatoire n’eût point paru de mauvais goût. Il refusa, comme bien l’on pense, de descendre k cette lâcheté et de baiser k genoux la main qui s’appesanti.ssait sur lui. Confirmé dans sa résolution de fuir par l’accueil qu’avait reçu sa supplique, il alla faire une dernière visite k la Solitude, où sa famille demeurait depuis 1775 (son père y avait été placé k celte époque, comme directeur de la pépinière ducale'). Lk, le cœur déchiré, il prit congé de sa sœur, de sa tendre mère, k qui la nouvelle de sou départ, d’un départ si prochain, causa une inconsolable douleur, et il fil du fond du cœur, mais sans laisser devant lui échapper son secret, ses adieux k son père. Il tenait k ne pas le compromettre l>ar .sa fuite : il voulait qu’il pût affirmer qu’il l’avait ignorée ; on est si disposé toujours k traiter un confident en complice. Au reste , il faut le dire k l’éloge de Charles-Eugène , jamais il n’inquiéta les parents du fugitif et ne rendit le j>ère , son modeste et fidèle serviteur,
I. Ce qui sans doute avait appelé sur lui le choix du duc, c’étîit un ouvrage inlilulé : « Considérations sur les choses de l’agriculture dans le duché de ■Wurtemlterg, » qu’il avait publié à Stuttgart, en quatre parties, de 1*67 à 176».
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responsable des torts qu’il trouvait au fils. A la Solitude , il apprit que le 17 septembre il devait y avoir dans les bois voisins de cette résidence une chasse gigantesque, pour laquelle on avait réuni jusqu’à six mille cerfs, puis spectacle et brillante illumination. Naturellement la capitale serait vide et la police occupée ailleurs pendant cette soirée. De retour à Stuttgart, il sut en outre que son régiment ne serait pas de garde dans la ville ce jour-là. Il convint avec Strcicher de profiter de l’occasion, et ils fixèrent leur départ au 17, à neuf heures du soir.
Streicher a raconté dans les moindres détails, avec une grande simplicité, l’histoire de cette fuite. Cédons-lui la parole pour en rapporter les derniers incidents. « Les voyageurs moutèrent en voiture, et partirent vers dix heures du soir. Ils sortirent de Stuttgart par la porte d’Rssling, parce que c’était la plus sombre de lu ville et qu’un des amis les plus sûrs de Schiller (évidemment Scharffenstein) y commandait le poste en qualité de lieutenant ; s’il s’élevait quelque difficulté, on comptait l’écarter ans.sit6t par l'intervention de l'officier. Quel bonheur que dans ce temps-là ce ne fût pas l’usage de demander leur passe-port aux voyageurs en voiture ! Le c halte-là! qui- • vive » de la sentinelle, quoique les deux jeunes gens s’y attendissent, leur fit une étrange impression. Aux questions du sous-officier, qui .sortit à l’appel du factionnaire : « Quels sont ces messieurs? où vont- € ils?» Streicher répondit ;s Le docteur Ritteret le docteur Wolf. Ils « se rendent à Essling. » Après les avoir inscrits sous ces deux noms, on leur ouvrit la porte. Quand ils furent dehors , ils se crurent échappés à un grand danger, et, comme si ce danger avait pu revenir, ils échangèrent à peine quelques paroles, tant qu’ils tournèrent autour de la ville pour aller gagner la route de Ludw igsbonrg. Mais lorsqu’ils eurent franchi la première montée , ils retrouvèrent leur calme, leur liberté d’esprit; l’entretien s’anima, et roula non pa.s setdement sur le passé le plus récent , mais encore sur le prochain avenir. Vers minuit, ils virent au ciel, à la gauche de Ludwigsbourg, une rougeur extraordinaire, et, quand la voiture fut en vue de la Solitude, le château de cette résidence, placé sur une assex grande hauteur, se montra soudain, avec ses nombreuses dépendances, dans un éclat enflammé ,. qui , à la distance d’une lieue et demie , faisait l’effet le plus surprenant. La pureté et la sérénité de l'air permettaient de tout distinguer si clairement que Schiller put montrer à son compagnon le point où demeuraient ses parents, puis tout à SCHILLCB. — MésiBS. 3
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coup, comme frapp<5 d’un irait sympathique, il s’écria, on étoufTant un soupir : « Ma mérel... • Entre une et deux heures du matin, on arriva au relais d’Entzweihint;en, où il fallut s’arrêter. Après qu’on eut demandé du café. Schiller tira de sa poche un cahier de poésies inédites de Schubart, dont il lut les plus remarquables à son compagnon. >
Vers huit heures du matin, les voyageurs atteignirent la frontière. A la vue des couleurs de l’Électorat palatin, des poteaux et des barrières, rayés do bleu et do blanc, qui lui annonçaient qu’il était libre, qu’il entrait dans une contrée sur laquelle ne pesait pas le joug auquel il so dérobait. Schiller, jusque-là un peu sombre, s’épanouit, et parut renaître à une vie nouvelle. A 9 heures du soir, on s’arrêta à Schwetzingen pour y passer la nuit; les portes de Mannheim, en ce tomps-là, no s’ouvraient point après le crépuscule. « Le 1 9 septembre (je laisse à Streicher le soin d’achever le récit), les voyageurs furent sur pied de très-bon matin, pour se préparer à faire leur entrée dans Mannheim. On tira des coflVesce qu’ils contenaient de mieux pour s’a.ssurer par le semblant de l’aisance une considération qu’on refuse pres(|uo toujours à qui parait indigent ou malheureux. • Schiller n’avait pour tout bien que vingt-trois florins et Streicher vingt-huit ; mais le poele comptait sur Fim/ue pour ses premières dépenses, puis sur des honoraires fixes, attachés au titre qu’il ambitionnait, et qui lui donneraient le temps de se créer d’autres ressources. « Persuadés qu’avant quinze jours ces présomjjtions seraient changées en certitude, les deux amis montèrent une dernière fois en voiture et se dirigèrent vers Mannheim , qu’ils atteignirent en deux heures, et où ils entrèrent sans qu’on les arrêtât à la porte ni qu'on leur adressât aucune question. »
Celte fuite de Schiller, i[ui va le jeter dans de cruels embarras, mais donner l’essor à son génie, est la grande crise, le moment décisif de sa vie. Je l’ai racontée fort en détail, mais je suis loin d'en avoir rapporté toutes les circonstances connues. Les admirateurs du poele les ont notées avec un soin pieux et savent nous dire, heure par heure, tout ce qui s’est passé dans ces trois jours, au dehors et au dedans, sur la route et dans l’âme du fugitif. Peu de faits, dans riiistoire soit politique, soit littéraire, ont été étudiés et mis en lumière avec autant d’attention et de recherches. Ims romanciers et les poètes se sont a.ssociés aux biographes pour célébrer et populariser cet afl'rauchissement du grand écrivain C’est déjà, o6 peu s’en
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faut, une sorte de li^peude. M. Laube , en particulier, en a fait le dénoûraent de sa pièce des Élèves de l'Ecole de Charles , qui parait avoir été goûtée en Allemagne. Un élégant narrateur, M. Hermann Kurz, eu a introduit le récit dans un roman, en grande partie historique, où la jeunesse de Schiller tient une très-grande place, et qui est intitulé Scluller's Ileimathjahre, « Les années que Schiller a passées dans sa patrie. > Ne sourions pas en voyant cette sollicitude, ce culte presque superstitieux de nos voisins ' pour une mémoire chérie. J'avoue que, pour mon compte, je serais heureux d’avoir des détails aussi circonstanciés sur la vie de nos grands auteurs et surtout des plus français d'entre eux , d’un Molière , d’un Corneille, par exemple. Puis, c’est un noble et touchant sentiment que le xële ardent, unanime, pour cette gloire d’outre-tombe qui ne peut plus corrompre par l’orgueil celui qui en est l’objet.
A Mannheim, les deux amis descendirent chez Meyer, régisseur du théâtre, qui les garda k dîner et leur loua sur-le-champ un logis près de sa maison. Aussitôt après le dîner, Schiller se retira dans une chambre voisine, et écrivit au duc de Wurtemberg une lettre respectueuse et touchante , où il convient qu’il a pris pour fléchir le cœur de son prince un moyen violent, parce qu’il ne lui en restait pas d’autre, et se montre prêt k rentrer sans délai dans sa patrie, si on lève la défense qui lui a été faite, de publier des écrits littéraires et d’entretenir des relations avec le dehors. 11 fit partir cette lettre le 34 seulement (au moins est-elle datée de ce jour), sous le couvert du colonel de Séeger, intendant de l’Ecole de Charles , auquel il écrivit en même temps pour le prier de mettre sa supplique sous les yeux de Charles-Eugène et de l’appuyer de toute son influence '. La réponse ne tarda pas. On y engageait le fugitif k revenir : le duc, grâce k la visite de ses augustes parents, était tout k la joie et k la clémence ; mais dus conditions que le poète mettait k son retour, pas un mot. 11 était impossible de se rendre k cet appel, qui ne promettait que le pardon. Schiller, sans retard, renouvela sa demande, et inquiet de cette vague invitation qu’on lui avait adressée, il écrivit
1 . De nos voisins en général , et non pas seulement des lettrés. Dans un calendrier populaire pour 18.VJ, M. Berthold Auersbach vient d'insérer une , gracieuse nouvelle intitulée Frédéric le Grand de Souabe, et adressée à tous, où
il raconte la naissance de Schiller, et, on peut le dire, son histoire avant ta naissance et dans le sein de sa mère.
2. Ces deux lettres ont été retrouvées, il y a peu de temps, dans las papiers du colonel dd Seeger.
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à plusieurs de ses amis pour les prier, s'ils apprenaient qu’il fût incnaa'' de quelque danger, de l’en avertir au plus tôt.
Le soir même do l’arrivée ii Mannheim, Streicher avait parlé au rt'pisseur (Dalbcrg était absent) de la tragédie de Fiesqiie, entière ment achevée, et qui était, nous l’avons dit, le seul espoir de l'exilé. On fixa aussitôt un jour pour donner lecture du mannsciit aux principaux acteurs du théfttre. Iffland, Beil, Beck et plusieurs autres artistes se rendirent avec empressement h l'invitation do Meyer. Schiller veut lire lui même, et .se met h déclamer le premier acte, mais, hélas! de ce ton d'emphase monotone qui lui avait autrefois attiré un si ridicule échec dans le rôle de Clavigo, et qui eût suffi à dénaturer et h compromettre, même un chef-d'eruvre. L’auditoire reste froid, et h peine l’acte est-il fini que Beil se retire, ün passe au second. Pas un signe de satisfaction ni d’approbation. La patience des plus bienveillants est à bout , on se lève, on ,se disperse. Meyer tire Streicher & part, et le prie de lui dire franchement si c’est bien Schiller qui est l'auteur des Brigands : il n’a jamais rien entendu de plus commun, de plus misérable que Fiesque. Cependant il demande par politesse qu’on lui laisse le manuscrit; il lira les trois autres actes, il veut voir le dénoûment. Schiller rentra chez lui le cœur navré, mais si loin de se douter du tort qu’il s’était fait par sa déclamation, q\ie le soir il disait à son ami que, si l’on ne voulait pas l’attacher au théâtre de Mannheim en qualité de poète, il s’engagerait dans la troupe comme acteur. Le lendemain, Streicher retourna de bonne heure chez Mever. Celui-ci, du plus loin qu’il l’aperçut, lui cria : «Vous avezrai,son! f’icsque est un chef-d’œuvre! mais aussi pourquoi Schiller, avec sa prononciation souabe, vou.s débite-t-il ainsi toute chose du même ton solennel, l’ordre de fermer la porte comme les plus éloquentes tirades de son héros? Il faut maintenant que la pièce aille au comité, que nous la lisions nousmêmes et mettions tout en œuvre pour qu’elle soit jouée prochainement. • Streicher n'a rien de plus pre.ssé que d’aller reporter ces bonnes paroles à son ami désespéré, mais, en messager délicat, il se garde bien de lui tout dire et de lui expliquer la cause de ce changement inattendu ; on sait les bizarreries de l’amour-proiire; Schiller eût peut-être fait meilleur marché en ce moment de son drame que de .son talent de lecteur.
Une nouvelle réponse de Stuttgart, toute semblable à la première, détennina le fugitif, non pas à y retourner, mais h s’éloigner pour un