‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 5 sur 311 · VIE DE SC.UIU.EU · texte numérisé non relu

VIE DE SC.UIU.EU

temps de Maunheim, dans la crainte d’ime demande d’extradition. I*e gouvernement palatin aurait bien pu livrer, comme déserteur, un chinirpien militaire, élevé à l’.Vcadémie aux frais de son souverain. Les deux amis se rendirent à pied, en deux traites, de Mannheim h Francfort, par Darmstadt, en suivant la belle route connue sous le nom de Benjstrasse , ou « route de la montagne. » Ils se logèrent visà-vis du pont du ÎUain, dans une modeste auberge du faubourg : en réunissant tout ce qu’ils avaient, il leur restait à peine de quoi vivre dix ou douze jours. Le lendemain de son arrivée , Schiller écrivit à Dalberg pour lui peindre sa triste situation, lui promettre de lui envoyer dans trois semaines sa tragédie de Fiesque, retravaillée en vue du théâtre, et lui dera;mder une avance de 300 llorins, dont les deux tiers lui serviraient à payer les dettes qu’il avait laissées à Stuttgart , dettes qui pouvaient amener l’emprisonnement d’un ami, comme lui insolvable, qui avait répondu pour lui. Il attendit la réponse avec une impatience pleine d’angoisses. Meyer écrivit, au nom de Son Excellence le baron, que, la pièce ne pouvant se jouer sous sa forme actuelle, on ne donnerait rien pour le moment, et c}u’on attendrait pour se prononcer au sujet do l’avance demandée qu’on eût vu le remaniement promis. Dalberg était riche, et ’ ce refus peut paraître dur; on serait tenté d’ajouter inique, en considérant ce que lui avaient rapporté les Brigands. Profondément humilié d’une telle réponse et plus encore de la nécessité où il se voyait réduit de continuer à mettre tout son espoir dans celui qui se montrait si impitoyable, Schiller ne laissa pas échapper une seule plainte, même devant Streicher, et renferma au dedans de sou cœur su honte et son affliction. AFrauefort la vie était trop chère, et il résolut d’aller s’établir pour quelque temps aux environs de Mannheim. .\lin de se procurer les modiques ressources nécessaires pour ce déplacement, il alla offrir à un libraire, pour vingt-cin([ florins, un assez long poème, que nous n’avons plus, intitulé le démon AinoHr,el qui, selon Streicher, était charmant. Le libraire n’en voulut donner que dix-huit florins, et le poète, indigné, garda son manuscrit. Heureusement, le lendemain, Streicher reçut de sa mère trente florins, et les deux amis s’embarquèrent sur le coche du Main pour Mayence. Ils firent à pied {Schiller à grand’peine) presque toute la route de Mayence h W'orms. La ils trouvèrent une lettre du régisseur Meyer, li qui ils avaient écrit avant de quitter Francfort, et qui leur donnait rendezvous à l’auberge du Yiehhof, à Uggersheim, petite ville voisine de

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Mannheim. Ils y arrivèrent à l'heure qu’on leur marquait et y furent reçus fort amicalement par le régisseur et sa femme, et deui autres admirateurs du poète, venus de Mannheim. Schiller s’établit, sous le nom de docteur Schmidt, dans ce lieu ignoré et paisible, et se remit k l’ouvrage. Le plus pressé sans doute était de polir et d’achever Fiesqw, mais le vent soufflait d’ailleurs et il y tournait son aile. Depuis son départ de Mannheim, d’autres disent, mais sans fondement, je crois, depuis le temps de ses arrêts k Stuttgart, il avait conçu le plan d’une tragédie bourgeoise, de celle qui porte le nom d’ Intrigue et Amour, et il y rêvait k tonte heure. Il voulait, non se vouer k ce genre, mais s’y essayer, y marquer sa trace, avant de s’envoler pour toujours dans ces hautes régions de poésie où il aspirait et se sentait appelé. Dominé par ce sujet, il avait bien de la peine k se remettre k Fiesque, surtout aux dernières scènes, qu’il fallait particulièrement retravailler pour mieux conformer le dénoùment k l’histoire. Cependant peu k peu il en vint k bout, et il put donner le nouveau manuscrit k Meyer. La réponse tarda assez longtemps et ne fut pas plus gracieuse que la première. Même ainsi remanié, le drame, disait Dalberg, ne pourrait être mis sur la scène, et par conséquent on ne ferait pas d’avance k l’auteur. Il s’est conservé un ‘ rapport, rédigé par Iffland et signé de lui, qui montre que le comité de lecture ne partageait pas entièrement l’avis du noble intendant. Ce rapport renferme de sévères critiques, mais reconnaît en même temps que la pièce a de grandes beautés, et exprime l’opinion que tant de génie et de travail doit mériter assi.stance au poète dans la triste situation où il se trouve. Le nouveau refus de Dalberg fut pour Schiller un coup bien rude, et, après les épreuves précédentes, bien propre k lui ôter tout courage et tout espoir; mais il entendait au dedans de lui une voix qui cassait l’arrêt du spéculateur sans entrailles ; il était de ceux desquels il est dit : Herses profundo, pulchrior evenil, et il sentait que l’avenir le vengerait de ces humiliations; mais, pour le moment, il fallait h tout prix se créer des ressources, payer les dépenses de l’aubeige : les dettes des deux ^ amis y étaient écrites, perpétuel reproche! sur le tableau noir, dans la salle commune, et, pour les éteindre en partie. Schiller avait été déjk obligé de vendre sa montre.

Il livra son drame k imprimer au libraire Schwan, qui lui paya un louis d’honoraires par feuille. C’était k peine assez pour acquitter le compte de l’aubergiste , se procurer quelques vêtements nécessaires

pour l’hiver et payer les frais du voyage de Thuriuge. Car c'étaiicn Thuringe qu’il voulait se réfugier. Mjuo de Wolzogen, dame veuve qu’il avait connue à Stuttgart, où elle avait deux fils à l’Académie, Charles et Guillaume, lui avait offert un asile, même avant que sa fuite fût un fait accompli et dès qu’elle eu avait su le projet, dans sa maison de IJauerbach, près de Meiningen. Schiller crut que le moment était venu d’accepter cette offre. Les deux jeimcs \\'olzogen étaient à l’École dans une autre division que lui. Mais Guillaume, en lisant les poésies de son ancien camarade, avait conçu pour lui une sincère admiration et une vive amitié. Il l’avait pré.sente à sa mère, qui s’était associée à ses sentiments pour le poète et qui, du jour où elle le sut malheureux, lui témoigna une sollicitude dé* vouée. Il sentait qu’il pouvait sans rougir se rendre à une invitation faite de si bon emur. Il lui écrivit h Stuttgart pour lui rappeler sa bienveillante proposition et lui dire qu’il allait se réfugier dans l’asile qu’elle lui ouvrait. Il écrivit aussi h ses parents, leur témoigna le désir de les voir avant son départ, leur donna même un rendez-vous, les priant d’amener avec eux Mme de W'olzogen et Mme Vischer; mais il ne parait pas, ou du moins rien ne prouve, que cette entrevue ait eu lieu.

C’est le 30 novembre 1782 qu’il partit d’Oggersheim, sous son premier pseudonyme de docteur Ritter, eu compagnie do Streicher et de Meyer, qui vinrent de Mannheim, avec quelques autres amis, prendre congé de lui, et le conduisirent jusqu’à Worms. Streicher, peu de temps auparavant, était allé par économie s’établir à Mannheim. Bien que ce premier éloignement eût préparé les deux amis aux derniers adieux, la séparation fut cnielle. « Encore aujoui-d'hui, dit Streicher dans son récit, composé bien des années plus tard, je ne puis penser sans un profond chagrin à ce moment où il me fallut abandonner ce cœur vraiment royal, le plus noble poète de l’Allemagne, l’abandonner seul et dans le malheur. > Le froid était trèsrigoureux, et le poète, assis dans une des lentes diligences de ce temps-là, n'avait pour s’eu défendre, pendant un long voyage d’une soixantaine de lieues, qu’une légère redingote.

Quand il arriva à Bauerbach, après un voyage de plusieurs jours, il lui sembla qu’il entrait dans le paradis. Ce n’était pourtant qu’un pauvre village peu pittoresque, attristé par l’hiver (une neige épaisse couvrait le sol et les toits); maisil se sentait libre, à l’abri du danger, à l’abri de la misère (disons le mut), et la reconnaissance envers un

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noble cœur ne pèse pas h une àme généreuse. Mme de Wolzogen était à Stuttgart, mais elle avait donné ses instructions à son intendant, et l’exilé fut accueilli comme un liète bienvenu. De longues années après son séjour à Hauerbach, il disait encore h sa sœur que le temps qu’il y avait passé était le meilleur et le plus heureux de sa vie. Lè son cœur se guérit par la solitude , par le commerce avec des âmes fidèles, bonnes et sincères, de l’amère misanthropie oit l’avaient plongé le contact des indifférents et des malveillants et celte cruelle déception qu’il nous peint dans une lettre de ce temps-là : « J’avais étreint l’humanité avec une brûlante unleur, et je trouvai à la lin que je n’avais dans les bras qu’un glavon. > Mais, pour une âme comme la sienne, le ciel le plus serein a des nuages, la paix la plus profonde des troubles et des tourments. Mme do Wolzogen vint bientôt à Bauerbach avec sa fille Charlotte, aimable enfant, pleine de grâce et de candeur. La mère avait trentehuit ans, la fille seize. Schiller avait déjà rencontré Charlotte à Stuttgart, chez sa mère. Dans une visite où il se trouvait en compagnie d’un autre jeune homme, qui venait comme lui, à la veille d’un voyage de ces dames, prendre congé d’elles, il l'avait vue rougir et pleurer, il avait cru naïvement que c’était pour lui, pour le poète déjà célèbre et persécuté, que ce jeune cœur se troublait. Et, sur cette douce et complaisante erreur, il avait bâti tout un édifice de charmant avenir. La présence de ces deux êtres chéris, dont l’un était sa providence, et l’autre déjà, dans ses rêves, la compagne de sa vie, lui fit oublier son passé si douloureux, son présent si précaire. Il ne pouvait se lasser de les voir, de les entendre; la plus courte absence, leurs visites aux environs, le jetaient dims d’inconsolables ennuis. La mère et la fille retournèrent pour près de quatre mois à Stuttgart. Les regrets ue firent qu’accroître la tendresse du solitaire, et le jour où elles revinrent à Bauerbach l’enivra de joie et d’espoir. On peut se figurer ce qu’il éprouva lorsque, au milieu de CCS ravissements qui rendent le cœur si apte à la souffrance, Mme de Wolzogen, par une confidence inattendue, vint renverser ses espérances, etlùi apprendre que ce n’était pas à lui, mais au jeune homme qui l’accompagnait dans cette visite dont il avait gardé une si chère mémoire, que s’adressaient les involontaires aveux de Charlotte. Elle lui remit en même temps une lettre de son flis üuillaume, qui recommandait sa sœur bieu-aimée au loyal dévouement de son ami et lui demandait ce qu'il pensait de M. de Winkelmann (c’était

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le nom de son rival). La conduite de Schiller fut pleine de noblesse. Il rendit sincèrement témoignage aux bonnes qualités du fiancé de Charlotte, c Je connais, disait-il, M. de *'*; nous somme.s en mésintelligence, pour des motifs qu’il serait trop long de dire et qui n’auraient pour vous nulle importance, mais cela ne m'empêche pas de le tenir pour un bon et noble cœur et de l’estimer vraiment : il n’est pas indigne de votre sœur. > Même après cet impartial aveu, ce fut un mde combat pour le poète de renoncer h celle qu’il aimait. II se disait prêt h sacrifier pour elle la poésie même et la gloire, si le bonheur et la paix en ce monde étaient à co prix. Mme de Wolzogen, quand elle se trouva avec lui àBauerbach, seule et sans sa fille, qu’elle avait ramenée dans sa pension en Wurtemberg, mit tout eu œuvre pour le consoler, le guérir, tourner ailleurs ses pensées. Elle écoutait ses confidences, mettait à le décourager des ménagements infinis, et surtout le dédommageait par une cordiale tendresse : il la payait ardemment de retour, l'adorant, pour sa fille et pour elle-même, comme un fils à la fois et comme un ami passionné. Mais la solitude, les doux épanchements ne suffisaient pas à relever, h retremper son âme. Il fallait que, pour un peu de temps du moins (jamais il n’eîlt consenti alors â une longue et durable séparation), il quittât son asile, qu’il voyageât, qu’il rentrât dans le monde et donnât un autre but à son activité dévorante. Charles- Eugène, depuis sa fuite, ne l’avait point inquiété; il savait que désormais il pouvait être sans crainte de ce côté, ûalberg, qui avait entendu parler avec éloge , par Streicher sans doute qui était encore à Mannheim, de la tragédie bourgeoise de Schiller, lui avait écrit pour essayer de renouer avec lui. Peut-être, d’ailleurs, commençaitil â revenir, après avoir vu Fiesque imprimé (il avait paru chez Schwan dans les premiers jours de 1783), sur le premier jugement qu’il avait porté de ce drame. Puis il s’était mis â arnmger â sa guise , pour les représenter sur son théâtre , des pièces de Shakspeare, et sans doute il pensait que, pour cette besogne, il trouverait dans le jeune poète dramatique un utile auxiliaire. Celui-ci ne saisit ni ne repoussa la main qu’on lui tendait. Il répondit, sans trop se presser, avec une froide politesse; ne cacha pas h M. l’intendant (ju’après l’épreuve qu’il avait faite au sujet de Fiesque, il craignait que sa Louis^Mitler', nom auquel il substitua plus tard celui d’/n-

1. Dans rallemanil de Schilter JUiutte Jfillerm, avec la dêsioence féminiae

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Irû/ue et Amour, ne parût pas non plus convenir au üiëàtre, et toriiiina sa lettre par lui (lonncr une idée de la pièce, iJalberg revint û la charge et l’engagea k approprier, si besoin était, sou drame h lu scène. Quand Schiller se décida h quitter Kaiierbach )>our cim| ou six semaines (il ne voulait pas entendre parler d'un plus long terme), les ouvertures parties de l'intendaure de Mannheim, et peut-être renouvelées depuis, le firent naturelleineut songer à aller passer dans cette ville le temps de sa courte absence. Mme do Wolzogen lui témoigna, au moment de son départ, une sollicitude maternelle : elle garnit sa bourse pour les frais du voyage et même eu vue du retour, sans oublier, en bonne ménagère, les provisions pour les premiers jours de la mute.

A son entrée dans sa retraite de Thuringe, Schiller avait formé les plus beaux projets de travail. II n’en voulait sortir et reparaître dans le monde qu’avec des œuvres qiii marquassent sa place, des œuvres bonnes h montrer aux amis comme aux ennemis. Il s’était mis en effet courageusement k l’ouvnige : il avait achevé, retravaillé sa tragédie de Ijouise Miller-, par intervalles, il la quittait pour méditer sur d’autres sujets, tels que Conradin de Souabe, auquel il Cnit par renoncer; Marie Stuart, dont il écrivit un acte k Bauerbach, s’il en faut croire Beinwald dont nous parlerons bientôt; enfin dr,n Carlos, thème que Dalberg lui avait autrefois proposé et auquel il s’arrêta pour le moment. Il lut, pour y chercher les matériaux de ce drame, VHisloire de Philippe 11 , de Brantôme, et la nouvelle de Saint-Réal intitulée Histoire de don Carlos. L’état de son propre cœur, la lutte que s’y livraient aussi l’amour et le devoir, lui rendaient ce sujetattrayant k la fois et douloureux. Les dispositions où il était entravaient et favorisnieut tour k tour l’inspiration. Elles devaient être aus.si, ce semble, des sources vives de poi'sie lyrique; mais trop intimes sans doute, trop profondes pour y mêler l’art et le style, ün ne rapporte k son rnljour en ïburinge que deux petits poemes qu’il n’a pas compris dans .ses ouivres : un épitbalame pour une fille adoptive de M me de Wolzogen, qui lui fournit l’occasion de bénir sa bienfaitrice, et des strophes railleuses au sujet des e.s|HÙances trompées du duc etde la duchesse de Cobuurg,qui, au moment où ils s’apjtrêtaiuut h prendre possession des États de leur voisin, le duc Georges, corégent

qui s’ajoutait et s’ajoute encore familièrement h certains noms de famille du peupla etde la bourgeoisie, employés au féminin.

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de Meininfien, tombé malade 4 la suite d’une chasse, avaient appris tout h coup, h leur grand déplaisir, la guérison de ce prince.

Avant de sortir avec lui de sa retraite, mentionnons la liaison qu’il y forma avec le bibliothécaire Reinwald de Meiningen, qui fut pour lui un ami sùr et dévoué et devint plus tard son beau-frère, le mari de Christophine. La partie de la correspondance de fichillerqui est ' datée de Bauerbach nous fournirait encore d’autres particularités, mentionnées toutes comme très-dignes d’intérêt par ses biographes : par exemple , son intervention dans une querelle entre la commime et le mandataire de Mme de Wolzogen, l’intendant \’ogt, qui était souvent sa seule société et faisait sa partie d’échecs dans les longues soirées d’hiver; ses visites aux pasteurs des environs, âmes honnêtes et paisibles dont le contact lui fut salutaire ; la fête qu’il organisa et la réception seigneuriale qu’il lit aux nobles dames à un de leurs retours au village ; et, souvenir tout différent, l’explosion soudaine de susceptibilité h laquelle donna lieu, dans les premiers temps de son séjour, la prière que lui avait adresst’-e Mme de Wolzogen, de mieux garder son incognito, pour ne pas la compromettre elle-mémeà lacour de Wurtemberg. La lettre qu’il écrit k ce sujet à Streicher surprend et afflige , et l’on blâmerait à bon droit cet excès de fierté' voisin de l’ingratitude, si l’on ne savait tout ce qu’il faut pardonuer à une sensibilité maladive, à la race irritable des poètes. Une chose que ^ mes lectrices, si j’en ai, lui pardonneront moins peut-être, c’est la plainte qui se glisse dans une autre lettre d<atée du même lieu, d’être privé depuis six semaines du tahac de Maroc qu’il prise de préférence. Quelle habitude pour un si gracieux génie ! Mais suivons-le k Mannheim et rentrons avec lui dans le monde agité des lettres et du théâtre.

Il avait passé près de huit mois â Bauerbach ; c’est le 27 juillet 1783 qu’il arriva h Mannheim. IjCs lettres qu’il écrivit, et pendant son voyage même et après son arrivée , à Mme de Wolzogen, sont pleines de l'amitié la plus reconnaissante et la plus exaltée , de pieux élans, d’aspirations ardentes a\i bien. Le but est vague, la voie incertaine , mais quel trésor de |>ensées généreuses et de nobles dé-sirs, quel profond sentiment de l’alliance intime du bien et du beau! * Demeurez toujours pour moi ce que vous avez été jusqu’ici et soyons un modèle d’inaltérable amitié. Travaillons k nous rendre jnntuellement meilleurs et plus nobles. — Mon séjour k Bauerbach a en pour moi de toute manière lee plus grands avantages. Combien

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vous avez déjà améliore mon cœur! Jouissez, jouissez entièrement de celle pensée, d’avoir fait et de faire encore un homme de bien de celui qui, s’il était mauvais, aurait l’occasion de perdre des milliers d’autres hommes. > Ailleurs, il la coniie au bras du Dieu tout-puissant et lui demande de le prier, « pour qu’il protège, lui dit-il, le cœur et la jeunesse de votre ami. » Dans une de ses premières lettres, envoyée d’une des stations de sa roule, il lui écrit : • Vous ne refuserez pas de me croire si je vous dis que je vous porte dans mon cœur comme je désire être porté moi-même dans la main de Dieu. » Le langage de la vertu, de la piété même peut assaisonner, je le sais, de trè.s-profanes attachements, et je ne veux ]ias transformer cette liaison en amitié édifiante , mais montrer seulement que les espérances , les vœux ardents du poète allaient au delà de l’horizon visible. Quand la fui aux choses d’en haut u'eùt joué dans sa vie que le rôle de muse, d’inspiratrice aimée, cela serait déjà digne de remarque, et elle a fait plus : elle élevait son àme et, comme toujours quand cette foi est sincère , elle se traduisait en bous sentiments et en salutaire influence.

Lorsque Dalberg, qui était en voyage au moment de l’arrivée de ikhiller , fut revenu à Alannheim , il fit fête au poète , l’invita à retravailler encore Fiesqve, lui promit de reprendre les Briyamis, puis, quelque temps après la première entrevue, lui proposa un engagement d’un an en qualité de poète du théâtre, lui offrant trois cents florins d’honoraires (dont deux cents seraient j)ayés sur-le-champ) s’il voulait, de la fin d’août 1783 au 1" septembre 1784, donner à la scène qu’il dirigeait, Fiesqve, Louise Miller, et un troisième drame qu’il composerait dans l’année. Ces offres, peu s|)lendides, même en y ajoutant, comme lit le baron, la recette d’une représentation de chacun des trois drames, Schiller eût hésité ]>eut-être à les accepter, s’il n’eût reçu en ce temps- là de JJauerbach la nouvelle que M. de Winkelmann allait y passer deux mois. Un dépit jaloux, l’impossibilité de retourner dans sa retraite regrettée, le décidèrent. Dalberg , comme pourcélébrer son consentement, donna, dans la seconde (|uinzaine d’août, une représentation des Brigands, qui attira un nombre immense de spectateurs. Le lendemain de ce nouveau triomphe et comme en expiation de la joie qu’il lui avait causée. Schiller fut atteint d’une fièvre épidémique, d’un caraclè.re assez dangereux , qui ravageait alors Mannheim et qui y enleva de nombreuses victimes; entre autres , son fidèle ami , le régisseur Meyer. Impatient de

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gnërir , de se mettre à l’ouvrage , de remplir les engagements qu’il avait pris , il abusa du quinquina : il en mangea , dit-il lui -même , comme du pain et, par là, compromit l’avenir et altéra sa santé pour le reste de sa vie Ce n’est que vers la fin de septembre qu’il put reprendre le travail avec suite. Il remit une dernière fois sur le métier sa tragédie de Fiesque, et se pliant, malgré sa répugnance , aux désirs de l’intendant et de l’acteur principal, il modifia diverses parties de la pièce et surtout,*plus qu’il u’eiit fallu peut-être, le dénoiiment, et arrêta enfin la forme sous laquelle, peu après, elle fut représentée. Go remaniement fut achevé dans le courant de novembre, et l’on fixa la première représentation au prochain carnaval.

Par sa qualité de poète breveté de la scène de Mannheim, Schiller devenait membre du comité du théâtre. La première séance à laquelle il assista fut celle du 15 octobre. Dalberg avait fait de ce comité une sorte de petite académie, oü l’on traitait et discutait de vive voix ou par écrit les diverses ([uestions relatives à la représentation théâtrale, à l’art du comédien et de l’auteur dramatique. Il fondait de belles espérances pour ce conseil, qui lui tenait fort au ca'ur, sur l’adjonction de notre poète. Malheureusement la santé de celui-ci, les ménagements qu’elle demandait, ne lui permirent pas de prendre tout d’abord à des travaux, qui du reste l’eussent intéressé, toute la part qu’il eût voulu. La vie agitée oü il était entraîné (je ne dirai pas malgré lui, il avait vingt-quatre ans), dans la sphère oü sou emploi même l’appelait, n’était pas faite pour rétablir nipidement ses forces et réparer l’atteinte qu’elles avaient reçue. Aux dissipations du monde des coulisses, à cette épreuve, mollement combattue, bien qu’elle lui causât quelquefois d’amers repentirs, il s’en joignait une autre d’une nature toute différente, mais peu propre aussi à calmer les nerfs et à parfaire la guérison de sa fièvre : c’étaient, du côté de sa famille, outre les inquiétudes que lui donnait la santé de sa mère, toujours inconsolable de son départ, les instances opiniâtres de son père, de sa sœur aînée, pour qu’il fit sa paix avec le duc de Wurtemberg. Son bon sens, autant que sa dignité, lui défendait désoi^ mais de faire ou de laisser faire aucune démarche dans celte vue; il

1. C'est du moins ce que répètent l’un après l’autre les biottraphes de Schiller; mais n’est-ce p.is médire du quinquina? On m’.Tssure que l’abus de ce fébrifuge, bien qu'il puisse avoir certains inconvénients, produirait difticiloment les funestes elTets qu'on lui prête ici , et surtout qu'on ne pourrait guère imputer è cet abus la maladie de poitrine dont Schiller souffrit longtemps et qui fut la cause de sa mort.

ne pouvait ni ne voulait plus songer au retour que lorsqu’il se verrait vraiment indépendant, et qu’on ne pourrait pas dire que le besoin le ramenait. Son père liuit par se rendre à ses raisons, par céder du moins k sou inébranlable résolution. Un autre ennui le tourmentait quand il songeait k la patrie : la j>ensée des dettes qu’il avait laissées k Stuttgart. Il n’avait pu consacrer k les éteindre les deux cents florins qu’il avait reçus, et bien misérables étaient les promesses du prochain avenir.

fUsque fut joué, pour la première fois, k Mannheim, le 11 janvier 1784, après des répétitions auxquelles l’auteur avait présidé. Huk remplit le rôle principal , Iffland celui de ^'erriua ; une jeune actrice do dix-huit ans, Caroline Ziegler, exprima, dit-on, d’une manière charmante, le mélange de grâce délicate et de tendre rêverie que le poète a voulu donner k Léonore. Quelques scènes furent vivement applaudies, mais l’ensemble de la pièce, et surtout le nouveau dénoûment, laissèrent l’auditoire assez froid. La seconde représentation, qui eut lieu le 18 du même mois, eut plus de succès, grâce k Ueil, qui s’y était chargé du rôle du nègre. A Berlin, le drame fut accueilli avec un véritable entliousiasme, et joué sept fois dans le mois de mars, k de courts intervalles ; c’était beaucoup en ce temps- Ik. On assure que Fleck y était admirable dans le personnage de Fiesque. Vienne avait devancé Berlin, et donné la pièce dès la lin de janvier. L’empereur Joseph II goûtait tellement la tragédie républicaine, comme l’auteur l’ap|)elle sur le titre, qu’il l’arrangea luimême, trois ans plus tai-d, pour être représentée sur le théâtre de la cour.

La presse accueillit avec indifférence le nouveau drame de l’auteur des Brigands. Aux yeux de plus d’un critique sans doute, c’était' un pas en arrière plutôt qu’en avant. Pour la composition cependant, pour l’art de conduire l’action, d’enchainer les sci'nes, je crois qu'on peut dire que Fiesgve est un grand progrès. Le sujet était fourni par l’histoire, mais la conception ne laisse pas d’être originale ; l’auteur manie librement les faits et les caractères, et brode k sa guise sur le canevas donné. Pour les personnages, excepté Fiesque et André Doria, et dans une certaine mesure Gianettino, il ne trouvait pas sur sa route de ces figures connues, aux traits arrêtés, que le poète ne peut offrir aux spectateurs que tels qu’ils les ont dans leur mémoire. Pour l’action, k part le fond même de la conjuration, les détails n’étaient pas non plus de ceux que tous savent; il pouvait k

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