‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 45 sur 311 · I.A l’HOMKNADE · texte numérisé non relu

I.A l’HOMKNADE

lante, la Loi, ce Dieu qui conserve les hommes, depuis que, fuyant le monde d’airain, l'Amour a disparu !

Mais , plus libre dans ses détours, une bande brillante croise les champs réguliers, tantôt engloutie par la forêt, tantôt gravissant la montagne : c’est la route , le lien des contrées. Cependant, les trains de bois glissent sur la surface unie du fleuve. En notes variées retentit le carillon des troupeaux , dans la campagne animée , et le chant du pAtre solitaire éveille l’écho. De gais villages bordent le fleuve ; d’autres disparaissent dans les bosquets, ou se précipitent du dos escarpé de la montagne. Là, l’homme demeure encore, en voisin Adèle, près de la terre qu’il cultive; ses champs entourent de leur paisible repos son toit rustique; la vigne grimpe et monte avec conliance à l’humble fenêtre; l’arbre jette autour de la cabane une branche qui l’ombrasse.

Peuple heureux des campagnes! Non encore éveillé à la liberté, tu partages gaiement avec tes champs la loi étroite. Tes vœux se bornent au paisible retour des moissons; ta vie se déroule égale, comme le travail de ta journée !

Mais qui me dérobe tout à coup cet aimable aspect? Un esprit étranger soudain s’étend sur la campagne, qu’il dénature. Brusquement se sépare ce qui tout à l’heure encore .se mêlait avec amour, et il n’y a plus d’alliance que d’égal à égal. Je vois des castes se former : les peupliers, race orgueilleuse, s’avancent avec majesté, alignés dans un ordre pompeux *. Tout est règle, et tout est choix, et tout a son sens. Ce peuple de serviteurs^ dociles m’annonce le souverain. De loin, avec éclat, les coupoles brillantes le proclament : de la dure masse des rochers sort la ville et ses hautes tours. Les faunes de la forêt sont relégués dans le désert sauvage. La piété prête à la pierre une vie plus élevée. L’homme est rapproché de l’hominj; autour de lui, le cercle se resserre et tout s’éveille plus vivement; au dedans de lui le monde s’agite et tourne plus rapide.

Voyez! là s’enflamment dans un ardent combat les forces rivales ; leur lutte produit de grands etfets; de plus grands en-

1. Ici SC trouvait un distique, que Scbilter a plus tard supprimé :

I L’arbrisseau isolé se dérobe aux regards; il ne prèle plus de charme qu'à l'ensemble, n'en reçoit que de l'ensemble. >

POÉSIES OÉTACIIKES.

core, leur alliance, l’n seul esprit anime mille bras, et, nrùlant d’un seul sentiment, dans mille poitrines bat puissamment un cœur unique ; il bat pour la patrie et brûle pour les lois des ancêtres ; ici, sur le .sol chéri, repo.sent leurs ossements vénérés. Du haut du ciel les dieux immortels descendent, et ils occupent, dans l’enceinte consacrée, d’augustes demeures. Ils apparaissent, distribuant des dons magnifiques. Gérés, avant tous, apporte le pré.sent de la charrue , Mercure l’ancre, Bacchus le raisin , Minerve les vertes bronches de l’olivier; Neptune amène aussi le coursier belliqueux; Gybèle, la mère des dieux, attelle les lions au timon de .son char, et entre, comme citoyenne, par la porte hospitalière. Pierres sacrées! de votre enceinte sortirent les propagateurs de l’humanité; aux îles lointaines de la mer vous avez envoyé les mœurs et les arts. Des sages rendirent la justice près de ces portes, centre de réunion; par elles les héros s’élançaient pour défendre les pénates. Sur les remparts paraissaient les mères, leur nourrisson dans les bras; elles suivaient des yeux l’armée en marche, jusqu’à ce qu’elle se perdit dans le lointain. Alors elles se prosternaient, suppliantes, devant les autels des dieux; elles demandaient la gloire et la victoire ; elles priaient pour votre retour. L’honneur et la victoire furent votre partage, mais la gloire seule revint ; la pierre, dans un touchant langage, publie le mérite de vos actions : « Voyageur, si tu vas à Sparte , annonce là que tu nous a vus ici couchés par terre, comme la loi l’ordonnait. > Reposez doucement, guerriers chers à nos cœurs! arrosé de votre sang, l’olivier verdit et la riche moisson germe gaiement.

Heureuse du droit de propriété, la libre industrie prend son essor. Du milieu des roseaux du fleuve, le dieu azuré l’appelle. Iâi hache, en sifllqjjL, vole dans l’arbre, la dryade gémit : du haut sommet du mont se précipite la masse tonnante. La pierre se balance montant de la carrière, le levier lui donne des ailes. Le mineur plonge dans les abîmes de la montagne. L’enclume de Vulcain retentit sous les coups cadencés des marteaux; sous le poignet nerveux, jaillissent les étincelles de l’acier. Le lin doré s’enroule brillant sur le fuseau qui danse, et la navette du tisserand siffle et passe entre les fils de la chaîne. Au loin, sur la rade, le pilote crie; les flottes attendent, elles vont porter au

LA PROMENADE

séjour de l'élranger le travail iiidigètie, tandis que d’autres, poussant des cris de joie, rentrent avec les dons des lointaines contrées ; au sommet du mât élancé Hotte la guirlande, signe de fête. Vojez ! ici fourmillent les marchés, le quai, pleins d’une vie active et joyeuse ; une confusion de langues étranges bourdonne à l’oreille étonnée. I.e marchand verse sur le port les moissons de la terre, ce que le sol d’Afrique enfante .sous les rayons brûlants, ce que cuit le soleil d’Arabie, ce que fournit l’extrême Thulé : Amalthée remplit de dons réjoui.ssants sa corne qui déborde. Là le bonheur uni au talent donnent le jour à des enfants divins; allaités par la Liberté, croi.ssent les Arts qui charment l’existence. Le sculpteur réjouit les yeux en imitant la vie, et, animée par le ciseau, la pierre devient sensible et parle. Un ciel créé par l’art repose sur de sveltes colonnes d’Ionie, et l’enceinte d'un Panthéon renferme tout l’Olympe. Léger comme le bond d’iris par les airs, ou comme le trait qui part de la corde de l’arc, le pont lance son joug sur le lleuve mugissant.

Cependant, dans son tranquille réduit, le sage médite, traçant des cercles pleins de sens; il épie et scrute l’esprit créateur, éprouve la force des éléments divers, l’amour et la haine des aimants, suit le son dans les airs, suit le rayon dans l’éther; cherche, dans les prodiges effrayants du hasard, la loi qui rassure ; cherche le pôle immuable, dans la fuite rapide des phénomènes. L’écriture prête un corps et une voix aux muettes pensées; la feuille éloquente qui les porte traverse le torrent des siècles. Alors s’évanouit devant l’œil étonné la brume de l’illusion . et les fantômes de la nuit cèdent à la lumière du jour. L’homme rompt scs chaînes. Heureux , si, avec les chaînes de la crainte , il ne brisait pas aussi le frein de la pudeur!

Liberté! crie la raison; liberté! la passion fougueuse, et, dans leur avide impatience, elles se dégagent de la sainte nature. Hélas! alors, dans la tourmente, se brisent les ancres qui retenaient l’homme au rivage, le prévenant du danger: le courant agité le saisit puissamment, il l’entraîne dans l’immensité, la côte disparait; la barque se balance, démitée, sur les montagnes humides; derrière les nuages s’éteignent les constantes étoiles du chariot; plus rien de stable; Dieu même s’égare au fond du cœur. Des entretiens disparaît la vérité; de

POÉSIES DÉTACHÉES

la vie , la foi et la loyauté ; le serment lui-même ment sur les lèvres perfides. Dans l’union la plus intime des cœurs , dans le mystère de l’amour, se plisse le sycophante ; il arrache l’ami à son ami. La trahison guette l’innocence d’un regard dévorant; la dent du calomniateur tue, par une morsure envenimée. Dans le cœur flétri 1a pensée est vénale; l'amour rejette loin de lui la divine noblesse du libre sentiment. La fraude s’est arrogé, tes signes sacrés, ô Vérité; elle a profané les plus précieux accents delà nature, que le cœur invente, dans l’élan delà joie, dans le besoin d’effusion qui le presse; à peine le sentiment vrai se manifeste-t-il encore par le silence. A la tribune parade le droit ; dans la chaumière , la concorde; le fantôme de la loi est debout près du trône des rois.

Pendant des années, pendant des siècles, peut durer la momie, et subsister cette image trompeuse de la vie dans sa plénitude, jusqu’à ce qu’enfin la nature s’éveille, que de leur pesante main de bronze la Nécessité et le Temps viennent toucher cette structure creuse, et que, semblable ' à une tigresse qui a brisé ses barreaux de fer et que saisit le souvenir soudain, terrible, de sa forêt de N'umidie , l’humanité se dresse avec la rage du crime et de la misère, et cherche dans les cendres de la cité la nature perdue. O murs , ouvrez-vous et laissez le captif libre! Ou’il retourne, affranchi, aux champs qu’il a quittés’!

Mais où suis-jeî le sentier se dérobe. Derrière moi , devant moi , des pentes escarpées , de béantes crevasses arrêtent mes pas. Derrière moi est resté le familier cortège des jardins et des haies; derrière moi, tout vestige des mains de l’homme !

Je ne vois amoncelée ici que la matière d’où germe la vie : le basalte brut attend la main qui le doit façonner; le torrent se

I. Il ; avait ici d'a)>onl deux vers de plus, que Schiller a supprimés ;

« Jusqu'à ce que, abandonnée à la fois du guide du dedans et du dehors, de la direction instinctive des sensations, des lumières de reotendement, et semblable.... > '

i. Ici Schiller a retranché les deux distiques suivants :

• Que l’homme fuie loin de l'homme I Le fils de l’inconstance ne doit jamais, non jamais s’associer au fils de l'inconslancc; jamais l’élre libre chercher dans l’élre libre un guide qui le façonne, mais seulement dans ce qui demeure, sur et eternel, sous une forme immuable. >

LA PROMENADE

précipite en mugissant par le sillon creusé dans le roc, et, courroucé, il se fraye un chemin sous les racines de l’arbre. Ici règne une solitude sauvage, elfrayante. Seul, l’aigle est suspendu dans les régions désertes de l’air, et rattache la terre aux nuages. A ces hauteurs , l’aile d’aucun vent n’apporte jusqu’à moi le bruit perdu des ellbrts de l'homme et de ses joies.

Suis-je vraiment seul!... Ah! me voilà de nouveau dans tes bras, sur ton cœur, 6 Natui-e! Et ce n’était qu’un songe, un songe affreux qui m’avait saisi, à la vue de l’image terrible de la vie : quand la vallée, descendant à pic, a arrêté mes pas, il s’est enfui, plongeant dans l’ablme'. Je reprends ma vie plus pure sur ton pur autel; je reprends l'humeur joyeuse de ma confiante jeunesse. Éternellement la volonté change le but et la règle, les actions tournent dans leur cercle sous une forme éternellement répétée. Mais toi, toujours jeune, dans ta beauté toujours renouvelée, lu respectes chastement, ô pieuse Nature, la loi antique. Toujours la même , tes mains fidèles gardent à l’homme fait ce que l’enfant folâtre, ce que l’adolescent te confia; sur le même sein tu nourris tous les âges, qui sans cesse et diversement changent. Sous le même dôme bleu , sur la même verdure , marchent réunies les générations du temps présent, des temps lointains, et voyez! à nous aussi, le soleil d’Homère nous sourit encore.

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