‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 6 sur 311 · VI K DE SCII1U.ER · texte numérisé non relu

VI K DE SCII1U.ER

son gré inventer et modifier, et donner aux épisodes qu’il imaginait autant d’importance t|u'aux matériaux historiques. Au.ssi la fiction ne tient-elle pas moins de place dans sa tragédie que l’histoire; il ne vise point à ce qu’on appelle la couleur locale, ni à cette fidélité qui fait d’un drame une chronique. Il a sans doute quelques prétentions, qu’il dissimule peu, à voir clair en politique, & pénétrer, dans ses replis les plus cachés , l’ambition profonde et rusi'-e, k lui prêter les plus savants calculs ; il croit même, et le dit dans sa préTace, qu’eu pareille matière son inexpérience lui donne certains avantages, et qu’il voit mieux (c’est là sou idée, je pense) parce qu’il ne s’est pas fatigué, éhloui à regarder. Mais, malgré ce mérita dont il se pique, de poète homme d’État, il cherche l’intérêt dans la peinture des caractères plus que dans le jeu, le contraste, les surprises des événements; il sent que le vrai domaine du poète dramatique, c’est bien plutôt l’ûmc humaine que la scène extérieure de ce monde. Ou jieut s'étonner après cela que, pour plaire à Dalberg, aux acteurs, il ait consenti, en arrangeant sa pièce pour le théâtre, k ce dénoiimeut iuconséijuent, impossible, qui métamorphose soudain l’ambitieux, l’usurpateur, en un républicain désintéressé, héroïque'; que d’un seul coup de ciseaux il ait défait toute la trame qu’il avait ourdie avec tant de soin, violant k la fois l’histoire, et, ce qui est plus grave, la vérité, la suite de sou principal caractère.

Parmi les personnages que son sujet ne lui donnait pas et qu’il a créés, le plus remar(|uahle est celui du nègre. Au jugement d’iffland, qui sans doute ajipréciait surtout ce rôle k sou point de vue et voyait le parti qu’eu pouvait tirer un artiste do talent, c’était (j’emploie son expression) une conception magistrale. Sans nier les parties fortes et saisissantes, les contrastes pii|uants et spirituels, de ce caractère , j’avoue que son étrangeté même emjM’che qu’il ne soit k mes yeux une création de premier ordre : il est trop un être k part, une figure comme on n’en voit pas, et les peintures vraiment admirables sont celles (|uo nous reconnaissons tout d’abord, quelque extraordinaires qu’elles puissent être, soit en beau soit en laid.

Il est un autre rôle important qu’il ne faut pas juger avec notre goût d’aujourd'hui : c’est celui de l’austère Verrina. Même pour le temps, il était sans doute guindé et exagéré; mais cette roideiir théâtrale du républicain, qui n'était encore qu’art et fiction, il serait

1. Voyez, dans te tome II de ootre troiluclion, l'Mppentlie» à t'iaquf.

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injuste de la condamner avec toute la sévéritc^ que ces excès de sentiments et de langage, devenus, peu d’années après, vérité et histoire, ont dejniis lors légitimement inspirée.

Les deux plus grands défauts, à mon sens, de ce second drame de Schiller, c’est, d'une part, l’introduction dans sa fable du rôle si choquant de Julie. Il lui sert, je le sais, h nous mieux peindre Fiesque, mais quelle^ impardonnable profanation du cœur, de l’honneur de la femme ! Le poète s’avoue lui-même très-novice en politique; il l’est plus encore, h cette heure, en tout ce qui touche aux relations de la société élégante et polie, h quelque époque qu'on la prenne. Quels modèles ont po.sé devant lui'? Où a-t-il étudié les femmes, lui ([ui bientôt les peindra d’une main si délicate? Ici même il y a déjà des traits charinBnfs dans sa Léonore : un peu plus de naturel, et elle otfrirait, au milieu de ces intrigues politiques et galantes, un aimable refuge h l’esprit et au cœur. L’autre défaut est plus grave encore, parce qu’il s’étend h peu près à toute la pièce, en rend les vices ])lus déplaisants, en cache ou en corrompt les beautés mêmes ; c’est le patlios et l’afféterie du style. Je suis moins choqué de la déclamation colossale des Brigands, d’abord à cause de la différence des sujets ; une fiction toute romanesque comporte plus d’emphase que la réalité sérieuse, les grands intérêts de la politique; puis, dans son premier drame, l’auteur déclame plus franchement, plus naïvement; dans Fiesque, il mêle à l’enflure la manière et le précieux; c’est une voix de Stentor qui, par moments, détone en petits accents flùlés, c’est-à-dire, et cette métaphore explique le fait et nous laisse bon espoir, une voix qui mue et se forme, qui n’est pas encore montée ou ])lutôt de.scendue à son vrai tou, mais qui bientôt le trouvera ; croyez-en les notes pures à la fois et fortes que çà et là elle produit.

Trois mois après Fiesque, le 15 avril 1784 , la troupe de Mannheim joua Ixniise Miller, qui parut sur l’affiche sous le titre, proposé par Iflland, de Cabale (ou Intrigue) et Amour. Si les gens de Mannheim, « qui n’avaient pas, comme Schiller s’en était plaint pour se consoler de leur tiédeur, de sang romain dans les veines, et pour qui le mot de liberté républicaine n’était qu’un vain son, » avaient ac. cueilli sans enthousiasme sou dnune politique, senii-spartiale et semigênois, ils le dédommagèrent amplement à la première représentation de la nouvelle tragédie. Un mois aiqiaravant, un drame bourgeois d’Iffland avait eu à Mannheim un très-grand succès, et la comparaison alarmait les amis de notre poète, mais elle ne fit que

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relever son triomphe. Il assistait à la représentation dans une loge, seul avec son ami Streicher, qui suivait avec plus d'intérét les impressions de l’auteur que ce qui se p.assait sur la scène, et nous a peint le jeu de sa physionomie, plutôt sereine qu’inquiète, les éclairs qui jaillissaient de ses yeux quand l’etlet des endroits sur lesquels il comptait répondait h son attente, le froncement de ses sourcils quand les acteurs rendaient mal son intention. .K la fin du premier acte, il se contenta de dire comme à part lui ; » Ola va bien ; » mais, quand le rideau tomba pour la .seconde fois, quand il vit la salle entière se lever, qu’il l’entendit éclater en acclamations, en applaudissements unanimes, il ne put se contenir et , dans un élan de surprise et de joie, se leva lui-méine et salua le public.

La pièce était bien montée: lieil, jouait le musicien Miller ;Iflland, le fourbe Wurin ; Bot , le Président ; Caroline Ziegler, qui venait d’épouser Beck, l’héroïne Ijouise Miller; et son mari Beck, Ferdinand; la pièce fut imprimée sans retard, les théâtres de l’Allemagne s’empressèrent de la représenter, même celui de Stuttgart, d’où plu* d’une raison semblait devoir l’exclure : aussi ne la put-il donner qu’une seule fuis. Les journaux ne confirmèrent pas le jugement du parterre : la plupart demeurèrent muets, quelques-uns se montrèrent très-sévères. Le goût du public n’a pas changé, c’est toujours une de ses pièces favorites, et un grand nombre de critiques aujourd’hui (dans le nombre il en est d’éminents; se sont mis d’accord avec lui, et ont réformé (dirai-je en seconde instance?) l'arrêt de leurs devanciers.

Quand on lit la pièce ou qu’on la voit représenter, on s’explique la diversité des appréciations , car les beautés et les défauts y abondent. Si l’on se reporte au temps où elle parut , si l’on sait ce qui se passait alors dans un grand nombre de petites cours d’Allemagne , on comprend avec quelle chaleur la bourgeoisie devait applaudir à ce châtiment, infligé sur le théâtre, aux turpitudes dont elle était témoin et victime, ù ce régime des maîtresses, des ministres rampants et despotes, prêts h tout pour parvenir et se maintenir au pouvoir. Ce qui nous parait aujourd’hui déclamation, atteignait à peine alors à la vérité des faits ou du moins aux impressions des contemporains. Ou en peut dire autant d’un autre ressort principal de la pièce, de la mise en présence et en contact des deux classes ou ca:->tes (le mot n’est pas trop fort pour le temps et le lieu) de la société d’alors. La distance qui les séparait et que l’orgueil aristocratique s’efforçait de SCHILLER. — paüsiEs. 4

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mainteQir, tandis que le progrès des lumières la comblait de jour en jour, les prétentions hautaines et méprisantes des esprits étroits d’entre les nobles, et, chez la bourgeoisie, la révolte encore impuissante du droit contre l’usage, le sentiment de la dignité personnelle arrêté et retenu par un vieux pli d'humilité héréditaire ; tout cela était chose actuelle et vivante, et bien propre à passionner des auditeurs qui se reconnaissaient comme acteurs dans le drame et |>ouvaient se dire : De te fabula narralur. L’art le plus élevé n'est pas celui, je le sais, qui attend le succès des passions et des intérêLs du moment, mais ces passions et ces intérêts avaient leur source dans les étemels sentiments, dans les instincts bons et mauvais du cœur humain : la soif de domination et d'égalité , la hauteur superbe du plus fort, le frémissement du plus faible sous le joug.

La nouvelle tragédie était, autant et plus que les deux précédentes peut-être, une œuvre révolutionnaire, inspirée par le contraste, alors si frappant, entre les idées et les faits, entre les principes et les mœurs. L’influence de J. J. Rousseau, si marquée dans tes Briijands, continue de s’y faire sentir, et c’est un périlleux modèle : rien do plus voisin de la déclamation que son genre d’éloquence, et cette fois encore Schiller est loin d’avoir évité cet écueil. Les tirades outrées, l’enflure, plus naïve qu’étudiée, gâtent plus d’un bel endroit. Autre excès bien voisin de celui-là : la passion s’exalte jusqu’à la convulsion, et l’on partage, en lisant et surtout en voyant certaines scènes, la sollicitude du médecin du théâtre de Mannheim, qui aurait bien pu protester encore, et dire d'Iutriguc et Amour ce qu’il avait dit, dans une gazette de Berlin, au sujet des Brigands, que de telles pièces ruinaient la santé des acteurs.

Malgré ces défauts, encore très-choquants, de mesure et de goût, on peut dire cependant, je crois, que l’auteur, dans ce troisième drame, est bien plus près que dans les deux premiers de la nature et de la vérité ; il s’égare moins dans le monde de sa fantaisie, il pénètre plus avant dans le cœur hiunain. S’il fait encore trop crier ses personnages, ce sont souvent au moins des cris de l'Ame, pleins de terreur et de pitié, assez puissants pour dominer le fracas au milieu duquel ils éclatent. Il me parait au.ssi plus habile dans la peinture des caractères, il ne s'ingénie plus autant à les faire étranges pour les mettre en relief. A mon gré, Wurm et le président lienuent encore trop du monstre, et Kalb de la caricature; mais i’excc|)tiou n’est plus sa source favorite d’originalité. Dans Louise, dans Ferdi-

nand, dans le musicien Miller, et en partie dans lady Milfort, on sent que l’idéal et le naturel commencent à se marier dans la mesure voulue. Le rAle du musicien particulièrement est parfois admirable de vérité et d’énergie. Outre ces divers mérites, le style me ]>arait gagner en propriété, en précision même, sans rien perdre de sa force ni de sa chaleur, qui souvent même, je l’ai dit, me semblent encore exagérées. Les tons divers sont mieux fondus ou plus habilement heurtés; un pinceau moins novice et moins aventureux applique les couleurs au dessin ; le familier et le pompeux, le trivial même et l’enflure sont employés, amenés, opposés, avec beaucoup plus d’art. Un proverbe oriental, qui s’applique au progrès du talent comme k celui de la vertu, dit que le paon est bleu tant qu’il croit et se forme, tnais que lorsqu’il a pris toutes ses plumes il se teint d’or. Notre poète a commencé par des couleurs moins modestes que le bleu du paon, par un éclat qui, bien souvent, blesse les yeux; mais voilk les reflets d’or qui de plus en plus se montrent et dominent; nous touchons k la maturité , k la vraie beauté.

Intrigue et Ammir est, je crois, de toutes les pièces de Schiller, celle qui a été traduite le plus souvent. En français seulement on pourrait compter une dizaine de versions ou imitations. La traduction italienne a eu une grande vogue sur diverses scènes d’Italie; au théâtre de Vérone, c’est maintenant encore un des drames qu’on reprend le plus volontiers. Il y a quelques années (1852), M. Verdi en a fait un opéra.

Vers la fin d’avril 1784, Schiller passa quelque temps k Francfort, en compagnie d’Iffland et de Beil, qui allèrent y donner des représentations. Ce dut être pour lui un vif chagrin de les voir partir de Francfort pour Stuttgart, et de ne pouvoir les y suivre. Si quelque chose put le consoler quand il fut revenu seul k Mannheim, ce fut d’apprendre que son drame des Brigands, la cause de sa fuite, était entré avec eux dans sa patrie, que Charles-Eugène n’en avait pas empêché la représentation, et que la pièce et les artistes avaient eu un brillant succès. Mais celte joyeuse nouvelle qui lui venait de Wurtemberg, il l’expiait par de cruels soucis, partis du même lieu. La dette qu’il avait contractée k l’occasion de ce même drame, et qui, par l’effet des remises successives et de l’accumulation des intérêts, s’était élevée de deux cents florins k trois cents, devenait de jour en jour plus criante. Cet engagement d’honneur n’élail plus un mystère pour ses parents, et sou père commençait k s’irriter vivement contre

lui. L’ami qui avait répondu pour lui, se voyant pressé de plus en plus, finit par s’enfuir et accourut à Mannheim, où on le poursuivit et "arrêta. Le poète, désespéré, ne sait ù qui recourir. A Mannheim aussi il a déjà des dettes. Dans cette affreuse détresse, il s’oublie jusqu’à écrire à son pauvre père, qui avait pour tout bien àOO florins de salaire annuel, une lettre pleine d'amertume, et à lui reprocher de n’avoir pas payé i)Our lui, cette fois encore : le loyal capitaine avait déjà pris sur son nécessaire pour acquitter d’autres dettes de son fils. Le salut vint d’où on ne l’attendait pas. Un architecte, peu aisé et médiocrement cultivé, chez qui logeait Streicher, et à qui il avait fait partager son admiration pour son ami, mit tout en œuvre pour se i^ocurer les 300 florins, et vint tirer de peine le malheureux débiteur et sa caution.

On n’a guère le cœur à l'ouvrage parmi de telles tribulations, et cependant, pour tenir la prome.sse faite et pouvoir espérer un nouvel engagement annuel , il y avait un troisième drame à faire. Mais le vrai poète, quelque fécond qu’il soit, ne travaille pas à la tAclic et ne commande pas à l’ins|)iratiou. Don Carlos était commencé, mais le sujet, tel que Schiller l’avait con<;u, était si riche qu’il devenait bien difficile de le réduire aux proportions de la scène. Puis il était chaque jour plus exigeant envers lui-inéme et se contentait de moins en moins de ces elïets de premier jet, de ces beautés qui semblent trouvées par hasard et comme d’in.stinct. 11 se pré|)arait à la composition par l’étude, il lisait Shakspeare et les tragiques français, il voulait se frayer sq voie entre l’auteur d'HamIet et ceux de Citma et de Phèdre; il cherchait entre ces deux genres un milieu approprié à son talent, au goût de son temps et de sou pays. Nous pouvons reconnaître, je crois, qu’il l’a trouvé dans les drames qui suivirent ; un tel aveu n’implique point que ce genre moyen soit supérieur aux deux autres ou les vaille. Ce qui est certain, c’est qu’au point où il était parvenu, rien ne pouvait lui être plus salutaire que l’étude des grands modèles; rien n’était plus propre à mettre un premier frein à sa verve immodérée. Le travail du style contribua Ivcaucoup aussi à la régler. La prose est trop complaisante, le vers est un obstacle qui force ou du moins avertit de choisir et d'élaguer. Pour don Carlos, il adopta l’iamhe, ce métro facile et souple qui convient à l’action et au dialogue, se prête à tous les tons et qui, manié habilement, paye si bien le poète, jiar l’élégance et la précision, de la gène qu’il lui inqrose. Nous applaudis-

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sons aujourd’hui h ces progrès, & ce labeur plus retenu, plus réfléchi, à tons ces signes de force et de maturité. Dalberg y eût sans doute applaudi comme nous, si le mieux n’eût été ici h ses yeux l’ennemi du bien, c’est-à-dire des recettes du théâtre. • Un chef-d’œuvre, rien de mieux, mais il me le faut dans le tem]is voulu, au terme marqué par le contrat. » Malgré l’expérience du passé. Schiller cotdptaitsur la bienveillance de l’intendant. On le voit au ton des lettres qu’il lui écrit; elles sont pour un temps semées de paroles obséquieuses et soumises, et de pressantes prières, qui ne s’expliquent que j«r une sorte d’assurance d’arriver à ses fins et de voir renouveler son engagement, ou, sinon et mieux encore, d’obtenir l’assistance du riche Mécène pour l’accomplissement d’un nouveau projet qu’il avait formé, projet qu’on pourrait dire fort sage, si la sagesse était de regimber contre l’aiguillon, de se faire illusion à soi -même et de tenter l’impossible. H voulait, disait-il, si une main généreuse l’y aidait, se remettre à l’étude de la médecine, prendre ses degrés, assurer par l’exercice de sa profession sa vie de tous les jours, et ne plus consacrer à la poésie que ses loisirs. M. de Dalberg approuva ce beau dessein, mais il connaissait celui qui l’avait conçu et ne le crut pas sans doute exécutable : au moins fit-il la sourde oreille quand Schiller implora sa générosité, et qu’il lui demanda, en promettent de dire bien haut Deus Itæc otia fecit, la faveur d’un congé qui ne le priverait ni de son titre ni de son traitement. Le refus de l’intendant, qu’il était facile de prévoir, détermina le poète, que mainte autre raison d’ailleurs aurait poussé à cette résolution, quand elle ne lui eût pas été imposée, à résigner ses fonctions de dramaturge en titre. Dalberg n’essaya en aucune façon de le retenir, et, dès le milieu de novembre 1784, Schiller était libre, mais encore nne fois sans ressources, si la Providence ne venait à son secours.

Il essaya d’un moyen de salut qui, dans ce temj>s-là surtout, était bien précaire. Il fonda un journal. Au mois de juillet précédent, il avait formé le plan d’une publication périodique qui devait porterie nom de Uramaiurÿie de Hannkeim. Il en avait parlé au comité, à \ Dalbeig ; il avait offert de se charger de la rédaction moyennant une gratification de cinijuante ducats par an. La proposition ne fut pus agréée, non plus que d’autres plans du même genre qu’il avait imaginés. H avait paru , pour un temps , renoncer à son dessein mal accueilli, ets’était remis, pendant l’autonme, à son don Carlos; mais la gène, torture de tous les instants, est féconde en projets et opiniâtre

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dans ses rêves; il revint bientôt à l'idt'e d’une Revue, qu’il résolut de publier, sans autre assistance que celle des souscripteurs, sous le litre de Thalie Rhénane, et, quand sa rupture avec l’intendance du théâtre fut consommée, il rédigea un programme, une déclaration de principes, un appel au public, où l’huiuilité dans un sens, la bravade da«s un autre, font étrange ligure. « Le public est maintenant mon tout, mon élude, mon souverain, mon confident. Désormais je n’appartiens qu’à lui ; je ne comparaitrai dev;mt aucun autre tribunal que le sien, c’est le seul que je craigne et révère. Je ne sais quoi de grand entre en moi à celle pensée, que je ne porte plus d'autre chaîne que celle du jugement du monde, que je n’appelle à nul autre trône qu’à l’àme humaine. » Craignant que le souvenir de ses Bri- (jamls, de cet audacieux brûlot, n’effraye les abonnés, il fait une sorte d’amende honorable, impute la violence de son début à la contrainte où il vivait à l’Académie, et déclare que'son premier (hame est un fruit • de l’accouplement contre nature de la subordination et du génie. » Il promet en même temps d’imprimer en tête du journal les noms des souscripteurs, il étale les riches matériaux qu’il peut oflrir à ses lecteurs. Ce fut peine perdue. Le public ne se pressa pas de s’abonner, ni la Thalie de paraître. Le premier cahier est du milieu de mars 1785. Il renferme le premier acte de don Carlos, une traduction d’un épisode de Jacques le fataliste de Diderot, un morceau sur la Salle des antiques de Mannheim, une dissertation remarquable sur celte question : « Quel effet peut produire un bon théâtre permanent? » C’était le discours de réception qu’il avait lu le 21 juin à la Société allemande du l’Électorat palatin, dont il avait été nommé membre ordinaire ; il se trouve dans les Œuvres complètes avec ce nouveau titre ; « Le théâtre considéré comme une institution morale. » En outre, à la place d’une histoire, qu’il avait promise, du théâtre de Mannheim, il avait inséré dans ce premier cahier une suite de critiques sur les représentations données sur ce théâtre pendant les trois derniers mois. Ces critiques soulevèrent dans les coulisses une véritable tempête. Toutes les médiocrités vaniteuses et jalouses se déchaînèrent contre l’imprudent aristarque. Il s’était jeté dans un guêpier, dont les bourdonnements et les piqûres achevèrent de lui rendre insupportable le séjour de Mannheim.

Heureusement, pendant qu’aux bords du Rhin le présent lui était odieux et l’avenir sombre et fermé à l’espoir, ailleurs s’ouvraient pour lui de riantes perspectives. Au commencement de juin 1784,

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dans une heure de profond découragement, une joie vive, une surprise charmante était venue consoler scs ennuis. Laissons-le la raconter lui-même. « Il y a quelques jours, écrit-il h Mme de Wolzogen, à la date du 7 juin, j’ai eu la plus belle surprise du monde. Je reçois un paquet de Leipzig, et j’y trouve. Je quatre personnes qui me sont absolument étrangères, des lettres pleines de chaleur et de passion pour moi et pour mes écrits. Dans le nombre de ces amis inattendus étaient déux dames, fort jolies de visage. L’une m’avait brodé un précieu.x portefeuille , l’autre m’avait dessiné son propre portrait et celui des trois autres personnes, avec im talent que tous les dessinateurs de Mannheim admirent. Un troisième correspondant, pour faire aussi quelque chose qui me fût agréable , avait mis en musique im morceau de chant de mes Briyands. Un tel don, me venant de mains tout h fait inconnues, dû uniquement à l’estime la plus pure, au seul désir de se montrer reconnaissant do quelques heures de satisfaction qu’on a goûtées h la lecture de mes œuvres, un tel don m’est une plus grande récompense que les bruyantes acclamations du moude ; c’est un dédommagement unique et doux pour mille instants de chagrin. Et quand je poursuis en partant de là, quand je pense qu’il y a peut-être dans le monde plusieurs de ces cercles oü l’on m’aime inconnu, où l’on se réjouirait de me connaître, que peut-être dans cent ans et plus, lors même que ma cendre sera dispersée, l’on bénira mon souvenir et l’on me payera encore dans la tombe un tribut de larmes et d'admiration.... oh! alors je me réjouis de ma vocation de poète et je me réconcilie avec Dieu et avec mon destin souvent si dur. » Cet hommage inattendu lui venait de Godefroi Kœrner, qui fut depuis conseiller d’appel h Dresde, de sa fiancée Minna Stock, de la sœur aînée de celle-ci. Dora, et de Ferdinand Huber, qui se fit connaître plus tard par des essais poétiques. C’étaient des cœurs sincères et fidèles, et cette aimable prévenance, qui ressemble à une fantaisie romanesque, fut, comme nous le verrons, le principe d’une amitié durable, qui exerça sur l’avenir de Schiller une salutaire influence. Il est à peine croyable que, touché, comme il l’était, jusqu’au fond de l’éme par celte marque d’intérêt, il ait pu garder le silence pendant sept mois et différer sa réponse jusqu’au commencement de décembre. Dans une vie mêlée , comme l’était la sienne , de dissipations dont on rougit et d’ennuis qui énervent, il y a des temps où l’on s’abandonne soimême, où l’on n’étendrait même pas la main pour saisir la corde qui

peut vous tirer de l’abiine. Mais il en est d’autres aussi, grâce â Dieu, où, dans un noble coeur, ^gard et ddinissd, la réfle.xion, les seutimenls généreux , le repentir qui ramène à l’espoir, prennent le dessus et vous crient ; • Aide-toi et le ciel t’aidera! • Ce fut dans un de ces moments où la tristesse, au lieu d’abattre le ca-ur, le relève, qu’il écrivit ù scs bons anges de Leipzig une lettre d’excuses et de tendre reconnaissance. Malgré ce long retard, sa voix fut entendue, et, nous le dirons bientôt, un sincère dévouement répondit à son appel.

Peu de jours après cette bonne inspiration, il en eut une autre non moins heureuse. Le duc de Weimar, Charles-Auguste, dont nous avons déjà parlé , se trouvait à Darmstadt , chez le landgrave son beau-père. On vantait dès lors son noble caractère , ses grandes vues, sa haute intelligence, son goût pour toutes les choses de l’esprit. Schiller conçoit un ardent désir de le voir, do lui être présenté. ]l part, muni de lettres de recommandation de Dalberg et de Mme de Kalb , amie au cœur fort tendre, dont nous reparlerons dans un instant. Il est accueilli avec bonté et admis à l’honneur do lire devant la cour de Hesse et les hôtes augustes du landgrave le premier acte de don Carlos. Charles-Auguste s’entretint avec lui d’une manière très-affable, lui fit quelques observations critiques, et sut si bien le mettre à son aise qu’il s’enhardit à lui demander la permission de lui dédier sa pièce et lui témoigna combien il serait heureux de lui appartenir. Ce vœu fut exaucé, et, dès le 27 décembre. Schiller, encore à Darmstadt, reçut du prince un billet fort aimable qui lui conférait le titre de conseiller au service du duc de Weimar '. ün sait quelle est, quelle était surtout alors en Allemagne la valeur d’un titre. D’un trait de plume, Charles-Auguste avait fait de lui un autre homme; il l’enlevait (qu’on me passe ce mot d’aujourd'hui) à la Bohême littéraire pour lui donner rang dans le monde; il lui ouvrait un nouvel horizon, lui rendait la foi en son génie et en sa destinée. Le poète s’empressa de témoigner sa reconnai.ssance dans une lettre pleine d’enthousiasme, puis il en renouvela l’expression dans une dédicace qu’il mit en tête de ce premier cahier de sa Tlialie dont nous avons plus haut fait connaître le contenu. Ce fut pour lui,

1. Ce premier billet de Charles- Auguste .i été publié en 1857, avec uu f.icsimilc. parla dernière fille du poêle, Mme Emilie de Gleichen-Russwurm, qui y a joint une douzaine d’autres billets du même prince à Schiller, et trois de la princesse Louise sa femme. Elle a dédié ce petit recueil au grand-duc actuel de t-'axe Weimar. Charles- Alexandre, petit-fils de Charles Auguste, sous le titre de Première entrer en relation de Charles-Auguste arec Schiller.

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de toute manière, un moment décisif, qui le releva et le grandit aux yeux de ses amis comme de ses ennemis; ses créanciers prirent patience pour un temps, en reprenant confiance ; son père lui-mème rompit le silence qu’il avait gardé pendant plusieurs mois et lui écrivit une longue lettre, austère sans doute et pleine de reproches, mais qui du moins mettait fin k une douloureuse rupture.

Sa joie et ses espérances nouvelles, il ne pouvait s’y livrer, en jouir, à Mannheim. Tout lui rendait ce séjour intolérable, impossible. 11 y était lassé de tout, des hommes et des choses. Sa vie y avait été trop précaire, trop attristée k la fois et trop dissipée, trop menée au hasard; son avenir y eût trop souffert de son passé. La teinte sombre que ce lieu avait prise k ses yeux se reflétait sur les relations de société, et même d’amitié et d’amour qu’il y avait formées. Dcu.\ femmes surtout, k Mannlieim, avaient attiédi, sans l’éteindre, le souvenir de Charlotte de \Volzogen et de sa mère. L’une, Marguerite Schwan, la Glle du libraire, parait lui avoir inspiré quelques velléités de mariage ; c’était une personne agréable et spirituelle , mais elle aimait trop k plaire, dit-on, pour se décider de bon cmnr k sacrifier k un seul les hommages de tous. L’autre, Charlotte d’Ostheim, belle et charmante, enthousiaste et romanes(|ue (elle avait vingt-trois ans), touchante par les malheurs qui avaient éprouvé et mûri son âme avant le temps, avait conçu, comme k première vue, pour le poète, un de ces vifs attachements où il est difficile, je crois, de distinguer l’admiration de l’amour, et la part de l'esprit de celle du cœur et des sens. Elle n’était plus libre , elle avait épousé , ]ieu de temps avant de venir k Mannheim et d’y faire la connaissance de Schiller , un officier qui avait fait , au service de France , la guerre d’Amérique , M. Henri de Kalb, brave soldat, * homme vrai et cordialement bon, • c’est Schiller lui -même qui le juge ainsi : il était k la fois l’ami de l’époux et de la jeune épouse; nul comme lui ne savait concilier avec une sincérité, dirai-je plus naive ? des sentiments qu’k bon droit l’on )teut trouver inconciliables. Cependant, lorstju’il fut bien décidé k quitter Mannheim (Mme de Kalb avait eu vain pendant assez longtemps combattu cette résolution], il reconnut que < des raisons de convenance et de situation l’éloignaient , comme il dit dans une lettre adressée k Kœrner ou plutôt aux quatre amis, de ce qui peut-être encore lui pourrait être cher dans cette ville. > Que ne s’en était-il aperçu plus tût? Le mutuel penchant datait déjk de dix mois.

VIE nE sr,mu,ER.

L:i lelire d’où cette phrase est extraite fait vraiment pitié ù lire : la tristesse et le découragement y débordent et le submergent ; il en devient injuste, presque ingrat. La fuite, encore une fois, peut seule le sauver , lui rendre la paix , le courage de vivre, le travail, le talent ; heureux , pouvons-nous ajouter h .ses plaintes , s’il n’emporte pas dans son Ame inquiète, vraie source de ses maux, les plus cuisantes des peines qui lui semblent attachées h ces lieux qu’il ne veut plus, dit-il, et ne peut plus voir. « C’est dans une angoisse de cmiir inexprimable que je vous écris, mes excellents amis. Je ne puis plus rester ici. Pendant douze jours j’ai porté partout avec moi, au dedans de l’Ame, comme une résolution de sortir de ce monde. Les hommes, toutes mes relations, la terre et le ciel me sont odieux, Je n’ai pas une âme ici , pas une seule, qui remplisse le vide de mon cœur ; pas une amie, pas un ami. Ce qui peut-être encore me pourrait être cher, des raisons de convenance et de situation m’en éloignent.... Oh ! mon âme a soif de nouveaux aliments, d’hommes meilleurs, d’amitié, d’attachement, d’amour. Ma veine poétique est glacée, de mémeque mon cœur s’est desséché pour les cercles que j’ai fréipientés jusqu’ici. Il faut que vmus la réchauffiez. .Auprès de vous, je veux être et je serai, doublement, triplement, tout ce que j’ai été autrefois, et plus que tout cela,'ft mes très-chers, je serai heureux. .le ne l’ai encore jamais été. Pleurez sur moi, que je sois forcé de faire un tel aveu. Je n’ai pas encore été heureux, car la renommée et l’.admiration, et toutes les autres compensations du métier d’écrivain, ne valent pas un seul de ces moments que donnent l’amitié et l'amour.... Elles lais.sent le cœur A jeun. » Puis , son espérance s’exalte , il rêve le plus riant avenir. « Quel nombre infini de félicités je me promets auprès de vous, et comme je serai occupé de demeurer digne de votre amour, de votre amitié, et, si cela est possible, de votre enthousiasme ! » Les amis de Leipzig ne se contentèrent pas de lui répondre qu’ils l’attendaient avec impatience et le recevraient à bras ouverts , mais, sur une lettre oit il leur avouait sans réticence sa détresse, Kœmer lui envoya en lettres de change une somme d’argent. Au milieu des dispositions d’amère tristesse que révèlent ces confidences, et de ses préparatifs de départ, les ennuis que lui causa, comme nous l’avons raconté, le premier numéro de la 7'Aa/ic, vinrent l’achever, et augmenter encore, s’il est possible, son impatience de partir. Le 25 mars, il écrivit ù Huber, pour le charger, avec autant de confiance qu’il eût fait un ami de dix ans , de mille petits services

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