‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 60 sur 311 · A GOETHE · texte numérisé non relu

A GOETHE

Mais le char de Thespis est construit légèrement , et il ressemble à la barque de l’Achéron : elle ne peut porter que des ombres et des fantômes, et, si la vie brutale s’y rue et s’y presse, le léger esquif, qui n’est fait pour contenir que de fugitifs esprits , menace de chavirer. L’apparence ne doit jamais atteindre à la réalité, et, si la nature triomphe et domine, il faut que l’art s'enfuie.

Car, à nos yeux, sur les planches de la scène, s’ouvre un monde idéal. Que rien n’y soit vrai et réel que les larmes : l'émotion n’est pas fondée sur une illusion des sens. La vraie Melpomène est sincère, elle n’annonce qu’une simple fable, et sait charmer par une vérité profonde. I^a fausse se donne pour vraie , afin de tromper.

L’art menace de disparaître du théAtre : l’imagination veut établir son empire sauvage; elle veut embraser la scène comme le monde; elle mêle le trivial et le sublime. Chez le Français seul , l’art pouvait encore se trouver, bien que Jamais il n’en ait atteint le prototype auguste. 11 le tient sévèrement confiné dans d’immuables limites, et ne lui permet nul écart.

Pour lui, la scène est une enceinte sacrée; les accents négligés et rudes de la nature sont bannis de son domaine solennel; là, chez lui, la parole même s’élève jusqu’au chant, c’est l’empire de l’harmonie et de 1» beauté. Les membres de l’édifice se combinent entre eux dans une noble ordonnance ; l’ensemble se compose en forme de temple imposant, où le mouvement même emprunte son charme de la danse.

Le Français ne doit pas, il est vrai, nous servir de modèle; on n’entend point parler dans son art an esprit vivant : ce sens droit, qui n’apprécie que le vrai, dédaigne les gestes pompeux de la fausse dignité. 11 doit seulement nous être un guide vers le mieux : qu’il vienne, comme un esprit qui a quitté ce monde, purifier la scène souvent profanée, pour en faire le digne séjour de l’antique Melpomène.

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