‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 65 sur 311 · HÉRO ET LÉANDRE · texte numérisé non relu

HÉRO ET LÉANDRE

sauvages; il attelle h la charrue de diamant les taureaux qui vomissent la. flamme. Le Styx lui-même, le fleuve aux neuf contours, n’arrête pas l’audacieux; sa puissance ravit l’objet aimé au sombre séjour de Pluton.

A travers les flots agités l’amour aussi pousse le courage de Léandre, de Tardent aiguillon des feux du désir. Quand pâlit le clair rayon du jour, le hardi nageur s’élance dans les sombres vagues de la mer ; d’un bras robuste, il fend les ondes , luttant pour atteindre le bord chéri, où, sur la haute plate-forme, luit et l’appelle la flamme brillante d’une torche.

Et il est donné à Theureux amant, après son périlleux trajet, de se réchauffer dans les tendres bras de l’amour, de recevoir, dans un embrassement céleste, la récompense, digne des dieux, que Tamour lui a réservée: jusqu’à ce que l’aurore, accusant sa lenteur, l’éveille de ses songes de volupté, et, du sein de Tamour, le précipite effrayé dans le lit glacé de la mer.

Ainsi, pour le couple fortuné, passèrent, trop rapides, trente soleils, dans l’ivresse furtive des délices, comme les douces joies de la nuit d’hyménée, qu’envient les dieux eux-mêmes, toujours jeunes, toujours nouvelles. Il n’a jamais goûté le bonheur, celui qui n’a pas dérobé ce fruit céleste, le cueillant sur le bord affreux du fleuve des enfers.

Ilespérus et l’Aurore montaient tour à tour à la voûte des deux; mais les amants, dans leur bonheur, ne voyaient pas tomber la parure des forêts; ni , des antres glacés du Nord, s’avancer l’hiver et ses fureurs. Ils voyaient avec joie le cercle du jour se resserrer, se resserrer sans cesse; du bonheur prolongé des nuits les insensés remerciaient Jupiter!

Et déjà la Balance égalait dans le ciel les jours et les nuits, et Taimable jeune fille était là, dans l’attente, au haut delà tour élevée sur le roc : ses regards abaissés voyaient fuir les coursiers du soleil au bord de l’horizon. Et la mer s’étendait,

POÉSIES DÉTACHÉES

unie et calme, pareille à un miroir pur; pas le plus léger souffle n’agitait le cristal de l'empire des eaux.

Des troupes folAtres de dauphins s’ébattaient çà et là , dans l’onde argentée et transparente , et , par bandes d’un gris noirâtre, venait, montant du fond de la mer, le cortège varié de Téthys. Seuls, les habitants de l’onde étaient témoins du mystérieux amour; mais Hécate a fermé à jamais leur bouche muette.

Héro se réjouissait de la beauté de la mer, et, d’une voix caressante, elle disait à l’élément liquide : c Dieu, toi si beau, tu pourrais tromper? Non, je déclare menteur l’impie qui te nomme faux et perfide. Perfide est la race des hommes; cruel est le cœur de mon père; mais toi, tu es doux et bon, et la douleur d’amour te toudie.

« Dans les murs déserts de ce rocher, il me faudrait gémir solitaire et sans joie, et me flétrir dans un éternel chagrin; mais sur ton dos tu m’apportes, sans nacelle, sans pont, mon bien-aimé dans mes bras. Affreuse est ta profondeur, et terrible le flux de tes vagues; mais l’amour te fléchit, et l’héroïsme te subjugue.

« Car toi aussi , Dieu des ondes, l’arc puissant d’Amour t’a touché, lorsqu’on son vol le bélier d’or portait au-dessus de tes abîmes Hellé, fuyant avec son frère , belle et dans toute la fleur de la jeunesse. Soudain, vaincu par ses attraits, tu levas la main du sein du sombre gouffre, et l’entraînas, du dos du bélier, au fond des mers.

« Déesse maintenant, unie à un dieu, elle vit immortelle, dans la grotte profonde des eaux. Secourable à l’amour persécuté, elle réprime tes transports fougueux, et conduit le nautonier au port. Belle déesse, charmante et bienheureuse Hellé, c’est toi que j’invoque! aujourd’hui encore amène-moi le bienaimé par la route accoutumée. >

Déjà les flots s’obscurcissaient, et elle fit rayonner du haut de

HERO ET LÊANDRE.

la plate-forme les feux vacillants de la torche. Pour se guider sur l'élément désert, le voyageur aimé devait voir ce signal bien connu. Et un bruit sourd gronde et siffle au loin; la mer bouillonne, de plus en plus sombre; la lueur des étoiles s'éteint; la tempête approche menaçante.

Sur Ja vaste surface de la mer la nuit s’étend ; du sein des nuées fondent de.s torrents d’orage ; les éclairs, de leurs traits rapides, sillonnent les airs, et du fond de leurs antres toutes les tempêtes se déchaînent; d’épouvantables abîmes se creusent dans l’immense abîme des eaux; béant, comme une gueule du Tartare, s’ouvre le fond de la mer.

« Malheur, malheur à moi! s’écrie l’infortunée en pleurs. Grand Jupiter, pitié! Ah! quel vœu ai-je osé faire? Si les dieux m’exauçaient, s’il s’était livré aux flots perfides, au souffle de la tempête! Tous les oiseaux habitués à la mer regagnent leurs demeures d’un vol rapide ; tous les navires à l’épreuve de Torage se cachent dans une baie sûre.

« Ah! sans doute l’intrépide a tenté ce qu’il osa souvent; car un Dieu puissant le poussait. Il me l’a promis en me quittant, avec les serments sacrés de l’amour; la mort seule dégagera sa foi. Hélas ! en cet instant , il lutte contre la rage de la tempête , et les flots soulevés l’entraînent aü fond de leurs abîmes!

« Perfide mer, ton calme n’était que le voile de la trahison : tu ressemblais à un miroir; tes vagues sont restées malignement paisibles, jusqu’à ce que ta ruse l’eût attiré hors de chez lui, dans ton domaine faux et menteur. .Maintenant, au milieu de ton courant, quand le retour est impossible, tu déchaînes toutes tes épouvantes sur celui que tuas trahi! »

Et la fureur de la tempête croît, et la mer s’enfle, s’élevant en montagnes; la lame se brise, écumante, au pied des écueils; le vaisseau même, aux flancs de chêne, n’approcherait pas sans se briser. Et le vent éteint le flambeau, qui était le phare de la

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route; les ondes n’offrent que terreurs, et terreurs l’abord de

la côte !

Et elle supplie Vénus de commander à l’ouragan, d’apaiser le courroux des vagues ; elle fait vœu d’immoler aux vents cruels de riches offrandes, un taureau aux cornes d’or. Toutes les déesses de l’abîme, tous les dieux d’en haut, elle les conjure de verser l’huile calmante dans la mer remuée par l’orage.

« Entends ma plainte retentir; monte, sors de tes vertes grottes, bienheureuse Leucothée! Toi que souvent le matelot, dans l’empire désert des vagues, dans les périls de la tempête, vit apparaître en libératrice. Tends-lui ton saint voile, dont le tissu mystérieux dérobe, sains et saufs, ceux qui le portent, au sépulcre des flots! >

Cependant les vents fougueux se taisent; les coursiers de l’Aurore montent brillants dans lescieux, au bord de l’horizon. Paisible dans son lit antique, la mer coule unie comme un miroir. L’air et l’onde sont sereins et riants. Les vagues se brisent plus doucement au mur de rochers du rivage, et elles apportent, le berçant mollement, un cadavre à la côte.

Oui, c’est lui qui, même inanimé, ne manque pas à son serment sacré! D’un rapide coup d’œil, elle le reconnaît : elle ne fait retentir nulle plainte, on ne voit tomber nulle larme ; froide, désespérée, le regard fixe, elle contemple, inconsolable, la profondeur solitaire, puis la lumière du ciel, et un noble feu rougit son pôle visage :

€ Je vous reconnais, austères puissances! vous réclamez vos droits avec une rigueur terrible, inexorable! Déjà, bien jeune encore, j’ai achevé ma course; mais j’ai goûté le bonheur, et le plus beau sort fut mon partage. Vivante, je me suis consacrée comme prêtresse à ton temple : je meurs avec joie, victime à toi immolée, Vénus, grande reine ! »

Et, avec sa robe flottante, ellese précipite, du bord de la haute

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