‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 66 sur 311 · CASSANDRE · texte numérisé non relu

CASSANDRE

La joie régnait sous les portiques de Troie, avant la chute de la haute citadelle. On entend résonner des chants joyeux, mêlés au jeu des cordés d'or. Tous les bras se reposent, fatigués de la lutte lamentable; car le glorieux fils de Pélée épouse la fille charmante de Priam.

Parée de branches de laurier, la foule, en troupes joyeuses, afflue vers les saints temples, vers l’autel du dieu de Thymbra. A travers les rues, avec un sourd mugissement, roulent les transports de l’allégresse. Abandonnée dans sa douleur, une seule dme était triste.

Sans joie dans la plénitude de la joie, farouche et solitaire, Cassandre errait, silencieuse, dans le bocage de lauriers d’Apollon. I.n prophétesse se réfugia dans les plus profondes retraites du bois, et jeta sur le sol avec colère son bandeau de prêtresse :

»*Tout est ouvert a la joie, tous les cœurs sont heureux, et mes vieux parents espèrent, et ma sœur est parée. Moi seule, il me faut gémir dans la solitude, car la douce illusion me fuit, et je vois, d’une aile rapide, la destruction s’approcher de ces murs.

1 De 1802,- probablemeot du mois de février.

POÉSIES DÉTACHÉES

« Je vois brûler une torche, mais non Jans la main de l’Hymen ; je vois la llatiime monter vers les nues, mais ce n’est pas celle des sacrilices. Je vois apprêter gaiement les fêtes; mais déjà, dans mon ême pleine de pressentiments, j’entends les pas du dieu qui lamentablement les interrompt soudain.

« Et ils insultent à mes plaintes, et ils raillent ma douleur; il faut qu’isolée je porte dans le désert les tourments de mon cœur, évitée des heureux, risée des joyeux! 'Pu m’as départi un lot pesant, dieu de l’ytho, ô dieu cruel!

« Pour annoncer tes oracles, pourquoi m’as-tu jetée, m’ouvrant tes yeux, dans la cité des éternels aveugles? Pourquoi m’as-tu donné de voir ce que pourtant je ne puis détourner ? Il faut que le destin s’accomplisse, que le mal redouté approche.

c Que sert de lever le voile quand menace une terreur prochaine? L’erreur seule est la vie, et le savoir la mort. Reprends, oh! reprends ta funeste clarté; loin de mes yeux celte vision sanglante! 11 est terrible d’étre le vase mortel de ta vérité !

« Rends-moi mon aveuglement et les heureuses ténèbres de l’ignorance! Jamais je n’ai chanté de chants joyeux depuis que je suis devenue ta voix. Tu m’as donné l’avenfr ; mais tu m’as ravi le présent, ravi la joie de l’instant qui s’écoule.... Reprends ton perûde bienfait!

« Jamais de la parure des fiancées je ne couronnai mes cheveux embaumés, depuis que je me suis consacrée à ton service, près de ton triste autel. Ma jeunesse n’a été que larmes ; je n’ai connu que la douleur ; chaque peine cruelle des miens est venue heurter à mon Ame sensible.

€ Je vois mes compagnes joyeuses; autour de moi tout vit, tout aime et s’abandonne aux gais transports de la jeunesse: moi seule, j’ai le cœur troublé. En vain m’apparaît le printemps qui donne à la terre une parure de fête : comment se réjouir de la vie, quand l’œil en sonde les profondeurs ?

CASSANDKE.

« J’estime heureuse Polyxène dans l’enivrante illusion de son cœur ; car elle espère embrasser comme épouse le plus vaillant des Grecs. Son sein se gonfle avec orgueil ; à peine contientil sa joie. Non, vous-mêmes, dieux célestes, elle ne vous envie rien là-haut, dans ses rêves.

« Et moi aussi , je l’ai vu celui que mon cœur choisit et désire; ses beaux yeux m’implorent, animés par le feu de l'amour. Ah! j’irais volontiers, avec mon époux, habiter la maison de son père! mais une ombre du Styx se place toute sombre entre lui et moi.

« Proserpine m’envoie tous ses pâtes fantômes : partout où j’erre, où je porte mes pas, je vois les âmes se dresser devant moi. Horribles, elles se pressent, elles se mêlent, affreuse cohue, aux gais ébats de la jeunesse : jamais je ne puis être joyeuse.

« Et je vois briller l’acier mortel, étinceler l’œil homicide ; à droite, à gauche, nulle part, je ne puis fuir cette épouvante. En vain je veux détourner mes yeux ; sachant, voyant mon sort, le regard immobile, il me faut l’accomplir, et tomber sur la terre étrangère.... »

Ses paroles retentissent encore.... Ecoutez! au loin, soudain, un bruit confus se répand, sorti de la porte du temple. Le noble flls de Thétis gisait sans vie! Ëris agite ses serpents; tous les dieux s’enfuient, et les nuées qui portent la foudre, planent et pèsent sur Ilion.

POÉSIES DÉTACHÉES

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