‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 68 sur 311 · LE COMTE DE HABSBOURG · texte numérisé non relu

LE COMTE DE HABSBOURG

A Aix-la-Chapdle , au milieu de la pompe impériale, dans la salle antique, était assise la majesté sacrée du roi Rodolphe, au banquet solennel du couronnement. Le palatin du Rhin apportait les mets, le Bohème versait le vin pétillant, et tous les Électeurs, les sept, comme le chœur des étoiles se range autour du soleil, entouraient, empressés, le maître du monde, pour exercer la dignité de leur charge.

Et tout autour les flots joyeux du peuple remplissaient le haut balcon, et bruyamment les cris d'allégresse de la foule se mêlaient au son des trompettes ; c’est qu'après une longue et fatale lutte, l’interrègne, temps terrible, était fini enfin, et il y avait de nouveau un juge sur la terre; la lance de fer ne règne plus aveuglément; le faible, le pacifique, ne craignent plus de devenir la proie du fort.

L’empereur prend en main la coupe d’or et dit avec un regard satisfait : « La fête, il est vrai, est brillante, et splendide le festin, pour charmer mon cœur royal; mais en vain mes yeux cherchent celui qui apporte la joie, le chanteur qui remuerait mon âme par de doux accents, par des leçons divinement sublimes. Ce fut, dès ma jeunesse, ma coutume; et ce que j’ai fait et pratiqué comme chevalier, je n’en veux pas être privé comme empereur. »

Et voilà que dans le cercle des princes qui l’entourent, s’a-

1. Cette ballade est de 1803, vraisemblablement de la fin de Tannée: c’est la dernière des ballades proprement dite.s de Schiller.

5Cnin.FR, — P0K5IFS, 4i*

rOÈSIKS DÉTACHÉES.

vnncc le chanteur à la robe traînante; ses cheveux, blancliis par les ans accumulés, tomhaietit en boucles d'argent : « Une douce harmonie sommeille dans l'or des cordes : le chanteur chante le salaire de l’amour, il célèbre leschoses les plus hautes, les meilleures, ce que le cœur veut avoir , ce que les sens désirent; mais, dis , quel chant est digne de rempereur dans sa fête la ]ilus magnifique? >

• — Je ne commanderai point au chanteur, dit le monarque le sourire sur les lèvres; il dépend d'un plus grand maître, il obéit à l’heure impérieuse. Comme le vent d’orage bruit dans les airs, sans qu’on sache d’où il vient et gronde; comme la source jaillit des profondeurs cachées : ainsi la chanson du chanteur éclate du dedans , elle éveille la puissance des sentiments obscurs qui merveilleusement dormaient dans le cœur. •

Et le chanteur attaque vivement les cordes et se met à les frapper puissamment : « Un noble chevalier sortit à cheval pour la chasse, la chasse du chamois rapide. Son écuyer le suivait, portant ses armes de chasse , et lorsqu’il arriva , monté sur son coursier superbe, dans un pAturage, il entendit une clochette retentir de loin: c’était un prêtre, portant le corps du Seigneur; devant lui marchait le sacristain.

Et le comte se courbe vers la terre, la tête humblement découverte, pour honorer, avec le sentiment de foi d’un chrétien, celui qui sauva tous les hommes. Mais dans la prairie grondait un ruisseau, gonflé par les flots impétueux d’un torrent : il arrête tes pas des pieux voyageurs , et le prêtre dépose près de lui le saint sacrement et tire à la hâte de ses pieds ses chaussures pour traverser le ruisseau.

« Que fais-tu? lui dit le comte, qui le regarde avec surprise. — Seigneur, Je cours chez un mourant qui soupire après l’aliment céleste; et, comme j’approchais du petit pont du ruisseau, le rapide torrent l’a emporté dans le tourbillon de ses vagues. Pour que cette âme altérée obtienne son salut, je veux maintenant, à la hâte, passer cette eau à gué, les pieds nus.

Page 1