VIE DE SCIIIU.ER
voyiipe, à travers la houe, l’eau et la neipe ; mais qu’est-ce que tout cela et que n’endure-t-on pas avec joie quand chaque pas vous rapproche d'une vie nouvelle, et qu’on voit poindre k ses yeux, comme il le dit lui-ra6rae, « une l>elle aurore couleur de rose '1 » Nous savons peu de chose de son séjour k Ixjipiig. Il y logea dans une petite chambrette d’étudiant, résigné k sa pauvreté et la supportant de bon ccrur, )>arre qu’il se sentait libre, entouré de bienveillance et plein d’espoir. Il fit, dés les premiers jours, de nombreuses connaissances. 1,’n de ses passe-temps était de fréquenter le café de Hichter, où tout Leipzig affluait. « C.’cst une chose singulière, écritil au libraire Schwan, qu’une réputation littéraire. Le petit nombre d’hommes de mérite et de valeur qui se présentent k vous parce que vous avez un nom, et dont l’estime vous cause de la joie, n’est que trop compensé par l’essaim fatal de ceux qui bourdonnent , comme ces mouches attirées par les ordures, autour des écrivains, vous regardent ébahis comme une béte curieuse, et, par-dessus le marché, pour avoir barbouillé eux-mêmes quelques feuilles de papier, s’imposent k vous comme confrères. Un grand nombre ne pouvaient absolument se mettre dans la tête que l’homme qui a fait les Brigands dût avoir le même air que les autres enfants des mères humaines. On se serait attendu, tout au moins, k des cheveux coupés ronds, k des bottes k l’écuyère efk un fouet de piqueur. »
Dans ses plans de vie nouvelle entrait le mariage, le bonheur domestique. A peine sorti de Mannheim, il était revenu, dans ses projets, de la jurisprudence h la médecine, mais il se croyait toujours si résolu de s’assurer une existence, un gagne-pain, et de ne plus donner aux Muscs que ses moments perdus, qu’il écrivit le 24 avril k Schvvan, pour lui demander la main de sa lille Marguerite. L’honnête libraire, moins confiant que le poète dans cet avenir assuré, lui répondit par un refus, qu’il adoucit en lui disant, avec raison peut-être, que sa fille, avec le caractère tout particulier qu’elle avait, ne lui convenait pas. Schiller se le tint pour dit, et n’entra meme pas, comme il l'avait promis k son départ de Mannheim, en correspondance avec Marguerite. Elle dut l’accuser d’inconstance , d’infidélité, car il ne parait pas que le père ait fait part k sa fille de la
I M. H. Dœring a publié i part, sous le titre de Scliilter's Slurm imd Dratiÿperiode , l'iiisloire de la par.ie la plus .sgilée de la vie de Schiller, c'està-dire t'es années (lui prt-cidricnt !on départ de Mannheim pour Leipzig, en
niiô. •
demande ni du refus; mais elle ne fut pus inconsolalde, fit plus tard un autre choix, et mourut eu couches à l’âge de trente-six aus.
Kœmer était allé passer les mois d'été daus le village de Gohlis, voisin de Leipzig. Schiller vint s'y établir au commencement de juillet. Là, tout entier aux joies do l’amitié, heureu.x d’avoir trouvé un autre lui-même, un noble cœur, im esprit élevé, vraiment capable de le comprendre et pour qui, comme à ses propres yeux, le premier devoir de l’amitii- était de s’améliorer réciproquement, d’aspirer ensemble au bien et au beau en toutes choses, il répandit son âme dans un poème plein d’enthousiasme, un Hymne à ta Joie, qui marque une ' époque nouvelle dans ses poésies lyriques et a mérité de devenir en Allemagne un chant favori d’union et de confraternité. Beethoven l’a mis en musique, et en a fait le chœur final de sa neuvième symphonie. Un récit que j’aimerais à croire, bien qu’on ignore sur quel témoignage il se fonde, assigne b ce poème une touchante origine. Un matin, pendant une jiromenade dans le Rosenthal, entre Gohlis et Leipzig, Schiller, dit la légende, aperçut un jeune homme à demi déshabillé, en prière sur le bord de la Pleisse, où il s’apprêtait à se noyer. C’était, comme il l’apprit de lui en le questionnant, uu pauvre étudianten théologiequi longtemps avait lutté contre la plus affreuse misère. Le poète lui donna le peu d’argent qu’il avait sur lui, et lui fit promettre qu’il différerait au moins de huit jours l’exécution de son criminel dessein. Dans le courant de la semaine, il assista à une fête donnée à l’occasion d’un mariage. daus ime famille aisée de Leipzig. Au moment où la joie était le plus bruyante, il se leva tout à coup, demanda quelques moments d’attention, réclama de tous les assistants des secours pour le malheureux, et fit lui-même la quête à la ronde, une assiette à la main. Cette quête, ajoute-t-on, fut si abondante qu’elle suffit à soutenir le pauvre étudiant jusiju’au jour oà il eut une place. C’est aussitôt après cette bonne œuvre que Schiller aurait exprimé dans ce bel hymne, mêlé de chœurs, sa reconnaissance à la joie, à cette joie bienveillante qui élève et agrandit le cœur en l’ouvrant au sentiment de l’universelle fraternité '.
C’est aussi au séjour de Schiller à Leipzig et aux environs que quelques-uns de ses biographes font remonter mi premier achèvement et une jiremière représentation de don Carlos, en prose. La
1. Vfltjmne d la Joie a paru il'ab^rd daus le second cahier de la Thalie, en
pièce eut, dil-on, sous cette forme première, beaucoup de succès ; les théâtres de Berlin et de Dresde la jouèrent après celui de Leipzig'. On parle en outre d'une petite comédie badine composée en ce temps- Ik, qui serait en la possession d’un collecteur de manuscrits, lequel ne l’aurait acquise qu’k la condition de ne point la publier, à cause de certaines personnalités que l’auteur s’y était permises.
Kœmer venait d’épouser Minna, et il avait été placé à Dresde en qualité de conseiller d’appel. Au mois de septembre, il invita Schiller k venir l’y rejoindre. I^e poète, qui estimait Kœrner autant qu’il l’aimait, et qui était si sûr de son propre coeur et de celui de sou ami qu’il avait, sans rougir, puisé dans sa bourse k sou arrivée k Leipzig, s’empressa de se rendre h cette invitation. Nous avons peu de renseignements sur ce séjour de Schiller k Dresde, peu de lettres datées de cette époque. On raconte qu’une de ses récréations préférées était de descendre l’Elbe dans une gondole, où il s’abandonnait, en jouissant du paysage, k ses rêves poétiques. Il demeura un assez long temps avec Kœmer et sa famille dans un vignoble que celui-ci possédait au bord du fleuve, près du village de Loschwitz. Il y occupait un pa> villon situé dans le jardin, sur une hauteur oh la vigne touchait k un bois de pins*. Lk, il consacrait la plus grande partie de son temps k continuer et k retravailler don Carlos, dont le premier acte, avec deux scènes dn second, avait seul paru jusqu’ici dans la Thalle, et dont il n’avait fait qu’improviser en quelque sorte la fin potm le théâtre. De tous ses drames, c’est celui qu’il a gardé le plus longtemps sur le métier. Du jour oü il l’avait commencé k celui oh il l’acheva, le poète était devenu un tout autre homme. Il sent luimême que le changement qui s’était fait dans sa vie, et surtout au dedans de lui, nuisait k l’unité de l’inspiration, k la suite, k l’accord des caractères. « Il faut, dit-il, qu’un drame soit l’œuvre d’un été. » L’infant, tel qu’il l’avait rêvé, était d'abord son favori ; puis l’auteur, peu k peu, avait trop dépassé en âge son jeune héros, pour s’y intéresser toujours avec la même sympathie : Posa, plus mûr et plus ferme,
1. M. Ed. Boas , dam le t. IlIdosesSupgi^mentaoux 0£utresde5cètller, apublîé, d'après une copie conservée dans les archives du théâtre de Dresde, cette forme primitive du drame de don Carlos, et il conseillait en 1840 aux intendants des grands théâtres de l'Atlemagne d’essayer l’effet qu’elle produirait â la représentation.
2. On a publié â Dresde, chez G. Tauhert, une petite lithographie qui représente ce pavillon. Au bas on a placé ces mots ; < C’est ici que Schiller a écrit don Carlos, p
qnoique aussi exalté, avait conquis sa préférence, Posa qui, & en juger par une lettre de Mannheim, et par un plan, composé en 1783, dont on trouvera la traduction dans notre Appendice- à don Carlos, ne figurait même pas, dans la première conception, parmi les caractères principaux. « J’ai apporté, avoue-t-il, h la composition du quatrième et du cinquième acte un tout autre cœur qu’à celle des précédents. » Mais ces difficultés à vaincre ne faisaient qu’accroître son ardeur au travail. Il avait traité avec le libraire Gœschen, de Leipzig; l’impression était commencée. Un jour, pendant qu’il s’occupait de retoucher le second acte, la famille Kœmer était allée faire une partie de campagne. Lui, au dernier moment, s’était ré.solu à rester à la maison pour avancer sa rétision. Mme Kœmer, qui avait compté qu’il serait de la partie, avait, en bonne ménagère, fermé la cave et les armoires : on devait faire la lessive en son absence. Le pauvre solitaire eut faim, il eut soif, il eut froid ; il entendait claquer au vent le linge qu’on séchait sous ses fenêtres ; sa verve s’éteignit, mais son dépit lui en tint lieu, et il l’exhala dans une boutade comique, tpi’il faut lire en allemand pour en goûter le charme ; ces choses légères, quelque transparente que puisse être une traduc- ^ tion, perdent trop à passer d’une langue dans une autre.
Pendant les mois d’hiver, que Kœmer passait à Dresde, Schiller vivait à part, en ville, dans son logis, mais presque tous les jours il rendait visite à son ami. Il avait trouvé en lui, nous l’avons déjà dit, ce qu’il cherchait. Kœmer n’était pas un admirateur subalterne, n’ayant de l’amitié que la tendresse et le dévouement. C’était un esprit cultivé, ferme et libre, et l’influence était réciproque. « Son caractère, dit de lui Schiller dans une de ses lettres, n'est point imposant, mais d’autant plus solide, d’autant plus sûr à l’épreuve. Jamais je n’ai surpris son cœur rendant un son faux; son sens est droit, non prévenu, hardi ; dans tout son être il y a un beau mélange de feu et de calme. • Ce beau mélange , le poète l’admirait , mais ne l’imitait pas encore : il l’eût peut-être préservé d’une passion qui, pendant son séjour à Dresde, l'aveugla soudain et le rendit le jouet d'une mère intrigante, dit-on, et d’une fille coquette. Ses amis du moins furent persuadés qu’on ne s’était montré flatté de sa conquête que parce qu’elle attirait l’attention et en pouvait amener d'autres plus riches et plus sortables. Si du moins l'on s’était contenté des hommages de sa muse I Mais sans scmpule on le laissait y joindre en présent des objets de prix, et jusqu'à des sommes d’ar-
gent, qu’il prenait sur les avances que Gœscheu lui faisait sur don Cartos. Il parait avuir joué ce rôle de dupe, pendant l’hiver de 1786 et 1787, avec la plus conliaute houhoraie, toujours aussi )>eu élégant, aussi négligé, aussi pauvre dans sa mise, qu'il l’avait été de tout temps, et convaincu sans doute qu’avec un cœur et un esprit comme le sien, on ne jiouvait prêter îi la raillerie. Le seul souvenir que ses œuvres poétiques aient gardé de ce vertige est une feuille d'album du 2 mai 1787 qui ]>arle d’ « éternel accord » et se termine par celte assurance : « Ton co^ur me restera, si tu connais a. le mien » Un court séjour qu’il avait fait au printem])S à Tliarand loin de la belle, ne l’avait point guéri; ses amis jugèrent qu’une plus longue absence était nécessaire, et résolurent, quoi qu’il leur en coûtât, de l’éloigner de Dresde. Il était demeuré sourd à une invitation fort amicale de l’illustre acteur Schrti'der, qui, après avoir reçu son don Carlos, l’avait exhorté â venir demeurer auprès de lui h Hambourg, lui promettant, sans rien pouvoir stij>uler d’avance, de meilleures et plus honorables conditions que celles qu’il avait trouvées naguère à Mannheim. Un autre appel le toucha davantage. Mme de Kalb était allée se fixer â Weimar, elle l’engageait à y venir. C’était, depuis qu’il avait vu Charles-Auguste à Darmstadt, et qu’il lui appartenait en quelque .sorte par le titre dont ce prince l’avait honoré, c’était le lieu où tendaient tous scs vœux. Il savait qu’il y trouverait ses jiairs, les plus grands esprits de l’Allemagne : Wieland, qui lui avait offert de l’associer à la rédaction du ilercure allemand, Herder, Goethe, k son prochain retour d’Italie; il pouvait espérer d’avoir part, avec ces hommes illustres, k la faveur d’une cour éclairée, avide des jouissances de l’esprit, hère d’encourager le génie et digne d'en partager l’éclat. Don Carlos venait de paraître, et, ce drame k la main, il pouvait se présenter hardiment dans le monde délicat et poli auprès duquel les œuvres fougueuses de sa jeunesse eussent été des lettres de crédit |>eu goûtées: vnes de loin et k travers son nouvel ouvrage, elles ne pouvaient que lui donner, ce semble, cet attrait piquant qu’a toujours, en haut lieu comme partout, l’étrange, l’effréné même, quand on n’y voit plus un danger, mais seulement un souvenir d’autrefois.
Le premier acte de don Carlos avait paru , comme nous l’avons
I. Schiller n'a pas admis cette petite pièce de sers dans le recueillie scs poésies détachées. On en trouvera la Ir.ndiiclioii dans l'Appendice.
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<lit, dans le premier rallier de la Thulie llliénmu, en 1785. C’est la partie de la pii'ce où le ]ioete lit jilus tard les plus grands changements. C'était un premier jet, de riches matériaux, des scènes détachées, liées entre elles par des esquis.«cs et des récits eu prose. La seconde et la troisième scène du second acte furent puldiées, dans le second cahier de la r/io/ie, au commencement de 1786; les scènes quatre à treize, dans le troisième cahier; la première moitié du troisième acte, dans le quatrième. Lù, le remaniement, les additions et suppressions postérieures furent moins considérables. L'auteur, .surtout quand il lit paraître le troisième et le quatrième cahier, était déjà plus sûr de son plan, plus inuitro de son idée. Il avait, [)our se fjuider et se contenir, cet ensemhle eu prose qu’il avait rédigé pour le tliéàtre. C’est vers la lin de l’automue de 1786 que la tragédie, sous sa forme métrique, fut achevée. Il retravailla alors, et refoiijjjt ^à et là ce qui avait été inséré dans la Thalie, et donna, eu 1787, une première édition de la pièce complète. Chacune des éditions suivantes publiées du vivant do l’auteur, se distingue par des sujjpressions, des changements nouveaux. Celle de 1802, particulièrement, a été retouchée, abrégée, d’une main exercée et sévère ; c’est, avec de légères améliorations que l’auteur y introduisit en 1804, peu de temps avant sa mort, la rédaction délinitive, celle que nous possédons dans les Œuvres complètes'.
Don Carlos, dans la vie de Schiller, est comme une brillante limite, qui sépare deux époques, deux manières. Désormais, à la poésie sjiontanée, il joindra plus d’art et de rélle.xion; à l’instinct, au premier jet, souvent fortuit, la j)ensée mûrie. .Tusqu’à présent, la pa.ssion et l’imagination ont été ses deux inu.ses presque uniques; dans son nouveau drame, que nous considérons ici sous sa forme dernièi-e et délinitive, il les écoute encore, heureuseinenl, (dus qu’il ne pense peut-être, mais il veut leur a.ssocier, comme inspiratrice principale et non moins dramatique à ses yeux , la philosophie ])oliti(iue : l’idée du vrai et du bien dans le gouvernement des hommes, le cosmopolitisme et la philanthropie. C’est là, nous dit-il dans les Lettres sur don Carlos, qu’il publia deux ans plus
1. Sur l’histoire du drame de don Carlos et de ses remaniements, on peut voir, entre autres travaux, une excellente introduction placée en tête d’une concordance anonyme des diverses éditions do cette tragédie , qui a paru à Hanovre en 184Z : Schiiter's Don Carlos nach desten ursprângtichem Cntwurfe, zusammengeslelU mil den éeicien spàlemi Hrarbeitungen,
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tard, le piiuci|)e d’nnilë de sa pif’ce, l'idée luéro, la vraie smiive d’intérêt. L’ainniir de l’infant |Kmr sa lielle-iiiére ne sait, d’une part, qu’il éprouver et à nous montrer, h la fin, vainqueur de l’épi euve. le royal insinunent des plans do Posa; de l’autre, qu’h préparer l’action véritable, qu’à aiuener la scène entre I'hili]ipc II et Posa, qui fait de ce dernier l’arbitre de l’action, et lui met dans la main tous les ressorts du drame. L'amitié de Posa pour Carlos n’est pas non |dus ce que vous pensez jieut-être. Ce que Posa aime avec tant d’ardeur, ce n’est pas le prince, c’est sa propre idée fuite homme, c’est l’espoir qu'il a fondé sur lui, c’est le rêve de liberté, d’iiumanitéjipi’il veut accomplir par le prince. Sa tendresse pour l'infant vient uniquement de ce qu’il a fini par l’identifier avec ses aspirations politiques, avec le but amjuel il tend, auquel il mène le roi futur. Cela est si vrai que , lorsque Posa voit Philippe II et qu’il surprend en lui quelques velléités pénér^ises, produit de la souffrance et du sentiment des misères, de l’isolement, de l’impuis-sance du despotisme, il est tenté, un instant du moins, de laisser lè le fils pour le père, de préférer le présent à l’avenir, et de faire, sans délai, du tyran même le destructeur de la tyrannie. Que demande h ses instruments le fanatisme, quel ipi’il soit, sinon d’être prompts et sûrs? Et voyez tomme Posa seconde la passion du jeune prince, parce qu’il trouve dans la reine un appui, qu’elle entre dans le complot de l’affrancbisscment des Pays-llas! Il n’y a de vertu, de devoir à scs yeux, que ce qui le mène h son but. A la fin de la pièce. Posa se dévoue et meurt. Gardez-vous, nous dit l’auteur, de croire que ce soit pour Carlos, pour expier le tort d’avoir été mystérieux avec lui , d’avoir risqué de le perdre ]iar son silence. C’est h .sou idée qu’il se dévoue; sa mort la rendra sacrée pour sou ami, comme la mort de Lycurgue rendit autrefois ses lois inviolables. Voilh comment le poète Veut que nous concevions son drame. Sun plan , sa donnée , c’est , comme il nous l’apprend lui-même , « le projet eutbousia.ste, formé entre les deux tunis, de créer le jilus heureux étal que la société humaine puisse atteindre; c’est de ce projet enthousiaste, en lutte avec la passion, que traite cette tragédie. » 11 veut, dit-il ailleurs, faire sortir en quelque sorte de sa pièce « le créateur futur do l’humaine félicité, • et, s’il nous fait « une peinture complète, une peinture affreuse » du despotisme, c’est pour mieux mettre ou relief » sou ravissant contraire. » L’objection qu’on lui pourrait faire, que c’est lii un fond bien sérieux, bien abstrait pour le drame,
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le Imiche peu ; il compte tpio plus d’iia lecteur « éprouvera une surprise ipii peiit-<‘tre ne sera pas sans (pieli[ue charme, eu voyant mises eu (puvre dans une traf,'édie dos idées qu’il aura retenues de son Montesquieu. » Surprise, je le veux bien; charme, c'est moins sûr; mais Schiller, je le crois, fait tort à son œuvre en lui imjwsant cette rigoureuse unité, et en attachant l’intérét de la pièce h cet ajustement si exact du cadre même. Quand il a pris d’abord son sujet , non pas , et on le voit bien au.x caractères et aux faits, dans riiistoire, mais dans la nouvelle, assez médiocre, à mou sens, de l’abbé de Saint-Réal, intitulée don Carlos, infriiU d’Espagnf, son plan n’a pas eu dès la première conception cette rigueur d’unité qu’il s’est étuiüé plus tard h y trouver. Ses vues évidemment, et il l’avoue, se sont modifiées chemin faisant. .\ la fin, son but était bien ce qu’il nous dit ; mais au départ, il en avait, je crois, un autre, et, le drame achevé, il est revenu sur ses pas, et s’est efforcé d’amoindrir les écarts et les détours de la route, mais sans nhissir comjilétement à en faire une ligne droite. L’examen que Schiller fait de sa pièce, dans ses Utires sur don Carlos, prouve une fois de plus que l’esprit qu’on veut avoir nuit h celui qu’on a. laj seul mérite auquel il prétende, c’est précisément celui qui lui manipie ici le plus, le mérite de l’ensemble et de la composition : il ne veut pas qn’on puisse dire ; l’onere totum ncsciit. Et pourtant, il sent bien lui-méme que c’est mauvais signe d’avoir il démontrer l’iinité d’un ouvrage; il convient que cette unité doit se sentir, que l’harmonie du tout doit frapper les regards et paraître d’elle-méme, que c’est au drame h nous révéler le point de vue de l’auteur. Sachons-lui gré de jdacer si haut le mérite de l’unité,' comme aussi celui do la pensée et des grandes vues morales et politiques, mais cherchons ailleurs que lui le mérite de sa pièce, celui qu’elle a, non, comme auraient dit peut-être, il y a trente ans, certains critiques, parce qu’elle n’est pas une, mais quoiqu’elle no le soit pas.
Pourquoi, malgré les défauts que presque tous avouent, don Carlos est-il , entre les drames de Schiller, un de ceux qui ont le plus d’attrait et qui émeuvent le plus? Répondrai-je que l’attrait particulier qu’il a tient en grande partie au vague, au demi-jour, à la langueur, répandus sur toute la pièce? Ce sont choses peu goûtées aujourd’hui parmi nous, et auxquelles notre langue, notre tournure d’esprit, nos traditions littéraires répugnent. Il y a dos climats qui ne connaissent pour ainsi dire pas le crépuscule, mais seulement le
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jour et lu nuit, sans transition eu quelque sorte de l’un 1» l’autre. Tel est, dit-ou, le ciel sous lei|uel s’épanouissent et mftrissent chez, nous les Heurs et les fruits de l’esprit, et Dieu lue parde d’en médire! Rien de plus beau que la lumière claire et pure du soleil, montrant les objets tels qu’ils sont, les colortmt de couleurs vives et tranchées, en marquant nettement les contours. C’est avoir l’esprit et le poùt mal faits, soit! d’y ])référer les douleii.ses lueurs du matin et du soir. S’ensuit-il qu’elles n’existent pas, qu’elles n’aient pas leur charme, d’un ordre inférieur, si l’on veut, dans certains climats du monde de l’esprit comme du monde extérieur? Que ce charme dans le monde de l’esprit soit aussi pur, aussi .sain pour l'intelligence et pour le cœur que celui du plein jour, de la parfaite clarté, des pensées nettes, des sentiments déliuis : c’est une autre question, où j’inclinerais volontiers vers l’avis de ceux qui condamnent, comme mollesse et paresse de l’esprit, le vague dans le penser, et surtout, comme énervant l’iime, le vague habituel d;ms le sentir. Mais qu’importe au poète, en tant que poète, que nous buvions, ù la coupe qu’il mélange, la force et la .stmlé ou de doux poisons? Heureux et bénis ceux qui ne nous charment que pour nous rendre meilleurs, qui ne nous enivrent que jiour nous élever ù ces hauteurs sereines où le beau et le bien se rencontrent ! L’homme , hélas ! est ainsi fait que les philtres les plus salutaires ne sont pas ceux qui toujours l’attirent le plus. Voilà pourquoi, dans ce drame, ce qui touche surtout, ce n’est point l’enthousiasme du poète jwur le progrès et le bonheur de l’humanité, ce sublime idéal des grandes âmes; c’est le cœur de Carlos, c’est le cœur de la reine : la sympathie pour deux cœurs nous est d’ailleurs jilus facile et plus douce que celle qui s’étend h tout le genre humain.
Rien de plus indécis, de plus vague, de plus mêlé, que l’impression que nous laisse l’amour du jeune prince, tel que le poète nous l’a dépeint. La vertu condamne c«l amour et il s’est allimié dans le cœur le plus pur ; il doit être vaincu et ne peut l’ètre ; tous les nobles sentiments l’encouragent, ce semble, et l’entretiennent, et il demeure et se sent coupable ; il joint aux ardeurs, aux naïfs élans d’une première passion, les défiances, les timides langueurs, les tristesses énervées d'une âme méconnue, isolée, comprimée ; il couve dans le mystère, entouré de dangers, soius la lourde atmosphère de la tyrannie. Et la pauvre reine, sacrifiée, en proie, elle aussi, aux sculimeuts les plus divers, les plus inconciliables, nous ne la voyons le
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jiliis so'iveiil que comme à Iravci-s im voile qui, de temps en temps, se soulève pour nous laisser jeter dans son cmur un rapide et profond regard, jusrju’à ce qu’à la fin elle jure, avec une douce et triste fermeté, de braver les destinées humaines, de ne plus trembler devant les hommes, et peu d’instants après le drame finit, l’abandonnant (et nous avec elle) h toutes les incertitudes d’un sombre avenir. .\u-dessHS de ces mystères présents et futurs (jue nous souhaitons et tremblons de percer, pendent, voûte étouffante, les noirs nuages du despotisme, qui répandent sur toutes choses leur triste teinte, et sous lesquels nous suivons le poète, curieux et frissonnants.
La tragédie de don Carlos, si nous pouvions en ap])rofondir ici l’examen, donnerait lieu h bien d’autres remarques. Une critique qu’on a bien souvent répétée est relative à l’anachronisme des belles théories de Posa, précitées au xvt' siècle, h la cour de Philippe. fSchiller, dans les lettres que nous avons citées, dit, pour .se défendre, que c’est en prison qu’on fait les plus beaux rêves de liberté, que c’est aux temps qu’on peut appeler l’aurore de lit vérité <]ue naissent les hommes extraordinaires, que son chevalier de Malte avait longtemps voyagé, qu’il avait conféré avec les esprits les plus éclairés et les ])lus avancés, que la Péformation avait semé en Europe les pennes de toutes les libertés. Tout en reconnaissant la force de ces arguments, on peut encore s’étonner, je crois, de trouver une telle précision dans la sagesse politique de Posa, des doctrines si arrêtées, si coordonnées, si datées, qu’on croit, en l’entendant, comme l’auteur l’avoue lui-même, lire VEsprit des Lois. Tout le drame, au v., reste, nous l’avons déjà dit, est, pour les faits comme pour les caractères, bien plus fiction qu’histoire. .le ne m’arrêterai pas aux autres critiques, à l’impossibilité de la grande scène entre Philijipe II et Posa, laquelle est pourtant comme le pivot sur lei|uel tourne toute l’action; à la longueur de l’épisode de la princesse Eboli et à la situation trop vive, pour ne rien dire de plus, qu’il amène; aux artifices trop peu déguisés de la composition , aux machines qui sont trop en vue, et à l’inexpérience que révèle toute la combinaison de la pièce. Ces défauts sont tenqiérés, plus que rachetés souvent, par un grand et rare mérite. Le poète est ému et siucère; il s’identifie de tout son cœur avec ses personnages, partage leurs liassions, leurs soufl'rances, leur enthousiasme. En somme, je le répète, ce drame attache et séduit; il en sort je ne sais quelle influence magnétique, qui s’insinue, pénètre et fascine. I.e .style a sa part dans cet enebau-
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lenieiit, il a de l'élépance, île la giâie, et souvent de la force, l'élicitoiis l’auteur d’avoir laissé ta prose [wur les vers; il avait besoin, comme je l’ai déjh remarqué, du frein du rhythme |Hmr se façonner h la précision et k la dignité. Seulement, il .se complail trop dans cotte harmonie, et ne sait pas toujours se borner quand une pensée lui plait et qu’elle coule en beaux vers sous sa plume.
Avant de conduire Schiller h Weimar, apprécions ici rapidement, k la suite do don Cnr/os, divers opuscules, en prose et en vers, qui jiarurent dans la Thalle, dont la publication, commencée par Schuan, fut continuée par Gu’.scben k Leipzig. Dans le second cahier, qui est le premier de 1786, on lit, outre VIlymne ù la Joie, dont nous avons parlé, deux jvetits poèmes, signés de la lettre Y, comme s’ils étaient encore du temps de V Anthologie', et intitulés, le iiremier, Incrèthililé' de la passion, le second, nésignation. Il les inséra jilus tard dans scs l’oésies complètes, mais eu adoucissant et abrégeant notablement le premier, dont il changea le titre eu celui de la Lutte. On ne peut lire ces deux fantaisies, rune aussi bien que l’autre, quoiipie la seconde nous soit donnée jiour un correctif de la jiremière, sans éprouver, tout en admirant le talent du poète, une sorte de vertige k la vue de l’abimc sans fond et jilcin de ti’nèbres que le doute a creusé dans sou âme. Quel rayon d’en haut les viendra jamais dissiper? Il sentait lui-méme, le poète et l’auteur, sinon riionimc tout entier, qu’il lui mauqu.iit un fond solide pour y jeter l’ancre, qu’il errait ballotté au hasard. Quand il écrivait, il était en proie k une sorte de fièvre qui tendait k l’excès tous les ressorts de son esprit. • Ce que je suis, dit il quelque part, je ne le suis vraiment que par une exaltation de mes forces, qui, souvent, n’est pas naturelle. »
Continuer ainsi, c’était s’énener et s’épui.ser. Faute do mieux, il eut recours k l’étude. Stimulé jiar l’exemple do Kmrner, il résolut de se nourrir l’esprit do faits et d’idées, et s’a[)])liqua k l'iiistoire et à la philosophie, l’our un tem|)s, il renonça k la poésie, aux vers du moins; il interrompit sa course haletante pour re|)reudrc des forces et amasser les provisions de la route ’. 11 se flattait que ces études
1. Parmi les fioésies de rdnt/io/fljn'e, la |iliipart de celles qui ont Schiller pour autour, et eu particulier les pièces adressées à l/iure, sont signées de la lettre Y.
2. Lillérali’inont librrlinagr d'esprit, dons l’ancien sens du mot.
3. 11 n'est rien dans la vie de Schiller sur quoi l'on n'ait longuement disserté en
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nouvelles ne sci-iileiil pas seiilcineiit une saine diseipline pour loiiles ses faciillés, mais encore, au niojeii de renseigiieiiieni peul-èlre, et ]>ar le produit de ses écrits, un ftapne-pain moins précaire ipie la poésie. Ses autres desseins s’élaient évanouis : la jurisprudeuce, la médecine n'étaient point son fait.
Il débuta dans riiisioire ]>ar nue peinture, faite d'après Mercier, du caractère de Philippe II, ijui jiarut dans le second ctdiier de la Tluilie. C'est un travail qui se rattache à la fois a t«n drame de don Carlos et à son récit de la fnierre des Pays-Bas, dont nous parlerons bientôt. Il foi-ma le projet de jmblier, avec des collaborateurs, l'bistoire des principales révoltes du moyen A>re et des tem])s modernes. De ce recueil il ne parut qu'un premier volume, (|ui |)orte la date de 1788 et qui contient trois morceaux, dont le second, le seul qui soit de Schiller, est une traduction presque littérale de la Conjuration de IVui.se de Saint-Réal.
Ce n’étaient Ih que des exercices do .stylo ; d'autres ouvrages de la mémo époque tiennent du roman et de l'histoire. C’e.st d'abord un récit, vrai en grande partie, et fort remarquable par le style, intitulé : L’homme devenu criminel pour avoir perdu l'honneur, et inséré aii.ssi dans le second ca'liier de la Thalie; on en peut rapprocher un morceau d’un genre analogue qu’il mit, en 1789, dans le Mercure allemand, et qui a pour titre : Jeu du sort, fragment d'une histoire véritable, sans doute de celle du général wnirlombergeois Rieger, h qui nous l’avons vu consacrer en 1783 un chant funèbre. C’est ensuite uue série de lettres narratives, composées toutes, hormis la dernière, à Dresde et h Weimar, de 1786 à 1789, et publiées dans la Thalie, du quatrième au huitième cahier. Elles forment, sous le titre du Vi-j sionnaire', la première partie, « le torse, comme dit Tieck, d'un excellent roman, « que l’auteur laissa inachevé, peut-être h cause du succès même de son œuvre: il eflt été difficile de répondre entièrement h l’attente qu’elle avait excitée, et de soutenir l’intérêt J us<|u’au bout sans faiblir. Le récit a beaucoup d’aisance; le style, clair et naturel, ne rappelle plus en aucune façon la déclamation tendue qui
sens divers. l’iiis d’un a liWmé son infidétilé i la poésie et regretté les années consacrées à rhisfoire et surtout é Ia métaphysique. Dans une brochure intitulée t>ti dCrrloppement rie Schiller dam les années 17H5 à na.’i (Nordhausen, 1859), M. Th. Perschmannj’csl attaché à justifier cette déviation apparente, cl à montrer qu'elle n'avait fait que conduire plus sOrement le poète à son but.