ACTE 111, SCÈNE
FERDINAND
Eh quoi ! tu ris, vil scélérat ! Si tu n’étais pas indigne de ma colère, je t’arracherais le cœur!
Il !e secoue rudement.
ISAAC
O miséricorde! voilà qui est joli de la part d’un beau-frère!
FERDINAND
Écoute, misérable! Dis-moi sur-le-champ où sont allés ces amis perfides; ou par le salut de mon âme...
Il met l'épée à la main.
ISAAC
Au nom du ciel, mon cher beau-frère, calmez votre fureur! Je vais tâcher de me rappeler...
Dépêche-toi donc!
ISAAC
Oui, oui; mais toutes les mémoires ne se ressemblent pas... Certaines gens ont une mémoire traîtresse, la mienne est une mémoire peureuse... elle tourne les talons dès qu'elle voit une épée nue; rien de plus vrai, je vous assure ; et en ce moment, autant vaudrait me demander de me battre, que de m’ordonner de recueillir mes souvenirs.
FERDINAND
Morbleu ! dis-moi la vérité, et je ne te ferai pas de maL
ISAAC
Je la sais, je le sais, mon cher beau-frère ; mais veuillez écarter ce vilain instrument.
FERDINAND
Ainsi, tu ne veux donc pas parler?
ISAAC
Si fait, si fait; je vous dirai tout, sur mon âme; mais pourquoi m'écouter l'épée à la main?
Ferdinand, remettant son épée dans le fourreau.
Allons, tiens ; maintenant, parle.
ISAAC
Eh bien donc, je pense qu’ils sont allés... C’est-à-dire, mon ami Carlos m’a dit qu’il avait laissé dona Clara... — Mon cher Ferdinand, écartez vos mains. — Qu’il l’avait laissée, dis-je, au couvent de Sainte-Catherine.
De Sainte-Catherine !
ISAAC
Oui, et qu’Antonio devait venir l'y trouver.
154 LA DUÈGNE
FERDINAND
Cela est-il vrai?
ISAAC
Oui, certes ; et aussi vrai que j’espère que vous me laisserez la vie, je n’en sais pas davantage.
FERDINAND
Eh bien ! lâche, je te laisse la vie; c’est sur le perfide, le déloyal Antonio que tombera ma vengeance.
ISAAC
Oui, oui, tuez-le, tuez-le; coupez-lui la gorge, vous ferez bien...
FERDINAND
Mais quant à Clara, l’inlAme, elle n’est pas digne de mon ressentiment.
ISAAC
Non, certainement, mon cher beau-frire; à votre place, je ne serais pas en colère contre elle; le fait est qu’elle ne lo mérite pas.
C’est faux ! elle est digne du ressentiment d’un prince.
ISAAC
C’est vrai, c’est vrai, et je vous plains de l’avoir perdue.
FERDINAND
Morbleu, scélérat, oses-tu bien m'infliger ta pitié!
ISAAC
Oh ! mon cher beau-frère, je vous demande pardon ; sur mon Ame, je ne vous plains pas le moins du monde.
FERDINAND
Retire-toi, imbécile, et cesse de provoquer ma eolère ; ta nullité seule te sauve de mes mains.
ISAAC
Ce qu'il y a de certain, c'est que ma nullité est ma meilleure sauve-garde; je m’en vais, mon cher Ferdinand. (A part.) Corbleu, quelle tète chaude ! quel tapageur !
Ils s'éloignent dans des directions differentes.